112 – Lobby gay

Et bien sûr, rescapés de l’espèce, ceux qui ne participent pas à ces roulements de mécaniques sont immédiatement taxés de ne pas être des hommes véritables. Un argument qui débute au bac à sable et se prolonge jusqu’à la maison de retraite. #RescapesdelEspece

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          Pour les femmes engagées dans l’action politique, les codes de comportement sont identiques à ceux des hommes. Les sarcasmes des députés de droite, en juillet 2012, visant la robe à fleurs de Cécile Duflot – désormais exposée au musée des Arts décoratifs – en sont une illustration. Dans le même esprit, les larmes leurs sont interdites. Celles versées par Ségolène Royal, après son échec au scrutin présidentiel de 2007, lui étaient reprochées, dix ans plus tard, par le rappeur JoeyStarr (1). Certes, il ne s’agit ni de l’observateur le plus fin, ni de l’intellectuel le plus raffiné, mais sa « beaufitude » n’en reflète que mieux les préjugés sociaux dominants en ce qui concerne l’apparence.

    Et lorsque Emmanuel Macron s’est mis En marche! en vue de l’élection présidentielle de 2017, quelle rumeur a été répandue en vue de stopper cette initiative ? Une prétendue homosexualité cachée dont l’ancien ministre de l’Économie a dû se défendre publiquement (2), non sans accuser l’entourage de Nicolas Sarkozy d’être à l’origine de l’opération. Certes, comme Alain Minc, l’avocat d’affaires Jean-Michel Darrois reconnaît à Emmanuel Macron « un pouvoir de séduction particulier sur les vieux messieurs (3)», mais sans arrière-pensée d’ordre sexuel.

      La campagne de rumeurs s’est accentuée lorsque le psychiatre et député Les Républicains de l’Aube, Nicolas Dhuicq, s’est confié à l’agence d’État russe SputnikNews, véritable site de propagande en faveur d’une politique du Kremlin que le député français ne cesse d’accompagner. À propos du futur chef de l’État, il avait persiflé : « Parmi les hommes qui le soutiennent, on trouve le célèbre homme d’affaires Pierre Bergé, associé et compagnon de longue date d’Yves Saint Laurent, qui est ouvertement homosexuel et préconise le mariage homosexuel. Il y a un très riche lobby gay derrière lui. Ça veut tout dire. »

        Tout quoi, au juste ? Que les gays ne sont pas des individus comme les autres ? Qu’il n’est pas possible de leur faire confiance ? C’est ce que disait le fondateur du Monde, Hubert Beuve-Méry, dans les années 1950-1960. Les gays traînent une vieille accusation de duplicité portée par ceux-là même qui les ont condamnés au placard et contraints au mensonge. Les Juifs n’avaient pas le droit de posséder de terres, mais on n’a cessé de leur reprocher une absence d’enracinement. Les élites noires résumaient leur situation durant la colonisation d’une formule : « Quand les Européens sont arrivés, ils avaient la Bible, et les Africains la terre. Maintenant c’est l’inverse. »

        À l’issue du premier tour de l’élection présidentielle, ce fut en utilisant le forum anglophone 4Chan, créé aux États-Unis et évoqué à propos du « MacronLeaks » (voir post 84), que divers sites ont été lancés en vue « d’empêcher ce sale type qu’est Macron de “niquer” l’Europe ». « Le Pen est le dernier espoir de la France, expliquait l’un de ces forums, et par extension, de l’Europe. Nous avons deux semaines pour effacer de son visage le sourire à la Rothschild. » Une autre tentative tendait à présenter le candidat comme un « pervers sexuel » en l’accusant de relations avec l’une de ses belles-filles. La diversité des angles d’attaque révèle l’absence de fond. Il n’empêche qu’avant le premier tour, le candidat, non homosexuel mais certainement hermaphrodite puisque « et de droite et de gauche », était remonté au créneau pour démentir, alors que personne ne lui demandait rien, une rumeur courant les réseaux sociaux comme les salles de rédaction selon laquelle il aurait une liaison avec Mathieu Gallet, le président de Radio France.

