114 – Médiocrité (2/2)

Les « hautes valeurs » du sport ressemblent souvent aux plus médiocres tractations politiciennes. Elles peuvent même être pires. Ne croyez-vous pas, rescapés de l’espèce ? #RescapesdelEspece

b114
Jean-Pierre Bernès

          En 1993, Jean-Pierre Bernès, alors directeur général de l’Olympique de Marseille, club dans lequel il était entré en 1981 et où il était devenu le bras droit de Bernard Tapie, est mis en cause dans un match présumé truqué ayant opposé, le 20 mai à Valenciennes, l’OM au club local. Les Marseillais l’avaient emporté par 1 à 0, mais leurs adversaires auraient été payés pour « lever le pied ». En raison de la notoriété de Tapie à l’époque et de son implication, « l’affaire VA-OM » a bénéficié d’un retentissement médiatique hors normes. Il a été calculé qu’elle aurait provoqué une couverture télévisuelle supérieure à celle de la guerre du Golfe. C’est plausible.

       Comme éditeur de documents, il m’était impossible d’envisager de rester à l’écart. En récupérant Jean-Pierre Bernès, qui avait été révoqué de l’OM et jouait le rôle de fusible, je disposais d’un acteur majeur. Nos rencontres me laissèrent songeur. Le personnage paraissait flasque, sans consistance, sans colonne vertébrale, la main molle et le regard fuyant. N’était-il qu’un prête-nom de Tapie ou existait-il par lui-même ? Je n’ai jamais accroché. Seulement, bâtir un livre c’est comme faire des confitures : on travaille les ingrédients dont on dispose. Nous sommes parvenus à un texte qui était censé correspondre à la version de Bernès telle qu’il la présenterait pour sa défense au procès qui allait s’ouvrir les jours suivants. Le titre retenu, Je dis tout (1), était aguicheur, restait à l’assumer. À voir l’homme qui me faisait face, j’avais des doutes. Même plus, des craintes.

         Après avoir tenté de me rassurer, il m’a indiqué que son texte devait être revu par son avocat. C’était naturel. Le nôtre aussi s’y pencherait. L’avocat de Bernès n’était autre que Me Collard (2), pas encore élu député dans le sillage de Marine Le Pen. Élevé au château de la Madone, près de Marseille, au sein d’une famille maurassienne, il en conserve les valeurs, même s’il préfère mobiliser ses compétences juridiques en faveur du coureur cycliste Richard Virenque ou des ultras de l’OM. Comme je l’avais fait auprès de l’auteur, j’ai insisté au téléphone auprès de l’avocat marseillais sur le fait que la version proposée – qui ne me paraissait pas tenir la route sur le fond du dossier – devait être celle qui serait défendue à l’entrée au tribunal. À l’issue des débats, nul ne pouvait garantir ce qu’il en resterait, cela je l’admettais. Me Gilbert Collard m’a fourni les assurances demandées.

        Dès le premier jour du procès, ils avaient changé de pied, ruinant la thèse de l’ouvrage. Des méthodes que je ne pardonne pas, mais que Me Christophe Bigot m’interdit de qualifier puisqu’il raye, les uns après les autres, les termes que je souhaite utiliser. Mon conseil me refusant la possibilité de puiser dans les ressources infinies de la langue française, je dois me résoudre à m’abaisser au niveau des footeux, accepter de m’exprimer comme un Luis Suarez, l’attaquant uruguayen du Barça. Lors d’une rencontre de Ligue des champions, fin septembre 2016, il avait lancé à un joueur du Mönchengladbach : « La concha de tu madre, payaso (3) !» Jean-Pierre Bernès a été condamné à deux ans de prison avec sursis. Dès 1994, la Fédération française de football l’avait radié à vie.

          Deux ans plus tard, il était réintégré par la fédération internationale, cette FIFA dont nous avons découvert depuis le sens de l’éthique et la qualité des standards moraux. Ce n’était pourtant pas sa première sanction. En 1991 déjà, à l’occasion d’une sombre histoire de corruption d’arbitres, Bernès avait été suspendu pour avoir, à la demande de son maître, enregistré frauduleusement une conversation avec un agent de joueurs. Cette sanction aurait dû lui interdire les fonctions d’agent de joueurs, mais Noël Le Graët, alors président de la Ligue et aujourd’hui de la Fédération française de football, ne s’est pas montré plus regardant que ne l’ont été ensuite les autorités de la FIFA (4). Non seulement il a conservé sa licence, mais la fine fleur du foot français appartient désormais au portefeuille de l’agent Bernès, à commencer par Laurent Blanc et Didier Deschamps, l’actuel sélectionneur de l’équipe de France de football.

           En conséquence, il se trouve que, lors des événements de Knysna, Bernès était l’agent à la fois de Ribéry et de Valbuena. Selon une enquête du Monde (5), Ribéry et son agent se parlaient deux fois par jour au téléphone. Ce qui rend d’autant plus intéressante l’irruption de Ribéry sur le plateau de Téléfoot. Par la suite, « la Dèche », comme le microcosme footballistique nomme Deschamps, a lâché, lors d’une interview à Michel Denisot sur Canal+, qu’il savait dès la veille ce que préparaient les joueurs. Donc, le successeur potentiel de Domenech, déjà mécontent de n’avoir pas récupéré la fonction de sélectionneur avant le Mondial, aurait été en situation de tout arrêter mais s’en est gardé.

           L’examen de cette cartographie du pouvoir chez les footeux montre que le centre de gravité de ce système de connivences et de déstabilisation était Jean-Pierre Bernès. Au terme de leur enquête, accablante aussi bien pour Didier Deschamps que pour Jean-Pierre Bernès, les journalistes du Monde font tirer la conclusion par une voix anonyme : « Bernès aurait dû intervenir. Il avait de l’influence, murmure-t-on aux portes du vestiaire de l’équipe de France. Il ne voulait pas que ça se sache, c’était la fin de l’ère Domenech. Derrière, il plaçait un mec à lui. Il se gavait du fiasco qui se profilait. À qui profite le crime ? » À chacun de déduire. La vie politique n’a pas l’exclusivité des comportements médiocres.


Notes :

  1. Albin Michel, 1995.
  2. Sa sœur, l’avocate Jehanne Collard, spécialisée dans les victimes d’accidents, en particulier de la circulation, est devenue par la suite auteure chez Albin Michel avec notamment Accidentés de la route : quels sont vos droits ? (2003) et sa biographie, Ma vie a commencé dans un fracas de tôles (2005), dans laquelle elle évoque sa fille, née handicapée à la suite d’une erreur de diagnostic, et le camion qui a percuté sa voiture et l’a envoyée à l’hôpital de Garches.

  3. « La chatte à ta mère, bouffon ! »
  4. Pour plus de détails, cf. Débordements, sombres histoires de football, 1938-2016, Olivier Villepreux, Samy Mouhoubi et Frédéric Bernard, éd. Anamosa, 2016.
  5. Rémi Dupré (avec Stéphane Mandard), 19 juin 2015.
Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s