117 – Le « testament Barbie »

Les réseaux sociaux permettent l’épanouissement d’une parole. La nôtre. Celle de chacun. Elle exprime le point de vue de chaque rescapé de l’espèce. L’établissement des faits relève d’un autre exercice. Pour être validés, ils demandent vérifications. #RescapesdelEspece

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Lucie et Raymond Aubrac

             Rien ne serait pire, dans le domaine éditorial, que des présupposés politiques. Pourtant, il arrive que la censure idéologique se prolonge au sein même des entreprises. Sartre aura-t-il jamais fini de traquer les « salauds », ces « bien-pensants » qui ont pignon sur rue et continuent de croire que leur existence a un sens ? Je n’ai jamais compris, ni admis, que chez Albin Michel le responsable du département « spiritualités » se permette, de temps à autre, de s’ériger en garant de je ne sais quelle « ligne » et cherche à mobiliser une fraction du personnel pour ou contre un projet éditorial en fonction de sa perception du positionnement de l’auteur sur l’échiquier politique. « On ne vous empêche pas de croire, vous ne nous empêcherez pas de penser (1). »Je sais, ce n’est pas très spirituel mais j’aime.

             Contre l’avis de ces gardiens de la bienséance, j’assume, comme j’ai choisi d’aller le faire devant le tribunal de grande instance de Paris, d’avoir rendu public le « testament Barbie » (2), même si cette publication a valu aux éditions Albin Michel une condamnation pour diffamation. Si nous avons estimé, la direction de la maison comme moi-même, qu’un document de cette nature ne pouvait demeurer secret, c’est qu’il avait été remis entre les mains de la justice française. Jacques Vergès avait déjà proposé sa publication avant mon arrivée chez Albin Michel, ce qui avait généré un de ces prurits de la bien-pensance maison.

            Pour le coup, comme Me Vergès en avait été le rédacteur, l’éditeur aurait pu être accusé de prendre parti. En revanche, avec une remise historique dans le contexte, et alors que le contenu du « testament Barbie (2) » était l’objet de spéculations diverses et qu’il circulait au sein de rédactions trop frileuses pour le publier, nous étions dans notre rôle en le prenant en charge. Il devait être porté à la connaissance de tous et à l’appréciation de chacun puisque, indépendamment de la personnalité de ses auteurs, il était de nature à faire mieux comprendre un épisode crucial de l’histoire de la Résistance intérieure française.

        Cette initiative a été qualifiée de « stratégie du soupçon » dans un texte signé d’une brochette d’anciens cadres de la Résistance, au prétexte des accusations portées par Klaus Barbie contre le couple Aubrac. À mes yeux au moins, elle a été validée, sinon dans son contenu du moins dans son principe, par Daniel Cordier, l’ancien secrétaire de Jean Moulin. « Tant que les Aubrac sont restés dans l’anonymat, avait-il déclaré (3), ils n’avaient à rendre de comptes à personne, sauf à leurs camarades et à leurs pairs. Mais, à partir du moment où ils se sont prêtés à de multiples opérations médiatiques, qu’ils l’aient voulu ou non, ils sont devenus un mythe ou une légende. » Il avait suggéré qu’une commission d’historiens entende les réponses du couple. Lucie et Raymond Aubrac en avaient choisi les membres (4) qui s’étaient retrouvés au siège de Libération (5). Une table ronde qui, échappant aux règles des colloques universitaires, a tourné au jury d’honneur et a laissé une impression pénible aux participants.

             Trois remarques me paraissent en offrir le meilleur résumé. D’abord l’initiateur de cet exercice, Daniel Cordier, qui conclut que les cinq historiens présents « ont mis en jeu plus que leur carrière, leur réputation, quand ils se sont prononcés à l’unanimité : les Aubrac sont innocents sans réserve et sans nuances ». Une affirmation pourtant relativisée par Laurent Douzou qui éprouve « l’impression d’une assez grande confusion » et ajoute : « On ne voit pas pourquoi le jour de la table ronde les Aubrac donneraient la bonne réponse, alors qu’ils ont varié plusieurs fois sur leurs déclarations. » Henry Rousso, de l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS), prolonge : « S’il reconnaît avoir varié dans ses déclarations, Raymond Aubrac ne nous en livre aucune explication. En l’absence d’autres éléments, l’historien doit s’en tenir là, chacun étant libre d’apprécier ce que l’on peut en conclure, et de se reporter aux documents —qui sont disponibles— si un doute persiste. »

            À la lecture de ce compte-rendu, il m’apparaît, en conscience, que la démarche éditoriale s’en trouve justifiée. Comme pour l’itinéraire de Georges Marchais, ce dossier ne m’a plus quitté. Il fait partie des « moutons » de mes nuits d’insomnies. J’ai quelques déductions en réserve mais je préfère les taire. Pour le coup, il m’étonnerait que les archives demeurent muettes éternellement. Je songe aux archives américaines. Elles s’ouvriront tôt ou tard. Non que j’imagine que la vérité puisse en sortir, mais sans doute des éléments essentiels à la compréhension d’un parcours.

