90 – La guerre impérialiste (2/3)

Classe contre classe, pays du socialisme réel contre impérialisme, ah, qu’il était simple l’univers vu par les communistes quand le cap était fixé à Moscou. Rembobinons le film, camarades rescapés de l’espèce. #RescapesdelEspece

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Affiche contre la guerre impérialiste

       Soulevons le voile que le PCF a jeté sur son passé. En août 1939, la signature du pacte germano-soviétique liant Hitler et Staline modifie de manière radicale l’analyse de la situation internationale développée par le PCF. Les communistes étaient, jusqu’à cette date, dans une logique patriote. Compte tenu de la nouvelle position prise par l’URSS, ils s’adaptent et se mobilisent pour la paix et contre « la guerre impérialiste », dans la lignée de ce qu’avait été durant la première guerre mondiale, à partir de 1917, le discours du communisme naissant.

       Leur démarche recoupe celle du courant pacifiste de la SFIO qui conduira une fraction de ses militants à rejoindre le régime de Vichy et la collaboration avec le régime nazi. Un itinéraire également suivi par Jacques Doriot, député puis maire de Saint-Denis après avoir dirigé les Jeunesses communistes. Il avait commencé à s’éloigner du PCF après les émeutes générées par l’extrême droite le 6 février 1934, en préconisant une alliance avec la SFIO, et en avait été exclu par Maurice Thorez au moment où ce dernier, sur ordre de la IIIe Internationale, abandonnait enfin la politique « classe contre classe » pour se rallier à un front populaire. La ligne que préconisait justement Doriot.

        L’approbation par la direction du PCF du pacte germano-soviétique n’a pas été sans conséquences majeures. Un tiers des députés communistes font sécession et constituent un nouveau groupe, l’Union populaire française. De son côté, le gouvernement d’Édouard Daladier commence par interdire la presse communiste avant, le 26 septembre 1939, de prononcer la dissolution du PCF. « Une faute », estime dès le lendemain Léon Blum. Sa prise de position dans les colonnes du Populaire (1) va, par la suite, être exploitée par le PCF et présentée, de manière parfaitement abusive, comme un appel à faire fusiller les communistes. Fake news et post-vérité, dirions-nous aujourd’hui. Un PCF qui, obéissant aux consignes du Komintern, tente de se réorganiser autour de la ligne prosoviétique de dénonciation de la « guerre impérialiste ». À la suite d’Eugen Fried, le représentant à Paris de la IIIe Internationale, Maurice Thorez et Jacques Duclos gagnent la Belgique. Thorez recevra l’ordre de venir à Moscou, ce qui le conduira à déserter. Les communistes français n’ont que peu de choix quant à leur statut : mobilisé, emprisonné ou clandestin. C’est selon.

      J’ai souligné, à partir des écrits de Chantal Mouffe et à propos de Jean-Luc Mélenchon, combien deux populismes, même si l’un se réclame de la droite et l’autre de la gauche, peuvent avoir de convergences dans la forme comme sur le fond. Les succès des fascismes durant les années 1930 puis les péripéties de la « drôle de guerre » en ont apporté une preuve. L’accusation de collusion entre ces deux forces ne cesse de cheminer, décennie après décennie. Les communistes ont dénoncé après la guerre les « hitléro-trotskistes », ceux qui, à l’image du « camarade » Pierre Lambert, avaient versé dans la fraternisation avec les Allemands au prétexte d’imposer la paix aux « fauteurs de guerre » Hitler, Pétain, de Gaulle. Rien de tel que de dénoncer à hauts cris le voisin pour faire oublier ses propres défaillances.

           Lambert s’était rangé derrière l’ancien député socialiste Marcel Déat, exclu de la SFIO en 1933, devenu le chef de file de néo-socialistes fascinés par la puissance et les succès du fascisme. Déat avait fondé, en 1941, le Rassemblement national populaire, formation qui se voulait socialiste, européenne et… collaborationniste. Il s’agissait, expliquent les trotskistes, d’entrisme et non d’une adhésion aux thèses de cette formation. Cette politique de caméléon justifie tous les discours après-coup. Lorsque Edwy Plenel avait la haute main sur la rédaction du Monde, il était parti en guerre contre les « rouges-bruns », un concept lancé dans L’Idiot international par Édouard Limonov (2), de retour du front serbe de Bosnie. Les palinodies de Jean-Luc Mélenchon entre les deux tours de l’élection présidentielle ont inspiré au psychanalyste Jacques-Alain Miller une farce sur Le Bal des lepénotrotskistes (3). La permanence de ces confusions témoigne d’une proximité certaine.

       Les communistes, comme organisation, n’ont pas été si éloignés d’une dérive vers la collaboration. Même s’ils présentent aujourd’hui l’« appel du 10 juillet 1940 » (4), signé par Jacques Duclos et Maurice Thorez, comme un acte de résistance, force est de constater qu’en réalité il proposait surtout un pacte franco-germanique sur le modèle de celui que les dirigeants soviétiques avaient signé avec l’Allemagne nazie. Ce n’est que lors de l’assaut contre l’URSS, lancé par Hitler le 22 juin 1941, que le PCF a réellement basculé dans la Résistance.

     Nous n’en sommes pas là. Durant la « drôle de guerre » le défaitisme révolutionnaire est à l’œuvre et les premières arrestations de promoteurs de cette « propagande défaitiste » interviennent à l’initiative des policiers des Renseignements généraux et des Brigades spéciales. Un décret de novembre 1939 a prévu leur internement administratif. Il est complété, le 9 avril 1940, par un décret-loi prévoyant que la peine de mort puisse être appliquée pour propagande communiste, qui est assimilée à la propagande nazie. Des textes qui ne vont pas demeurer lettre morte puisqu’on a dénombré plus de 500 internements et une centaine de condamnations par les tribunaux militaires, dont 14 peines de mort. Comme il s’agit de statistiques globales, les historiens ignorent les motifs de ces peines capitales mais supposent que certaines d’entre elles ont pu viser des communistes accusés de sabotage.


Notes :

  1. 27 septembre 1939 : « Je tiens la dissolution pour une faute. Alors que le parti communiste restait accablé sous le poids de ses erreurs insensées, il va pouvoir transporter le débat sur un tout autre terrain. La décomposition sera, non pas précipitée, mais enrayée. (…) Si des communistes sont personnellement convaincus de trahison, qu’on les poursuive et qu’on les fusille comme tous les traîtres. Mais le parti communiste en lui-même n’était justiciable, selon moi, que de la conscience publique et la seule peine dont il dût être frappé était la réprobation universelle. »
  2. Cf. Limonov, Emmanuel Carrère, P.O.L., 2O11. Prix Renaudot.
  3. Lacan Quotidien, n° 673, 27 avril 2017.
  4. Encore que sa date réelle fasse débat puisqu’il cite des faits postérieurs.
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