75 – Algorithmes

Ce qui est sympa avec les algorithmes d’Internet, c’est que la question induit la réponse. C’est plus simple. Un soumis soumet. Ensuite, libre à lui de se proclamer Insoumis puisqu’il se soumet à ce qu’il avait soumis. Vous me suivez, rescapés de l’espèce ? #RescapesdelEspece

b75

       La question de l’influence d’Internet, des réseaux sociaux et plus précisément des moteurs de recherche et de leurs algorithmes, revient de manière lancinante dans pareil contexte. Le mythe de Big brother rôde. J’en souris d’autant plus que j’avais consacré mon mémoire de fin d’études, à l’École supérieure de journalisme de Lille, à la toute fraîche élection présidentielle de 1965, la première au suffrage universel direct. Je m’y interrogeais, de manière prétentieuse sinon sentencieuse, sur l’influence de la télévision et la possibilité d’un « coup d’État électronique ». Les mêmes craintes circulent génération après génération, les mêmes mythes affleurent. Il est vrai que sous le régime gaulliste la tutelle politique sur le « petit écran » — sans concurrence à l’époque – était particulièrement pesante. La pression contemporaine a changé de nature. Les réseaux sociaux combinés aux algorithmes imposent de plus en plus leurs normes dans le débat public. Ils produisent un double mouvement de polarisation de groupe et d’élargissement des communautés d’idées.

       De nombreux médias ont entrepris de collationner les mots-clés qui apparaissent sur Google afin d’illustrer ce processus d’enfermement intellectuel, contraignant les responsables du moteur de recherche à revoir leur autocomplétion afin de faire la chasse aux propositions insultantes ou simplement stéréotypées du genre :  

Les femmes sont-elles…
Réponses automatiques :
toutes bi ; de meilleurs managers ; infidèles ; vénales…
Les Juifs sont-ils…
chrétiens ; plus intelligents ; racistes ; arabes…
Les musulmans sont-ils…
animés de la rage de la malfaisance ; arriérés ; dangereux ; entrés pour la première fois en 714 dans ce qui était la France à l’époque…

       Le quotidien britannique The Guardian avait effectué le même test avec la requête « L’Holocauste a-t-il eu lieu ? » et le premier site proposé en réponse était négationniste. Ce qui est naturel, compte tenu du mode d’utilisation du web. Un individu qui s’intéresse à la Shoah va sur le Net pour vérifier une date, avoir des précisions sur un camp, une rafle, un fait. Il ne pose pas ce type de question. Elle ne peut provenir, sous cette forme, que de personnes qui cherchent la confirmation de ce qu’elles croient en réalité. De même pour les internautes qui demandent « Est-il vrai que les Américains sont allés sur la lune ? » ou « Les attentats du 11 Septembre ont-ils bien eu lieu ? ». La nature de la question implique un type de réponse qui va orienter de manière automatique vers des sites développant telle ou telle théorie du complot. Les internautes trouveront ce qu’ils sont venus chercher : la confirmation de leur préjugé initial.

        Aurore Bergé, députée LREM des Yvelines, est venue se loger sur les terres conservatrices de Rambouillet, fief traditionnel du parti chrétien-démocrate de Christine Boutin, après avoir dirigé la campagne numérique d’Alain Juppé lors de la primaire de la droite et du centre. Elle a, en conséquence, une connaissance concrète de ces nouveaux outils de communication. Elle note que la vocation première des réseaux sociaux consiste à créer « un sentiment d’appartenance ». Un diagnostic confirmé par Christophe Piar (1), maître de conférences à Sciences Po, qui parle de « lieu de polarisation ». « Ils renforcent uniquement les avis, poursuit-il. Il y a peu de discussion. Si un jour les réseaux sociaux deviennent le média principal, il n’y aura plus de débat. » C’est en ce sens que les nouvelles formes de la communication confortent l’ère de post-vérité dans laquelle nous sommes entrés. Et dont nous ne semblons guère près de sortir puisque, d’une part, les réseaux en question sont en voie de devenir le premier vecteur d’information ; d’autre part, les dérives actuelles s’observent alors que les principaux utilisateurs sont de jeunes diplômés.

        Confrontés aux travers dénoncés par les médias traditionnels, les responsables de Google ont décidé d’abandonner l’approche basée sur la popularité des pages web consultées en modifiant leur algorithme PageRank de manière à en exclure les références « ne faisant pas autorité ». Avant de pouvoir juger d’éventuels résultats, force est de constater que ces autosuggestions, qui reflètent les consultations les plus fréquentes, présentent un système de références, et partant de pensée, tiré vers le bas et ramené à un fond de sauce post-vérité, xénophobe, homophobe, raciste… Les algorithmes tendent à enfermer les individus dans leur univers intellectuel en restreignant les accès aux champs extérieurs dans lesquels ils pourraient trouver d’autres éclairages, interroger leurs idées préconçues, élargir leurs horizons. En ce sens, il y a bien une diminution des options proposées et un durcissement des positions initiales de chaque individu en raison du processus de surenchère qui s’enclenche.

      À l’inverse, chaque groupe ainsi conforté dans ses convictions peut élargir son audience à l’échelle de la planète et disposer d’une capacité d’influence qui lui faisait défaut auparavant. Certaines des communautés idéologiques qui se constituent ainsi, pour à la fois garantir leur « pureté » et lutter contre une infiltration « policière », prennent des garanties avant d’accepter de nouveaux participants. Cet autocontrôle est particulièrement actif tant dans la fachosphère que chez les islamistes militants. Il ne faudrait pas penser que ces vecteurs sont marginaux comme on imagine que le sont ces idées dans le corps social. Une enquête de Libération et de Linkfluence (2), société spécialisée dans l’analyse du « Web social » a montré que « des médias de la fachosphère, comme le russe RT France ou le site animé par d’anciens cadres du FN TV Libertés, font jeu égal avec des producteurs d’information éprouvés tel que franceinfo (le média commun de France Télévisions et Radio France), Ouest-France ou Libération ». La conclusion tirée de l’enquête est claire : « À scruter ce palmarès, on comprend vite que la façon dont le grand public a accès à l’information sur Facebook ne va guère dans le sens de l’apaisement et de l’harmonie, mais l’enfonce au contraire dans les événements les plus clivants du moment. »


Notes :

  1. Tous deux cités par Jean-Baptiste Semerdjian, in Le Figaro, 27 décembre 2016.
  2. Enquête menée sur quatre semaines, du 6 février au 5 mars 2017, à partir des pages principales sur Facebook de médias traditionnels et « alternatifs », publiée dans Libération du 13 mars 2017.

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