108 – Des pédés dans le foot ? (1/2)

Finissons-en, rescapés de l’espèce, avec les jeux des bonobos, pour nous intéresser à d’autres distractions : frapper dans un ballon. Voilà, convenez-en, un univers préservé des dérives sur lesquelles j’ai pris plaisir à m’étendre. Est-ce si sûr ?  #RescapesdelEspece

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       En raison de cette expérience sportive, j’ai été éclairé sur une vie de vestiaire non seulement inconnue mais surtout insoupçonnée. J’avais certes constaté que j’étais douché, habillé et parti le premier, sans y prêter attention. Puis un vague soupçon a commencé à pointer sans que je sois capable de lui donner un contenu explicite. Trop jeune, trop ignorant. L’entraîneur faisait le point puis nous quittait. Mes coéquipiers traînaient, comme s’ils attendaient mon départ, celui de l’intrus. Jusqu’au jour où, Freud aidant sans doute, j’ai rebroussé chemin pour récupérer mes chaussures oubliées.

       La porte était verrouillée. À mon appel, une main anonyme a glissé les godillots par l’entrebâillement. Que se passait-il à l’intérieur, à quoi je n’étais pas convié et que je ne devais pas connaître ? À quels jeux intimes ces futurs hétéros se livraient-ils ? Je l’ignore dans le détail mais j’en subodore la nature. Combien de garçons ont ainsi effectué leurs premières gammes ? Dans notre troupe de cousins en allait-il vraiment différemment ? Jean Montaldo (1), en évoquant le pamphlet de Jean-Edern Hallier L’Honneur perdu de François Mitterrand (2), dit que l’ancien chef de l’État avait eu dans sa jeunesse « des amours homosexuelles ». Sa proximité étudiante avec André Bettencourt comme le parallélisme de leurs démarches en faveur d’Eugène Schueller me trottent dans la tête.

      Cette étape fut le lot de la plupart des jeunes mâles. À l’École normale supérieure, Léon Blum était moqué pour sa féminité. Avant de s’investir en politique, il a commencé par la littérature. Il est allé chercher ses références de passion amoureuse et de désintérêt pour les biens matériels chez les héros de Stendhal. En un temps qui ne connaissait pas la mixité scolaire, seuls les plus audacieux parmi nous, tels des Sioux sur le sentier de la guerre, osaient traquer les filles à la sortie de leurs établissements scolaires, au risque d’être repérés par les surveillantes et dénoncés. Je n’étais pas concerné. Je n’appartenais pas à la tribu Sioux. Je suis le dernier des Mohicans.

        Cette initiation entre personnes de même sexe se retrouve au fil de l’Histoire. Louis XV en a témoigné, lui dont les séances de masturbation collective avec ses nobles compagnons de jeu alarmèrent les précepteurs en charge de la royale éducation. Quant à Mirabeau, il faillit être renvoyé de son internat parce qu’il préférait les pénétrations anales et que ses condisciples d’internat ne s’en plaignaient pas.

      Et si, parfois, cette phase transitoire durait ? Des pédés dans le foot ? Des conneries ! Le foot est au-dessus de tout soupçon. Comme l’Église catholique. À Londres, ainsi que l’a révélé le quotidien The Telegraph, le club de Chelsea a dédommagé financièrement, moyennant une clause de confidentialité, l’un des anciens élèves de son centre de formation qui aurait été victime d’abus sexuels, en 1970, de la part du recruteur en chef du club, aujourd’hui décédé. Un dossier parmi de nombreux autres au sein du football britannique. Rien que dans la capitale, cent six accusations d’abus sexuels, concernant trente clubs dont quatre de Premier League, ont été enregistrées par la Met (3). Car, comme chacun sait, ou plutôt comme le sait Jean-Marie Le Pen : « La pédophilie a trouvé ses lettres de noblesse dans l’exaltation de l’homosexualité (4).» À voir l’abondance de ses prises de position sur le sujet, le président d’honneur du Front national possède en matière d’homosexualité des compétences étendues.

         De leur côté, les responsables de Chelsea ont juré, la main sur le cœur, avoir pris toutes les dispositions pour aider la fédération dans ses enquêtes et relayer la ligne directe créée pour dénoncer de tels abus. On croirait lire le communiqué d’un épiscopat. Car l’Église catholique elle aussi en connaît un rayon, question pédophilie et homosexualité. Outre un goût du luxe qui précipitera sa chute, l’ancien secrétaire d’État du Vatican durant le pontificat de Benoît XVI, le cardinal Bertone, avait établi la même relation que Jean-Marie Le Pen entre ces deux sexualités. Face à la controverse qui en avait résulté, l’Église avait fait montre de son séculaire talent pour classer, cataloguer, trier, sélectionner, codifier, étiqueter. La Congrégation pour la doctrine de la foi avait déclaré que, sur les récents abus sur mineurs de la part de prêtres, elle avait noté « 10 % de cas de pédophilie au sens strict, et 90 % de cas à définir plutôt comme éphébophilie » (c’est-à-dire l’attirance envers des adolescents). En ce qui concerne ces derniers cas, « 60% concernent un individu du même sexe, et 30% sont de nature hétérosexuelle (5). »

       Football et homophobie cheminent de concert, comme football et racisme et football et antisémitisme. Les exemples sont innombrables. Les Anglais qui soutiennent le club londonien de Chelsea ont créé, à l’ouverture de la saison 2017-2018, un chant destiné à célébrer leur nouvel attaquant espagnol Alvaro Morata : « Alvaro, oh, Alvaro, oh. Il vient du Real Madrid, il déteste les putains de juifs. » Une référence au club rival de Tottenham. Ils s’étaient déjà illustrés à Paris, en février 2015, lors d’un déplacement en Ligue des champions, en prenant à partie un Noir et en le contraignant à descendre d’une rame de métro.

