115 – La madone du Loft

Vous souvenez-vous du Loft ? Et de Loana ? Bien sûr, il ne faut pas être trop jeune pour avoir en mémoire cette émission pionnière de la télé-réalité. Que diriez-vous d’un petit plongeon dans la piscine ?  #RescapesdelEspece

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Loana Petrucciani

     

   Nous n’étions plus que trois en course. Nous nous étions salués poliment et attendions en silence au rez-de-chaussée de L’Hôtel, le petit palace pour initiés niché rue des Beaux-Arts, au cœur de Saint-Germain-des-Prés. De quoi aurions-nous pu parler puisque nous étions concurrents et concentrés sur l’épreuve qui nous attendait ? L’agent de la star nous avait avertis : nous disposerions chacun du même temps pour plaider notre dossier, et la réponse nous serait rendue ultérieurement. Je passerais en seconde position, m’avait-on prévenu. Je serais seul avec Mlle Petrucciani dans un salon voisin, une demi-heure durant. La moitié du pays aurait rêvé d’être à ma place.

      Il est difficile d’imaginer aujourd’hui, alors que sur de nombreuses chaînes de télévision les émissions de télé-réalité font assaut de vulgarité et de sexualité racoleuse dans une indifférence générale, le choc que constitua Loft Story lors de son arrivée sur M6 en avril 2001. Un succès d’audience sans précédent. L’équivalent d’une coupe du monde de football. Une de ces controverses nationales que les élites françaises adorent et dont le reste du pays se moque comme de leur première barboteuse à boutons-pressions en ruban ! Le Monde avait mobilisé sa « une », et les plumes savantes, telles les femmes de même nature, étaient conviées à déverser leur fiel dans ses colonnes et dans nombre d’autres.

       Pour la caste intellectuelle se gausser constituait le premier réflexe, instinctif, primaire, immédiat. Dans un second temps, rédiger un article pamphlétaire ou une étude pseudo-scientifique pour fustiger cette vacuité pouvait constituer un exercice admissible puisque des tribunes se proposaient. Dénoncer le narcissisme ambiant en se mettant soi-même en évidence n’a jamais été considéré comme contradictoire dans la culture germanopratine. Il n’était plus un écrivain, un artiste, un homme politique qui ne donne son avis sur le programme et ses protagonistes.

       Bien sûr, j’optai pour la position inverse. Suivant avec assiduité et passion les diverses péripéties, théorisant avec le moindre de mes interlocuteurs sur le caractère révélateur de pareil spectacle et sa dimension libératoire au regard du corset social, je ne cessais de défendre le Loft et son principe. Je me délectais de voir l’ébahissement ou la colère apparaître sur le visage de mes contradicteurs. Bref, je m’amusais. Durant douze semaines exaltantes, chaque épisode proposait de nouvelles supputations à notre sagacité. Dans la piscine, Loana avait-elle vraiment consommé l’acte avec Jean-Édouard ou ne s’agissait-il que d’une mise en scène ? Docte débat. Et le mensonge de Loana concernant son enfant cachée, Mindy ? L’ombre de Mazarine et de François Mitterrand venait soudain planer sur le Loft, le faisant accéder à une dimension élyséenne. Non, la France ne s’ennuie jamais ! Je n’avais plus qu’une idée en tête : éditer Loana. Rude course d’obstacles. J’avais sollicité le concours de Lise Boëll qui, chez Albin Michel, chapeautait les univers de la télévision et des variétés. Comme d’habitude, elle s’était faufilée avec efficacité. Il me revenait à présent d’emballer.

       Plutôt que d’attaquer bille en tête sur des modalités pratiques de rédaction, les notions de contrat et d’à-valoir relevant des négociations avec l’agent, j’avais commencé par demander à Loana si elle connaissait l’histoire de cet hôtel particulier, dans le style du XVIIe siècle, où elle me recevait et qui contrastait tant avec l’univers du Loft. Elle hocha négativement la tête. J’évoquai Oscar Wilde qui avait terminé sa vie entre ces murs, sans que la moindre lueur s’allume dans son regard. Il demeurait désespérément bovin. J’y allais fort mais le choix était délibéré. Je voulais la surprendre et la désarçonner.

