104 – Le HAC

La crèche de Noël est devenue un objet symbolique pour polémiques politiciennes biaisées. Alors, l’associer au plus ancien des clubs de football français, le « club doyen », ne relève-t-il pas d’une forme de provocation ? À vous d’en juger, rescapés de l’espèce.  #RescapesdelEspece

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Crèche de Noël insolite

               Le bois demeurait, en dépit de ces autres richesses, le lieu privilégié. Un refuge. À partir de cette base, il était possible, une fois rentré du lycée, de se moquer des fonctionnaires des Domaines lorsqu’ils quittaient leur bureau, sans risque d’y être poursuivi. Il suffisait de s’enfuir à couvert, la peur au ventre.

         En haut de la tour, une minable porte de planches, maintes fois rafistolée, donnait accès à une avenue déserte, bordée d’autres murs de pierres par-dessus lesquels jaillissaient d’autres arbres semblables aux nôtres. Une porte souvent enfoncée et sur laquelle Bernard revenait fixer, avec sa vaine patience, un verrou au destin provisoire. Des silhouettes d’hommes se faufilaient parfois, lorsque l’obscurité était tombée. Par crainte, je filais me réfugier à la maison. Aujourd’hui, je crois deviner à quoi pouvait aussi servir la vieille tour en ruine. Un repaire de bonobos, j’imagine. C’est par cette issue que les membres de la famille avaient accès au HAC.

            Le HAC s’est longtemps limité pour moi à une syllabe. Elle semblait désigner un point géographique situé au-delà du bois, vers le nord, un élément de ce monde extérieur inconnu, qui débutait une fois franchie la porte au sommet de la tour. Un point vers lequel les autres, les gens de la ville, cette foule indifférenciée qui n’avait pas accès à notre chemin privé, effectuaient de régulières migrations dominicales. En début d’après-midi, je les entendais suivre le trajet du funiculaire et gravir l’escalier public longeant l’un des murs de la propriété familiale.

     Il se nomme à présent Boisgérard, du nom d’un négociant qui fut maire d’Ingouville, une commune qui, écrivait Honoré de Balzac (1) en évoquant « les hardis spéculateurs » locaux, « est au Havre ce que Montmartre est à Paris : une haute colline au pied de laquelle la ville s’étale ». « Cette colline devint l’Auteuil, ajoutait-il, le Ville-d’Avray, le Montmorency des commerçants, où se bâtirent des villas étagées sur cet amphithéâtre pour respirer l’air de la mer parfumé par les fleurs de leurs somptueux jardins. »

     En fin d’après-midi, ils redescendaient. Entre le HAC, objectif de cette transhumance, et « mon » bois existaient une série d’autres escaliers, longeant d’autres bois. Je le savais vaguement, n’ayant connu à cette époque que le point de départ et, de temps à autre, celui d’arrivée.

         Il faut dire que le HAC ne me passionnait pas. Par un curieux phénomène de dualité comme seul le monde des adultes semble en produire, le HAC était à la fois un lieu et un son. Certains dimanches, lorsque les escaliers demeuraient déserts, cette syllabe provoquait, en milieu d’après-midi, un regroupement autour du volumineux poste de radio familial. Bernard et mes frères aînés commentaient les exclamations qui jaillissaient de l’appareil en faisant trembler un tissu beige derrière lequel se dissimulait le vociférateur. Je rangeais ce rituel au même rang que celui des chansonniers que Bernard écoutait religieusement – c’était au demeurant sa seule pratique – à la fin du repas dominical. Ils semblaient raconter des choses amusantes. Semblaient, car je ne comprenais pas le sens exact de leurs propos. Je percevais seulement qu’ils se moquaient d’hommes qui, parce qu’ils exerçaient des fonctions politiques, étaient nécessairement stupides et malhonnêtes.

         En revanche, l’honnêteté, je savais ce que c’était. Chaque matin depuis le premier jour où j’ai enfilé ma blouse à l’école, ma journée débutait par une demi-heure de morale. Le thème du jour avait été inscrit par l’institutrice ou l’instituteur, avant notre entrée en classe, en grandes lettres soigneusement dessinées à la craie sur le tableau noir. À l’époque, aucun tableau ne pouvait être d’une autre couleur. Donc, l’honnêteté c’était le bien. Voler c’était le mal. Ce que l’œuf et le bœuf venaient faire dans l’affaire restait plus mystérieux. Je l’avais rangé au nombre de ces couples bizarres que l’on nous a imposés dès le plus jeune âge, genre le corbeau et le renard, la cigale et la fourmi, ou cet âne et à nouveau un bœuf qu’il fallait mettre dans la crèche en décembre, soi-disant pour qu’ils soufflent sur le nouveau-né afin de le réchauffer.

        Pas clair. Et voilà qu’à présent une partie de la droite, cathos militants en tête, se mobilise pour défendre les crèches, en installe dans ses mairies, dans les conseils régionaux qu’elle contrôle. Ils en font un outil de défense face à l’islam et à une laïcité mal comprise, comme dirait le pape François. Pour illustrer ce mouvement réactionnaire, de Fillon à Zemmour chacun plaide en faveur d’une remise au goût du jour des bonnes vieilles recettes dont a usé la IIIe République à travers les programmes de l’école publique, de cette histoire romancée et souvent erronée dont  Max Gallo a produit des volumes à la chaîne, illustrant parmi tant d’autres la porosité qui a existé entre le CERES de Jean-Pierre Chevènement et la droite nationaliste. Ou comment prétendre entrer dans le XXIe siècle en regardant vers le XIXe.