       En Italie, à la suite de la publication d’un livre de journaliste sur l’homosexualité dans le sport affirmant que la Squadra Azzurra comptait deux gays, le joueur Antonio Cassano, interrogé sur ce point en juin 2012, pendant l’Euro, n’avait trouvé à répondre que : « Il y a des pédés dans l’équipe ? Bah, ils sont pédés, c’est leur problème. J’espère qu’il n’y en a pas dans l’équipe mais bon c’est leur problème (6).» Bien sûr, la communication reprenant ses droits et le joueur ayant été chapitré, les regrets avaient suivi.

   L’année suivante, Emerson, l’international brésilien qui, après une carrière européenne en Italie notamment, jouait avec les Corinthians de São Paulo, poste sur les réseaux sociaux un bisou à la russe, ses lèvres posées sur celles d’un autre homme. Le scandale est immédiat. Dès le lendemain, quelques supporteurs manifestent devant le centre d’entraînement en scandant : « C’est pour les hommes », « Embrasse une femme », « On ne veut pas d’homosexuels ». La plus grande association de supporteurs du club, Camisa 12, embraye et exige que le joueur présente des excuses (7). Il s’y est astreint, à la télévision et face à une star des médias comme il se doit dans ce genre d’abjuration, en expliquant que l’homme sur les lèvres duquel il avait posé sa bouche était un célèbre restaurateur de ses amis, hétérosexuel et dont la femme était enceinte. Et, toujours au Brésil, comment interpréter le choix du coach de Figueirense qui contraignait un joueur en méforme à s’entraîner vêtu d’une petite robe rose ?

       En 2016, un échange très médiatisé entre deux joueurs de Madrid, Cristiano Ronaldo du Real et Koke de l’Atlético, a retenu l’attention. Ronaldo : « Koke, il m’a traité de pédé. Je lui ai dit : “Un pédé, oui, mais je suis plein aux as, connard”. » Ce qui a valu à Ronaldo, lors du Clásico à Barcelone en fin d’année, les chants d’un groupe de supporteurs catalans sur le thème : « Cristiano, sors du placard ». La rumeur rampante d’un Ronaldo gay court depuis des années. Elle avait été relancée, en 2013, après la publication d’une photo prise à Lisbonne et réunissant le footballeur et la chanteuse Rihanna. La presse people avait commencé à parler d’une liaison entre eux, que la chanteuse avait démentie en des termes ambigus. Il n’en avait pas fallu plus pour relancer les spéculations sur l’orientation sexuelle réelle de « CR7 ». Le chroniqueur Daniel Riolo (8) a été plus précis en se référant aux fréquents voyages en jet privé de la star vers le Maroc, déplacements qui lui ont été reprochés par les dirigeants du Real. « Savoir que Cristiano Ronaldo (…) va voir un ami au Maroc pour lui faire des câlins, ça va avoir des conséquences sur ses performances », avait-il estimé. Pas de quoi troubler un joueur qui n’a pas hésité à affirmer : « Ce qui dérange les gens, c’est mon génie. Les insectes n’attaquent que les lampes qui brillent. »


Notes :

  1. Cité par Jean-Claude Lamy, Jean-Edern Hallier, l’idiot insaisissable, Albin Michel, 2017.
  2. La Force d’âme, suivi de L’Honneur perdu de François Mitterrand, Les Belles Lettres, 1992.
  3. Diminutif de Metropolitan Police.
  4. Dans son « journal de bord », mars 2016.
  5. 14 avril 2010.
  6. Selon une enquête auprès de 363 joueurs de foot de L1,  L2 et National, publiée en avril 2013, financée par Randstad et commanditée par le Paris Foot Gay, 23% estiment que leur équipe serait moins performante si elle comptait des gays, 22% seraient prêts à changer d’équipe afin d’éviter toute forme de cohabitation et 55% des joueurs en centre de formation – donc les plus jeunes – déclarent avoir peur de se doucher avec un coéquipier gay, un pourcentage qui tombe à 25% pour les 121 joueurs pros, répartis sur 13 clubs, constitutifs de l’échantillon d’enquête.

  7. Un usage pourtant habituel sur les stades entre joueurs. Cf. les vidéos disponibles sur la page https://www.facebook.com/pfisterthierry qui accompagne et illustre ce blog.
  8. « Touche pas à mon sport », C8, 2 décembre 2016.
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