101 – Sisyphe et Astonia

Le roi de Corinthe Sisyphe avait été condamné à rouler, dans les Enfers, une pierre jusqu’au sommet d’une montagne sans jamais parvenir à son but car le bloc dévalait sans cesse la pente. Ce châtiment lui avait été infligé pour avoir bravé la Mort, Thanatos, qu’il était parvenu à enchaîner. Rescapés de l’espèce, je connais Sisyphe. C’est mon père. #RescapesdelEspece

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Le Havre – après les bombardements alliés

       Tapis derrière un entrelacs de lianes soigneusement agencé, renforcé par des branchages et de la mousse, je suis invisible. Il m’est impossible de seulement imaginer cet univers informatique, ce monde virtuel dans lequel l’évolution des techniques va me contraindre à entrer. Héritier d’une galaxie Gutenberg en fin de cycle, je suis le dernier des Mohicans (1). Aucun écran n’existe dans mon domicile. Entre l’éducation reçue par mes grands-parents et celle qui m’est inculquée au lycée du Havre, les nuances sont infimes. Lorsqu’un enseignant nous conduit sous les combles, dans la salle de cinéma qui a été aménagée comme gage de modernité, l’instant demeure exceptionnel. Il obéit à une forme de cérémonial.

         Les films projetés le sont en noir et blanc. Ils sautent, cassent et parfois brûlent. Au milieu de l’écran, nous voyons le cercle irrégulier, aux bords frangés d’ocre, de la pellicule qui se consume. Les projections sont souvent muettes et nous proposent les aventures saccadées des vedettes du burlesque américain : Laurel et Hardy, Charlot et autre Buster Keaton. La télévision, après une collecte familiale, s’introduira au domicile de mon grand-père lorsque son état de santé l’aura privé de mobilité. Les aléas techniques seront similaires à ceux que nous subissons au lycée dans notre découverte du « septième art ». Le volumineux récepteur propose une chaîne unique, en noir et blanc. Ses programmes s’interrompent en raison d’« incidents techniques ». Souvent le « train de la mémoire » vient, en compensation, proposer un rébus. Il passe et repasse jusqu’à ce que l’émission redémarre. Ou non. Qu’importe, hypnotisée la famille fait cercle.

       Ce matin, mon attention est polarisée sur un autre spectacle. Cette cabane, bâtie à mi-pente dans le bois qui s’étend derrière la vaste demeure familiale, est mon domaine. C’est là que je cache mes trésors les plus précieux comme cette inestimable collection de capsules de bouteilles de bière constituée pièce après pièce avec mon cousin Walter Schadegg. Ou ces couvertures de pochettes d’allumettes ornées d’un chamois qui constituent le signe de reconnaissance de la tribu secrète que nous avons formée au cœur du groupe indifférencié d’une vingtaine de cousins et cousines qui vivent, soit sous le même toit, soit à quelques rues de distance. Nous grandissons ensemble. Le cousin-cousine fonctionne, comme un cousinage davantage à la mode d’Achille et Patrocle (2), l’intensité affective en moins. Les frontières familiales se sont estompées dans la mêlée que nous formons. Seulement, je sais qu’eux ne sont pas « chez moi ». Y compris les branches familiales qui demeurent dans le même bâtiment, sous le même toit et portent le même patronyme. J’en ai la preuve sous les yeux.

       Comme chaque week-end, Bernard est de sortie avec brouette, pioche et pelle. À en croire l’appellation officielle, il jardine. La réalité est plus complexe et j’en ai, bien que très jeune, perçu en partie la dimension. Jusqu’à présent, il travaillait dans la partie « jardin » qui s’étend devant la maison et ne me concernait pas directement. Or, le voici qui s’attaque au « bois », à notre territoire, celui que nous nous partageons avec plus ou moins de frictions. La géographie du domaine familial, pour être invisible aux non-initiés, n’en est pas moins réelle et complexe. Nous sommes des précurseurs et avons nos no go zones. Une incursion génère des représailles. Des guerres en cas d’appropriation de refuges personnels comme celui depuis lequel j’observe.

       Mon père dégage des pierres, des silex, qu’il assemble en tas. Je connais ce rituel. Il précède la construction de murets destinés à retenir la terre. C’est ainsi qu’il a édifié un remblai à l’ombre d’un tilleul pour y placer le landau du nouveau venu dans la famille. Le lieu est dénommé depuis : « la terrasse de Bruno ». En l’observant avec acuité, je réalise que son projet consiste à recréer une allée qui va couper nos glissières naturelles et modifier notre terrain d’aventures.