       Surgissant de manière imprévue devant ses partisans réunis à Paris au théâtre Bobino (4), il avait précisé : « Je suis tel que je suis, je n’ai jamais rien eu à cacher. J’entends dire que je suis duplice, que j’ai une vie cachée ou autre chose. C’est désagréable pour Brigitte et, comme je partage mes jours et mes nuits avec elle, elle se demande comment je fais. » En plein Penelopegate, il avait conclu, vachard : « Je ne l’ai jamais rémunérée pour cela. » Dans une autre allusion à la campagne en cours et au dédoublement, la veille, de Jean-Luc Mélenchon entre Lyon et Paris grâce à la technique de l’hologramme, il avait ironisé : « Si on vous dit que j’ai une double vie avec Mathieu Gallet, c’est mon hologramme, mais ça ne peut pas être moi. »

        Ces rumeurs ont été permanentes. Brigitte Macron raconte : « J’ai vu un “pépé” dans la rue, qui me dit “On le sait bien, qu’il n’est pas pédé, Macron !”. “Vous voulez dire homosexuel”, lui rétorque-t-elle. Et le pépé de continuer, selon elle, “Moi, je les sens, les pédés !” (5). » Comme pour détecter les Juifs, l’essentiel est de disposer d’un bon odorat. La référence homosexuelle s’est trouvée associée au candidat, en particulier dans l’univers gay. Pour se faire un coup de pub, entre les deux tours de l’élection présidentielle Garçon magazine (6), bimestriel LGBT, avait sorti un numéro avec, en couverture, un montage photo plaçant la tête de Macron sur un torse nu d’éphèbe. Comme par hasard, juste sous la photo, un titre d’appel pour un autre article était libellé de manière perverse : « Coming out, une nécessité pour lutter ».

       Ces mises au point à répétition prouvent que, pour juger d’une société, la loi ne suffit pas. Le mariage pour tous n’a en rien banalisé l’homosexualité. De passage à Paris, Randy Boissonnault, le conseiller pour les questions LGBTQ2 (7) du Premier ministre canadien Justin Trudeau, relevait que, dans son pays pourtant en pointe sur ces sujets, « entre 40 et 60% des jeunes sans-abris aujourd’hui sont LGBTQ2 ». « C’est grave, ajoutait-il. De la même manière, les aînés qui souhaitent intégrer une maison de retraite ou un foyer médicalisé doivent parfois « se renfermer dans l’armoire » pour y avoir accès. Ce n’est pas acceptable (8). » Suggérer, faute de pouvoir légalement dénoncer, ce type d’orientation demeure une arme redoutable. Elle vise à détruire un individu, à le marginaliser. Elle est utilisée sans vergogne de droite à gauche de l’échiquier politique. Et sans retenue sur les fangeux réseaux sociaux. Car seuls les « hommes véritables » sont aptes à briguer les fonctions d’autorité.

          Le bruit court depuis des générations, au Palais-Bourbon, que le moulage du sexe d’un des anciens présidents de l’Assemblée nationale serait conservé aux archives. En dépit de diverses demandes, je n’ai jamais pu en avoir une confirmation sérieuse. Les biographes des présidents américains racontent que le vingt-neuvième président, Warren G. Harding, avait surnommé son pénis « Jerry » et que le trente-sixième, le Texan Lyndon B. Johnson, toujours prétentieux, appelait le sien « Jumbo ».

          Cette fascination narcissique se prolonge. « Une version à peine plus sophistiquée d’un concours de popularité entre adolescents mâles », estimait à juste titre Jackson Katz  (9) en évoquant la dernière élection présidentielle américaine. Il est vrai que la primaire républicaine avait illustré ce propos jusqu’à la caricature puisque entre Marco Rubio et Donald Trump l’affrontement était allé, comme depuis le bac à sable des écoles maternelles jusqu’aux vestiaires sportifs, jusqu’à comparer les pénis pour savoir qui avait le plus gros.

