105 – À chacun sa caverne

Dans le livre VII de La République, Platon évoque la situation d’individus qui seraient enfermés dans une caverne, le dos tourné à l’entrée. En conséquence, ils ne percevraient que des ombres sur la paroi face à eux. Comme nous, rescapés de l’espèce, sur nos écrans de smartphones, que le gouvernement veut que nous nommions désormais « mobiles multifonctions ». Nous ne percevons que le reflet d’un univers qui nous échappe. #RescapesdelEspece

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            La « maison Pfister » aujourd’hui disparue

       J’ai grandi dans un monde qui n’existait pas et j’observe que les gamins qui ont peu ou prou l’âge que j’avais à l’époque font de même en créant, dans un espace virtuel, des sites guère différents de nos cabanes. Comme nous, ils y entassent leurs trésors et y cachent leurs secrets en limitant, comme nous le faisions, l’accès à leurs seuls « contacts ». Dans cet univers préservé, ils échangent sur des réseaux, se regroupent en sélectionnant les admissions et mandatent des fesses de boucs qu’ils envoient, en émissaires, errer dans les espaces désertiques de la cybernétique. Comme nous, ils élaborent des « profils » aussi mensongers que les récits fantasmatiques que nous tentions de faire avaler à nos condisciples.

       Cette jeunesse ne me paraît ni plus heureuse ni plus malheureuse que nous le fûmes. Sans doute plus enfermée entre quatre murs, car rivée à ses écrans. Toutefois, leur monde, comme celui d’Alice, demeure différent du mien. La part d’irréel est certes comparable, mais d’essence distincte. Leur monde est virtuel. Celui d’Alice, imaginaire. Le mien n’existait pas, tout en étant réel. Celui que Bernard s’est échiné à rebâtir n’était qu’un souvenir. Stupéfiante différence entre ces univers d’ombres qui tournent autour de notre caverne platonicienne et dont je n’ai pris conscience que petit à petit.

       Lorsque l’administration des Domaines a retrouvé des locaux neufs, le poids de l’héritage familial est devenu trop lourd pour les trois frères aux intérêts divergents. Comme dans la chanson de Jacques Dutronc (1), mon univers a été vendu à des promoteurs, et mon enfance avec. Ils ont rasé la « maison Pfister » pour édifier des immeubles. Durant le chantier de démolition, je m’étais glissé derrière les palissades pour voir disparaître mon bref passé. Surpris par les ouvriers, j’avais été traîné devant un contremaître. J’ai expliqué être l’un des anciens occupants. Il s’est soudain radouci :
          – C’est toi qui avais laissé un bouquet de fleurs sur une cheminée ?

             J’ai hoché la tête en silence (2). J’avais cueilli ces fleurs dans le jardin avant de quitter les lieux et j’avais concocté des adieux solitaires à ce pan de mon existence en joignant un petit mot d’adieu à la maison. Il m’a laissé repartir en me demandant de ne plus pénétrer sur le chantier. Je n’en avais pas le désir. Puisque le monde dans lequel j’ai grandi portait l’empreinte fossilisée d’un autre, antérieur mais qui avait été réel, j’ai commencé – en suivant l’exemple paternel — à être taraudé par l’idée d’y retourner, de le reconstituer. Ceux qui auraient pu me servir de guide ne sont plus. Qu’importe, je ne souhaitais pas les interroger. J’ai baigné dans leur récit, partiel, subjectif, du plus loin que je me souvienne. J’ai imaginé leur monde d’avant les langues de feu, d’avant Thanatos, à travers ce qu’ils en laissaient voir involontairement. J’en ai perçu la trame. Au puzzle manquent de nombreux éléments à jamais disparus. Je les reconstitue dans ma tête. Par déduction. Ou imagination.

           Depuis que je dispose d’une adresse autonome, je reçois périodiquement une carte de Colmar. Toujours la même. Elle représente la « maison Pfister ». Au début, je les ai conservées. Il y a bien des décennies que j’ai cessé cet archivage inutile. La seule trace de « maison Pfister » qui m’importerait se situe au Havre mais, même en fouillant les albums photos familiaux, je ne l’ai pas retrouvée en majesté. Avec nos boîtiers carrés, nous cadrions en noir et blanc des clichés de nous-mêmes, sans nous préoccuper du bâtiment qui n’était, par fragments, qu’un élément de décor. En m’échinant à explorer les boîtes de vieilles cartes postales chez les bouquinistes, je n’ai découvert sa trace que de manière  lointaine, comme si elle veillait encore mais refusait de se dévoiler aux profanes.

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Notes :

  1. Le Petit Jardin, paroles de Jacques Lanzmann, éd. Alpha, 1972.
  2. Je laisse à la pensée psychanalytique le soin d’effectuer un rapprochement avec les travestis de Jean Genet dans le Journal du voleur, ces Carolines qui défilent en procession dans le Barcelone des années 1930 afin de déposer une gerbe de roses rouges sur l’emplacement d’une « tasse » (vespasienne) vénérée qui vient de disparaître.

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