109 – Homophobie (2/2)

Entre les belles déclarations de principe et le quotidien, nous observons, rescapés de l’espèce, un fossé béant. C’est vrai également chez les footeux. Ce serait même pire qu’ailleurs. #RescapesdelEspece

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      La chancelière Angela Merkel a pu se donner le beau rôle, en septembre 2012, lorsqu’elle a invité les joueurs à faire leur coming out en précisant qu’ils ne risquaient rien. La réalité n’est pas aussi rose. Certes, l’ancien international allemand Thomas Hitzlsperger a suivi l’invitation et s’est révélé gay, mais à 31 ans sa carrière était terminée. Il en était allé de même pour Olivier Rouyer, ancien international français issu de l’AS Nancy Lorraine où il jouait en même temps que Michel Platini, mais il avait attendu la cinquantaine pour parler de son orientation sexuelle. Un international américain de 25 ans, Robbie Rogers, a effectué cette démarche en 2013, mais il a aussitôt précisé qu’il raccrochait les crampons pour pouvoir vivre tranquille.

       Si un Suédois, Anton Hysén, joueur de D2, s’y est risqué et a pu poursuivre sa carrière, en Angleterre dans les années 1990 Justin Fashanu a subi un véritable calvaire pour avoir indiqué être gay. Stigmatisé par son club – ses coéquipiers refusent de jouer avec lui et l’entraîneur le met à l’écart –, il est hué par le public dès qu’il pénètre sur un terrain. Il s’est suicidé en 1998.

        À la suite de cet épisode catastrophique, la Ligue anglaise s’est associée à des initiatives symboliques mais anecdotiques : lacets ou drapeaux des poteaux de corners aux couleurs LGBT. Son président, Greg Clarke, a tenté une synthèse à la manière de François Hollande, c’est-à-dire relevant de la bouillie pour les chats ou du grand n’importe quoi, à votre guise. Dans le Times (1), il a suggéré un coming out collectif en début de saison : « Au début de la saison, tout le monde pense que c’est LA saison de son club, les spectateurs sont contents, il fait beau… J’ai demandé à la communauté gay comment nous pourrions apporter notre soutien à ceux qui voudraient rendre publique leur sexualité. » Puis, ayant peut-être vaguement conscience des possibles retombées, il avait ajouté : « Je ne veux pas faire partie d’un processus qui dirait : “Vous devez sortir du placard.” Ce ne serait pas juste. Les gens sont prudents. »

       Parce que des dirigeants du football néerlandais, comme Louis Van Gaal par exemple, avaient participé, en 2013, à la Gay Pride d’Amsterdam, l’ancien attaquant serbe du Paris Saint-Germain Mateja Kezman s’était épanché sur l’homosexualité : « Mon opinion, c’est que c’est une maladie qui ne devrait pas être promue et je ne voudrais pas que la Fédération serbe décide un jour de soutenir la Gay Pride dans ce pays. Les Néerlandais s’éloignent de Jésus-Christ et courent vers la destruction spirituelle. » Car, outre leur homophobie, de plus en plus de footeux se prennent pour des mystiques et, sans doute peu convaincus par leur talent, cherchent à entrer en communion avec la divinité afin de gagner les matches.

        Le PSG et ses Brésiliens constituent un vivier dans ce domaine. Entre deux séances spirituelles, ils n’en parlent pas moins d’« enculés », comme les francs-maçons de « frères ». J’y vois un manque de respect. Non dans l’expression elle-même, mais en raison d’une stigmatisation de leurs aïeux. Avant l’apparition des antibiotiques, ceux-ci cherchaient l’apaisement de leurs douleurs prostatiques dans des massages avec le doigt deux ou trois fois par semaine. Un toucher rectal pour parler clair. Il paraît que cette pratique effectue son retour thérapeutique.

      L’usage non maîtrisé des nouvelles techniques de communication a permis de mesurer l’ampleur de la dérive. Du temps où Laurent Blanc entraînait le club, le joueur Serge Aurier s’était lâché dans une vidéo diffusée sur Periscope en le traitant de « fiotte ». Puis c’est le community manager du PSG qui a « live-twitté (2) » l’ambiance régnant au Parc des princes avant le coup d’envoi d’un match contre Nice, fin 2016. Les supporteurs parisiens, en verve, chantaient : « Les Niçois, c’est des pédés. » La question peut en effet se poser puisque, lors du meeting tenu dans cette ville par Marine Le Pen  (3) entre les deux tours de l’élection présidentielle, une partie de la salle, après avoir traité les banquiers de « putes », scandait : « Macron, Macron, on t’encule ! » La vidéo du PSG a été mise en ligne sur le compte Twitter du club, qui totalise quatre millions d’abonnés. Cette bévue a été vite relevée et le document coupable supprimé, mais le mal était fait.

           Les indignations, plus ou moins prévisibles et institutionnelles, ont commencé à se manifester. Hooliganisme ? Une large partie des internautes a protesté contre cette frilosité bien-pensante. Traiter les adversaires de « pédés » n’aurait rien d’injurieux. Il ne s’agirait que d’une expression du langage parlé, disons un peu relâchée. Sur ce point, il est difficile de leur donner tort. Le terme est en effet d’usage courant. À preuve, en 2012 avant un match de Ligue des champions entre Chelsea et le CSKA Moscou, l’entraîneur José Mourinho avait eu droit à des remontrances pour avoir interpellé sur le bord du terrain en ces termes : « Et ces pédés, là, qui ne nous disent pas avec quel ballon on jouera ! »

         Ne laissons toutefois pas l’exclusivité de ce vocabulaire aux footeux. Le trois-quarts centre de Toulon, Mathieu Bastareaud, a été contraint de s’excuser à l’issue de la cinquième journée de la Coupe d’Europe de rugby qui avait vu le RCT écraser Trévise (4). Semble-t-il en réponse à une insulte du joueur italien, il a été accusé d’injure homophobe pour avoir traité le deuxième ligne Sebastian Negri de « putain de pédé ».


Notes :

  1. 9 janvier 2017.
  2. Je sais, ce n’est pas très académique comme langage, mais à la guerre comme à la guerre.

  3. Palais Nikaïa, 27 avril 2017.
  4. 14 janvier 2018.
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