         Une compétition qui avait lieu, par exemple, au sein de l’équipe de rugby du Stade français lorsque le président du club, Max Guazzini, se comparait avec Christophe Dominici (10). Une compétition que se prolonge aujourd’hui entre présidents américain et nord-coréen pour savoir qui a le plus gros… bouton nucléaire. Chez certains, la fascination pour leur pénis peut se prolonger au-delà de leur carrière sportive. Le défenseur du club de football de Metz, Benoît Assou-Ekotto, ancien joueur de Tottenham, compte raccrocher les crampons afin de devenir une star du porno.

           Ne serait-il pas plus simple, comme dans les tribus amazoniennes, de les doter d’étuis péniens qui, par leur taille, permettent de connaître d’un regard le rang social du porteur ? Après tout, ce culte toujours si vivace chemine depuis l’aube de l’humanité. En Asie, en Corée comme au Japon (11), le pénis est fêté. Le tantrisme dresse des lingams pour honorer Shiva. Pour rester en Occident, d’Egypte à la Grèce puis à Rome, en passant par la Mésopotamie, d’Osiris à Bacchus, les témoignages architecturaux et artistiques sont légion qui témoignent de la puissance passée de ce type de culte. Le christianisme a déclassé les amulettes phalliques qui pendaient au cou des jeunes Romains, mais nos doigts d’honneur témoignent de la permanence de cette référence. Au même titre que le caducée des médecins.

            Mona Chollet (12), qui reprend la citation de Jackson Katz sur les adolescents mâles, l’illustre en rappelant que Donald Trump s’est vanté de pouvoir « tirer sur quelqu’un au milieu de la 5e avenue sans perdre un seul vote » ; que Vladimir Poutine, à propos de la Tchétchénie, voulait « buter les terroristes jusque dans les chiottes » ; que le Philippin Rodrigo Duterte désire « engraisser les poissons de la baie de Manille » avec les cadavres de cent mille délinquants, se vantant même d’avoir personnellement abattu des dealers durant ses vingt années d’administration de la ville de Davao. Sans oublier, bien sûr, parmi ces boutefeux politiques, notre Nicolas Sarkozy national et sa volonté de nettoyer la cité des 4000 de La Courneuve « au Kärcher ».

      Ronald Reagan détournant à son profit l’image de cow-boy et le slogan du cigarettier Malboro – This is Reagan country – a fait des adeptes. Les valeurs de référence sont clairement affichées. Les territoires bonobos doivent s’effacer devant ces shérifs de saloon. Comme dans Le Secret de Brokeback Mountain (13) les formes minoritaires de relations sexuelles sont contraintes de demeurer discrètes, voire de se dissimuler. Le seul pénis qu’il soit possible de brandir sur la scène médiatique, dès lors que la notion de pouvoir est en jeu, doit être réservé à un usage hétérosexuel. La castration sociale demeure de règle, même si les amuseurs publics sont libres d’utiliser l’homosexualité dans sa version caricaturale et de faire « les folles ». Comme pour les femmes, des exceptions à la marge ne peuvent prétendre avoir valeur de changement de la norme collective.


Notes :

  1. BFMTV, 12 novembre 2016.
  2. Mediapart, 2 novembre 2016.
  3. Rapporté par Anne Fulda, op. cit.
  4. 6 février 2017.
  5. Anne Fulda, op. cit.
  6. N° 9, 28 avril 2017.
  7. C’est-à-dire lesbiennes, gay, bi, trans, queer et bispirituelles, un terme qui, au Canada, concerne les communautés autochtones.
  8. L’Express, 31 janvier 2018.
  9. Man Enough ? Donald Trump, Hillary Clinton, and the Politics of Presidential Masculinity, Interlink books, Northampton, 2016.

  10. Max Guazzini le raconte dans son ouvrage Je ne suis pas un saint, Robert Laffont, 2017.

  11. Pour l’illustrer, des vidéos du parc de Sinnam en Corée du Sud et du Kanamara Matsuri qui se déroule au printemps à Kawazaki, au Japon, sont disponibles sur https://www.facebook.com/pfisterthierry
  12. Le Monde diplomatique, août 2016.
  13. Film de Ang Lee, Pathé, 2006.
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