       La crèche, ce délicieux souvenir de nos origines chrétiennes et de notre enfance. Notre madeleine de Proust collective, est donc à ranger parmi les mythes fondateurs avec Ernest Lavisse et son Histoire de France revue et corrigée. Elle a refait surface dans les rayons des librairies (2) et figure à côté du Tour de France de deux enfants de G. Bruno (3) dans lequel nous apprenions à lire. Pour faire plaisir à tonton Fillon et à tonton Sarko, avant de chanter « Petit papa Noël », nous leur réciterons le mantra de Lavisse, l’auteur du « roman national » : « Tu dois aimer la France, parce que la Nature l’a faite belle, et parce que l’Histoire l’a faite grande. » Ils seront contents. Ils auront contribué à préserver « l’identité française ».

       Pour ne pas leur faire de peine, nous ne leur dirons pas que leur charmante crèche enneigée n’a que peu de rapport avec le Proche-Orient et que son message ne glorifie pas seulement la naissance d’un Sauveur. Elle renvoie au vieux fond de l’antisémitisme chrétien. La présence de ces doux animaux, qui m’étonnait dans mon enfance, semble être une gentillesse (de plus) à l’égard des Juifs, en référence à Isaïe (1,3) : « Le bœuf connaît son possesseur, et l’âne la crèche de son maître, Israël ne connaît pas, mon peuple ne comprend pas. » Bref, même avec le messie sous les yeux, ils refusent de l’identifier.

         À défaut des glissières du bois de mon enfance, il faut que je ne me laisse pas trop aller sur cette pente qui me pousse à critiquer les débordements de la religion inventée par Saul (4), nommé aussi Paul de Tarse, dont ma naissance m’a fait l’un des héritiers. Déjà qu’il paraît que le prénom Thierry, avant d’être porté par les chevaliers médiévaux, est une déformation de thoraï, qui signifie adepte de la Thora (5). Je vais finir par me faire repérer. Je n’ai pas l’intention de concentrer sur mes épaules toutes les minorités réprouvées.

       J’avais été impressionné par une autre exigence morale : il fallait effectuer son travail consciencieusement car, si une paille se glissait dans la poutre de fer, lorsque les gens passeraient sur le pont celui-ci s’écroulerait, surtout s’ils marchaient au pas cadencé. De quoi rendre antimilitaristes des générations entières. C’est avec les meilleures intentions que l’on fait le lit des Mai 68 ! Cet exemple me semblait probant. Je me demandais si la structure du funiculaire havrais avait été conçue par des ouvriers consciencieux et, en rentrant du lycée, je marchais de préférence sur le trottoir opposé afin de parer à un affaissement éventuel de l’édifice. Comme quoi l’enseignement de la morale peut rejoindre notre contemporain principe de précaution. Je dois admettre n’avoir jamais été brillant en physique.

        Après la leçon de morale, son thème servait d’exercice d’écriture. « Honnêteté », un mot compliqué mais que nous devions transcrire sur notre cahier, en lettres cursives avec les pleins et les déliés, après avoir nettoyé la plume Sergent-Major et l’avoir trempée dans l’encre violette de l’encrier inséré dans notre pupitre, afin de ne pas faire de pâtés. Des années d’apprentissage à un exercice qui n’aura servi à rien. Je ne parle pas de l’honnêteté mais des pleins et des déliés. Le seul usage que j’en aie connu dans ma vie d’adulte était le fait de vieux gendarmes qui rédigeaient les premiers cartons officiels d’invitation dans les palais nationaux que j’ai pu recevoir. La calligraphie de mon patronyme était stupéfiante.

         Encore un usage qui s’est perdu. Aujourd’hui, je tape ces lignes sur un ordinateur qui, sans même que je le lui demande, souligne d’un liseré ondulé rouge les mots mal orthographiés. Cet appareil possède une fonction « brouillon », mais elle ne correspond en rien à ceux de mon enfance. Mes remords de frappe, mes retouches, mes corrections et mes ajouts demeureront à jamais inconnus. Et ce n’est pas une perte. Une réalité concrète et pourtant sans traces palpables.


Notes :

  1. « Croquis d’Ingouville », Modeste Mignon ou Les Trois Amoureux, 1845.
  2. Histoire de France, de la Gaule à nos jours, complément Dimitri Casali, Armand Colin, 2014.

  3. Éd. Belin, 2000.
  4. Cf. Paul et l’invention du christianisme, Hyam Maccoby, Lieu commun, 1987.
  5. Plus classiquement, ce prénom est aussi présenté comme une déformation populaire de Théodoric, qui signifie « le puissant au sein du peuple ».

 

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2 commentaires

    • Je sais que tu fais le job. Comme Hercule pour les écuries d’Augias, tu devras détourner les eaux de l’Amazone mais rien ne te résiste.

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