102 – L’après-guerre

Il s’agissait, au sens premier du terme, de rescapés de l’espèce, ces Havrais qui en cette fin des années 40 erraient dans les ruines de leur ville où les uniformes américains avaient succédé aux uniformes allemands. #RescapesdelEspece

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Le Havre

      En ces années 1950, le mouvement des navires a repris dans le port. Non sans difficultés en raison du nombre d’épaves qui gisent dans la rade et des infrastructures détruites ou endommagées. Les liners ont renoué avec leurs rotations vers New York. Parfois le dimanche, je bénéficie d’une escapade parce que Bernard doit se rendre sur les quais. Les sacs de café et les balles de coton ont fait leur réapparition. Je le regarde sonder une cargaison de café vert afin de vérifier que le produit est conforme à la qualité figurant sur les étiquettes et la commande. Pas question de se laisser refiler du robusta pour de l’arabica ou du grade 3 pour du grade 1, ni de tolérer des brisures à la place des grains. Souvent, il maugrée contre les Brésiliens, incapable qu’il est, avec sa sonde, de pouvoir découvrir s’ils ont à nouveau placé un pavé au milieu d’un sac. Ce n’est pas la fraude au poids qui l’irrite, mais le fait que le pavé risque d’endommager les pales des brûleurs lors de la torréfaction.

      Parfois, un de mes oncles profite d’une escale pour nous faire visiter le paquebot sur lequel il navigue. Les adultes s’extasient sur le luxe, l’épaisseur des moquettes, les restaurants, le théâtre. Je suis fasciné par ce qui se situe à mon niveau de perception : les profonds récipients aux cuivres rutilants placés au pied du comptoir du bar. À mes questions, mon oncle répond qu’il s’agit de crachoirs et en justifie la présence par les habitudes de la clientèle américaine. Je contemple les objets de ma curiosité avec une fascination redoublée. Longtemps j’imaginerai des cowboys en bottes et Stetson se lançant des défis, comme nous le faisons au pied des paniers de basket, et rivalisant en longs jets de salive verdâtre pour atteindre leur cible. Durant le conflit, la Compagnie générale transatlantique a perdu les deux tiers de sa flotte, soit quarante-quatre navires. Ceux qui n’ont pas été convertis en hôpitaux flottants ont été réquisitionnés pour le transport de troupes, comme L’Ile-de-France, unique survivant des fleurons de la Transat.

       Depuis la fin de la guerre, le mouvement a été incessant entre les deux rives de l’Atlantique. Sur le plateau de Caux et dans la forêt de Montgeon, les « camps cigarettes » des Américains ont poussé comme champignons après la pluie. Les GI’s s’installent le temps que leurs unités se mettent en mouvement pour gagner des positions plus ou moins temporaires en Europe, puis reviennent attendre la rotation du navire qui les ramènera chez eux. Les relations entre les libérateurs et les libérés sont fraîches. Le Havre a constitué une sorte de sas de décompression dont les militaires US ont profité au maximum. En ville, des histoires circulent. Même si leur sens exact m’échappe, j’apprends à regarder avec méfiance le Rond-Point.

      Derrière, dans les rares pâtés d’immeubles encore debout, des groupes de soldats en uniformes variés erraient. La plupart étaient noirs, les troupes américaines en comptant une surreprésentation. L’effet de choc était double auprès d’une population qui, même dans un port, n’était pas habituée à en croiser. James Baldwin (1) a évoqué ces hommes portant l’uniforme d’un pays pour lequel ils risquaient leur vie et qui se faisaient traiter de nigger par leurs compagnons d’armes, à qui « incomb[ai]ent les tâches les plus pénibles, les plus répugnantes ». Il a relevé, ce Noir, que « le GI blanc a fait savoir aux Européens qu’il n’est qu’un être inférieur – autant pour la sécurité sexuelle de l’homme américain – qui ne danse pas dans les foyers du soldat le soir où les soldats blancs y dansent, et qui voit les prisonniers de guerre allemands traités par les Américains avec plus d’égards que lui-même n’en a jamais reçu ».

       Je n’ai pas connu ces temps. Je n’imagine ces comportements qu’à travers ce que j’ai perçu de conversations qui ne m’étaient pas destinées. Sous prétexte de lire, dos au mur je m’asseyais sur le tapis à l’autre bout de la pièce, les yeux rivés sur le livre mais l’esprit mobilisé pour tenter de donner sens à ce que j’entendais. Par la suite, j’ai trouvé des confirmations partielles dans d’authentiques lectures. Certains de ces soldats noirs, et leurs homologues blancs, grimpaient les escaliers et frappaient, porte après porte, en espérant qu’une femme viendrait ouvrir. Ils ne parlaient pas un mot de français, alors ils souriaient et tendaient leur main qui tenait une poignée de dollars. Si les yeux de l’occupante se baissaient, elle découvrirait un sexe offert. À elle de décider : elle referme la porte ou elle s’efface pour laisser entrer.

     Ces quémandeurs demeuraient dans les limites de la civilisation. Au milieu des ruines, dans ce monde disloqué rôdaient aussi les fauves, issus souvent des rangs des « libérateurs », qui « se servaient » par la violence et sous la contrainte. Les porteurs de ces nouveaux uniformes, succédant aux vert-de-gris (2), exhibaient cigarettes, chocolats, chewing-gum… Ils n’avaient pas été rationnés. Ni eux, ni ceux qui les servaient, c’est-à-dire leurs prisonniers allemands, les anciens maîtres de la zone côtière interdite. Seuls les Havrais avaient dû se serrer la ceinture, fantômes au milieu des ruines, et ils avaient vécu d’autant plus mal leur pénurie qu’ils constataient l’abondance, au moins relative, dans laquelle se vautraient les diverses strates militaires qui les avaient occupés… ou libérés.