       Je comprendrai plus tard la raison de cet ingrat labeur hebdomadaire, en prenant de l’âge, en découvrant l’histoire de la ville et, en conséquence, celle de la famille. Comme Sisyphe, Bernard avait été confronté à Thanatos, le génie de la Mort. Alors que le débarquement allié sur les plages normandes avait réussi, que Paris était libéré, une nuit depuis le plateau d’Épouville les trois frères Pfister, mon père et mes oncles, avaient assisté à un spectacle néronien. Ils avaient regardé brûler Le Havre. Pétrifiés, au bord des bassins de leur pisciculture sur la rive de la Lézarde, au milieu des immenses volutes de fumée, ils fixaient le ciel incandescent. Leur ville s’était embrasée, de mouvantes colonnes rougeoyantes s’élevaient là où étaient bloqués quarante mille habitants, parmi lesquels leurs parents cantonnés dans les propriétés familiales sur la Côte, ce pan de falaise morte investi par la bourgeoisie afin de se prémunir des puanteurs du port et de la basse-ville. De la même manière qu’à Paris les classes huppées se sont installées à l’ouest, laissant les vents dominants rabattre fumées et odeurs vers l’est populaire.

       Le 5 septembre 1944, en fin d’après-midi, les bombardiers de la Royal Air Force pilonnent. Des plaquettes de phosphore sont larguées. Les flammes bondissent jusqu’à trois cents mètres de hauteur. Les vagues aériennes se succèdent une semaine durant. Dix mille tonnes de bombes ont été déversées. Le taux de destruction de la ville dépasse 80%. Les troupes alliées feront leur entrée au Havre le 11 septembre, après la reddition de la garnison allemande forte de 12 000 hommes. À la table familiale, j’ai entendu dire que, dans la population survivante, il y avait eu des huées pour saluer cette « libération ». Les Anglo-Canadiens n’ont perdu que 400 hommes.

       Un soupçon pèse sur les raisons précises qui ont poussé les Britanniques à raser les principaux ports du continent. Les enjeux militaires ne suffisent pas à l’expliquer. Faire en sorte que les matériaux indispensables à la future reconstruction de l’Europe soient contraints de transiter par les ports anglais pouvait trotter dans les têtes. Une manière de se rembourser de l’effort de guerre. Zeus est pervers et cruel. La mythologie nous l’apprend. Albion est perverse et cruelle. L’Histoire nous le montre.

      Le général John Crocker, qui a dirigé cette « opération Astonia », reconnaîtra : « Ce n’est pas la guerre, c’est un meurtre. » Mon père, tel Sisyphe, avait été entraîné aux Enfers et en était ressorti. Il avait défié les dieux. Comme le chante Homère dans l’Odyssée (3), il lui incombera en conséquence de rouler éternellement son rocher. Dans son cas, il tentera vainement de redonner vie au parc de sa jeunesse, à l’écrin de la prestigieuse demeure reçue en héritage et sortie presque intacte du feu du ciel déclenché par les Grands-Bretons. Deux bombes sont néanmoins tombées dans l’enceinte familiale, l’une sur le porche d’entrée et la maison de gardiens, l’autre derrière, sur ce que nous nommons « le bois ». C’est elle qui a soufflé la toiture.

    À la recherche du temps perdu, tandis que Técla lit André Maurois, Bernard s’échine sur le terrain vague que nous nous sommes approprié. Seule notre fratrie respecte cette chimère, admet ce côté don Quichotte et tente, parfois, d’obtenir des cousins que leurs jeux ne détruisent pas ce qu’il a passé des heures exténuantes à essayer de reconstituer. Parfois seulement, quand nous y pensons, et parce que nous redoutons d’être punis. Le plus souvent, la logique du jeu l’emporte et avec elle les murets que Sisyphe a consacré son dimanche matin à remonter en travers de nos glissières magiques.


Notes :

  1. J’ai conscience que cette identification manque de patriotisme et relève d’une américanisation pernicieuse. Je devrais appartenir à la tribu des sauvages Hurons, ces tueurs sanguinaires dénoncés par James Fenimore Cooper surtout en raison du fait qu’ils étaient les alliés des Français. Je ne parviens jamais à me situer là où il conviendrait.
  2. Dès le Ve siècle avant J.-C., en Grèce, le fait qu’ils soient amants était objet de débat mais leur couple apparaissait, en règle générale, comme un exemple de relations pédérastiques dont Patrocle aurait été l’éromène. Encore que ce statut soit, lui aussi, sujet à controverse.

  3. Chant XI.
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