        Seulement le temps filait, vite. Il me fallait abattre mes cartes. Les vraies. En termes simples et en essayant de faire passer dans mon regard un maximum de conviction et d’affection, je lui ai détaillé ce qui risquait de l’attendre après ce succès. Elle allait être exploitée, dépouillée de toute intimité, moquée, vilipendée et oubliée. Il convenait, sans attendre, de se prémunir d’un tel processus. Le livre devait permettre de poser les jalons d’une autre personnalité que celle proposée durant l’émission et de commencer à construire un avenir aussi stable que possible. La tâche serait rude, mais je lui offrais mon aide. Nous concevrions le projet ensemble, je tiendrais la plume pour elle, et je ne la laisserais pas tomber. J’étais sincère.

      J’avais au moins réussi à capter son intérêt. Son regard s’était enfin allumé et je sentais que mes propos éveillaient un écho, que peut-être j’avais touché l’une de ses zones d’angoisse enfouies. Mesurait-elle les risques encourus ? Percevait-elle l’abîme qui s’ouvrait devant elle ? Si un doute l’habitait, j’avais ma chance. Dans ce cas, comprenait-elle la nature de mon engagement et le sacrifice que j’étais disposé à lui consentir ? En tiendrait-elle compte ? Pouvais-je la convaincre de ma bonne foi en si peu de temps ? N’était-ce pas son agent qui déciderait en réalité et, dès lors, mon propos perdait tout sens ? La réponse qui me fut communiquée était négative. J’aurais dû laisser cette mission à Lise Boëll. Elle était davantage dans ses cordes, et peut-être aurait-elle réussi là où j’avais échoué puisqu’elle ramènera l’une des autres vedettes du Loft, le présentateur Benjamin Castaldi.

       De même que les animateurs tendent à remplacer les journalistes dans les médias, le monde de l’édition, depuis les origines, est le théâtre d’une compétition entre les commerciaux qui, pour atteindre leurs objectifs de vente, cherchent à mettre la main sur l’éditorial, et les éditeurs qui se préoccupent d’abord du contenu et de manière annexe des débouchés. Comme dans les médias au nom du règne de l’audimat, dans l’édition le commercial prend l’ascendant. Telle est la loi du marché. Sur cet exemple, je n’avais su ni respecter ce code, ni résister à la tentation de serrer la main à Loana. Je ne l’ai plus lavée pendant des mois !

      À l’inverse, lorsque Alain Delon s’était annoncé chez Albin Michel pour valider les albums photos le concernant, dont Lise Boëll était l’éditrice, c’est elle qui avait sollicité mon concours pour ne pas rester en tête à tête avec une star réputée capricieuse. Il venait en hélicoptère de sa résidence suisse, avait refusé de sortir déjeuner et se contenterait d’un plateau-repas… Il avait imposé ses conditions. Je pouvais m’attendre au pire. J’ai eu droit au meilleur. Il ne s’agissait plus de cet Apollon de La Piscine (1) qui m’avait naguère fait rêver. Et saliver. L’homme mûr et pas encore blet avec lequel je bavardais tandis qu’il détaillait les maquettes et les photos était cordial, agréable dans l’échange, ni m’as-tu-vu ni pontifiant. À l’inverse de l’image médiatique que je m’étais forgée et, reconnaissons-le, qu’il contribue à valider lors de certaines prestations télévisées.

      J’ai repensé à cette rencontre en écoutant Patrick Timsit brocarder Delon, sur LCI en septembre 2016, à l’occasion de la primaire de la droite et du centre : « Voilà comment mal vieillir. Delon, cet acteur superbe, formidable, avec cette carrière incroyable et qui finit comme ça… S’il vote Juppé, alors on va voter Sarkozy. Cela veut dire quelque chose. Delon, quand il se met à voter Juppé, il vote contre Sarkozy. On ne vote plus “pour”, on vote “contre”. Moi, depuis l’élection de Miss France sur Internet, je ne me rappelle pas avoir voté “pour” quelque chose. » Outre que la Miss France en question sera certainement honorée d’être traitée de « chose », parvenir à un tel niveau de confusion intellectuelle, simplement parce qu’Alain Delon avait indiqué préférer Juppé à Sarkozy, m’inquiète quant à la manière dont va vieillir Timsit.


Note :

  1. Film de Jacques Deray (1969) avec Romy Schneider.
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