       L’Amérique de mon enfance avait conservé cette image d’Eldorado. Le symbole en était les « surplus américains » comme se nommaient les boutiques, souvent des entrepôts, où se vendaient des richesses inconnues ou disparues sur le Vieux Continent. Elles provenaient de trafics plus ou moins licites avec les occupants. Autour de moi, les adultes se vantaient d’y avoir déniché d’impensables trésors, en particulier des rangers ou des blousons en cuir.

     L’image demeurée marquante de cette abondance venue d’outre-Atlantique fut l’arrivée à la maison du premier réfrigérateur. Un monstre imposant, au moteur bruyant, mais qui a fait disparaître de mon univers la glacière que j’avais connue depuis ma naissance et dont les pains de glace étaient livrés, à Marmande, par un fourgon traîné par un cheval. Mes parents avaient pu racheter cet étonnant appareil par le biais de la Croix-Rouge qui l’avait reçu des États-Unis et s’en séparait afin de moderniser ses équipements. L’arrivée, par la suite, de la première machine à laver n’a pas produit autant d’effet, même si j’ai conservé des années durant la nostalgie des odeurs émanant de la grosse lessiveuse posée sur un coin de la cuisinière. Je guettais les sursauts du couvercle, dans l’attente des jaillissements liquides brûlants émanant du champignon central. Ils provoquaient l’émoi de ma mère et ma fascination enfantine.

        L’Amérique avait aussi, en famille, les traits d’une blonde extravertie qu’un de mes oncles, du côté maternel, avait épousée. Lors de ses passages sur notre vieux continent, je la contemplais, envoûté, effectuer des cercles avec la fumée de ses cigarettes en me traitant de sonofabitch (3), ce qui me faisait hurler de rire mais amusait moins Técla. Au Havre, elle changeait de trottoir dès qu’elle s’apercevait qu’un « homme de couleur » avançait vers elle et qu’elle allait devoir le croiser, donc le frôler.

       Dans son cabinet, l’architecte Auguste Perret avait tracé les esquisses de ce qui serait le nouveau centre-ville. Le Havre ne pouvait échapper à son destin et courrait à nouveau, comme depuis sa fondation par François 1er, derrière la « modernité ». La ville a livré son futur à celui qui, dès l’aube du XXe siècle, a compris les possibilités du béton armé, le rival de Le Corbusier. On devait déjà au maître de « l’école du classicisme structurel » la tour du parc Paul-Mistral à Grenoble, dressée à l’occasion de l’exposition internationale de la houille blanche, et l’église Notre-Dame au Raincy. Surtout, il avait réalisé à Paris, outre les bâtiments de la Marine et du Mobilier national, le Théâtre des Champs-Élysées.

        Au Havre, l’espace qui lui est offert est presque infini. Il va pouvoir jouer sans retenue de sa trilogie magique : poteau, poutre, dalle. Le monde de la guerre s’estompe. Une nouvelle ville commence à s’élever, qui a justifié le retour familial au bercail. Comme si tout pouvait recommencer comme avant. Le logement déjà témoigne du caractère artificiel et de l’étrangeté de la situation. Au sein de la vaste demeure des Pfister, à moitié réquisitionnée par l’administration française dans le sillage de ce qui avait été déjà opéré par les forces militaires allemandes, Bernard, Técla et leurs six enfants ont trouvé un toit et façonné un nid. Non dans un appartement classique, mais dans diverses pièces dispersées sur trois étages. Les uns et les autres s’y sont répartis.

      Les aînés ont été regroupés dans une sorte de dortoir installé au sein de ce qui avait été, avant la guerre, un vaste salon de réception avec colonnades. Situé à l’étage inférieur par rapport à l’essentiel du logement, il n’appartenait pas à mon univers. Dès l’origine, à Marmande, le monde des « grands » m’avait été interdit. Sur le seuil de leur chambre, un petit muret avait constitué pour l’enfant que j’étais un obstacle longtemps infranchissable. À en croire la légende familiale, après le départ de l’état-major allemand, le sol de ce salon était jonché d’échantillons de Bénédictine vides, sans doute raflés à Fécamp. Cette pièce ouvrait sur une terrasse si profonde que nous avions pu y installer un terrain de badminton.

       La vue sur la rade – plus belle que celle de Rio de Janeiro, s’il faut en croire l’auteur de Paul et Virginie, Bernardin de Saint-Pierre, originaire du Havre il est vrai – est éblouissante. Au lycée, qui ne s’appelait pas encore François 1er, les cours ne sont pas seulement scandés par les sirènes des « géants des mers » se présentant à l’entrée du port, le bruit sourd et lancinant des marteaux pilons qui enfoncent les pilotis sur lesquels reposera la future ville nous berce. La plage est redevenue accessible et, à marée basse, d’interminables parties de football s’y déroulent sur un sable aux allures de vase, parsemé de galettes de mazout. Aux risques et périls des joueurs car, un peu partout, jaillissent des éléments métalliques rouillés à demi enterrés, les restes des obstacles antichars mis en place par les Allemands dans le cadre du « mur de l’Atlantique » afin de lutter contre un débarquement.


Notes :

  1. La Prochaine Fois le feu, op. cit.
  2. Forme d’oxydation, de patine verte, qui se forme à la surface du cuivre, devenu l’un des termes injurieux pour désigner les troupes allemandes, au même titre que « boche » ou « chleuh ».

  3. Fils de pute.
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