        L’héroïsme existe. Je n’en disconviens pas. En ce domaine, comme pour la politique, le football, le journalisme, l’édition et l’ensemble des activités humaines, il convient de se méfier des images d’Épinal. Les détours de l’existence sont plus complexes. Parmi les figures qui ont marqué cette période historique, Pierre Messmer propose une autre facette de la Résistance. Il fut l’un des acteurs de la bataille de Bir Hakeim (6) en tant que capitaine de la 9e compagnie de la 13e demi-brigade de Légion étrangère. Non seulement il avait participé à l’événement, mais il avait lu tout ce qui avait été publié ensuite et il prétendait n’avoir jamais trouvé un récit complet correspondant à ce qu’il avait vécu.

              Il portait sur les épopées rapportées par les acteurs ce regard distant et amusé qui me séduisait sur un plan humain et me désespérait comme éditeur. Son état d’esprit ne lui permettait pas, lorsqu’il prenait la plume, d’aller au-delà du compte-rendu informé, de l’analyse lucide mais dépassionnée, de quelques jugements ciblés sur les hommes. Sa réserve délibérée interdisait les récits d’enfance, l’évocation de la vie personnelle, les portraits acides qui font les succès commerciaux. Chacun des épisodes qu’il couchait sur papier aurait pu, à lui seul, constituer un volume. Sa vie aurait dû emplir une bibliothèque. Je me console, de manière égoïste, en songeant que j’appartiens à l’escouade privilégiée de ceux qui ont eu droit à la version orale.

        En matière d’héroïsme, l’une des plus belles histoires dont il était porteur concerne la reddition, en mars 1941, du fort Vittorio Emanuele, près de Massaoua, principal port érythréen sur la mer Rouge. Le capitaine de la compagnie au sein de laquelle Messmer était alors lieutenant demande aux occupants de se rendre car les leurs auraient perdu la bataille. Isolés, les Italiens affectent de se fier à la parole des Français. Ils ouvrent leurs portes et laissent entrer des légionnaires assoiffés qui s’empressent de vider la cave. Il s’ensuit une biture généralisée durant laquelle, sans que nul ne sache ni comment ni pourquoi, un incendie éclate. Les flammes atteignent la réserve de munitions et le fort est détruit par l’explosion. Prisonniers italiens et combattants français, s’entraidant mutuellement, s’écartent au plus vite et la colonne regagne Massaoua. Une fois à bon port, se refusant à écouter quelque compte-rendu que ce soit, le colonel félicite les uns pour la bravoure de leur assaut et les autres pour la pugnacité de leur défense. Ainsi s’écrit aussi l’Histoire. « Dans les jours qui suivirent, la sobriété de nos propos témoigna d’une modestie qui fut appréciée », conclut Messmer, ironique mais toujours aussi retenu. Par chance, il n’y avait parmi les acteurs de la reddition du fort Vittorio Emanuele aucun François Hollande pour se précipiter auprès de journalistes afin de raconter, ni de « taupe » façon Knysna.

        Dans le même ordre d’idées, j’ai un faible pour la patrouille de légionnaires égarée en 1942 dans le désert libyen et qui, au bluff là encore, capture une colonne de camions de l’Afrika Korps. Avec ce regard, la guerre retrouve une dimension humaine où la faiblesse des individus pèse plus que les glorieuses initiatives revendiquées ensuite, et parfois plus ou moins romancées. J’ai insisté auprès de l’auteur pour que ce chapitre donne son titre au recueil (7). Des travaux universitaires américains ont révélé qu’un vétéran, George Klein, présent sur les plages normandes lors des cérémonies commémoratives et qui, depuis des décennies, racontait ses exploits lors du D-Day n’avait, en réalité, pas participé au débarquement. Il s’était brisé la cheville durant des exercices en Irlande du Nord et n’avait pu suivre ses camarades Rangers dans cette opération. Ce qui ne l’avait pas empêché de se battre, en 1944, et d’être blessé en Moselle. Il avait reçu, en conséquence, diverses décorations dont la Légion d’honneur. Dans quelle case convient-il de ranger ces héros ? Faut-il, pour la définir, rassembler une commission d’historiens ?

       Les vérités officielles, surtout lorsqu’elles prétendent interdire l’accès aux documents qui pourraient les remettre en cause, sont contreproductives. Shoah, Arménie, esclavage, colonisation… chaque épisode historique revendique sa loi pour imposer une version et réclamer des dédommagements. Ces textes qui prétendent encadrer les opinions concernant des événements passés sont dangereux. Il ne suffit pas de brocarder ou de dénoncer la floraison des théories du complot, encore convient-il de ne pas alimenter la machine au nom de récits imposés par une répression judiciaire. Les post-modernes avaient raison de dénoncer dans ces références obligées un instrument de pouvoir. Mieux vaut le libre débat, y compris lorsqu’il s’égare dans le n’importe-quoi. La post-vérité et la police de la pensée ne sont que les deux faces d’une médaille.

     Puisque j’avais contribué à l’existence de l’ouvrage de Gérard Chauvy (8) reproduisant et analysant la version de Klaus Barbie, il m’a semblé indispensable d’aller le défendre à titre d’« éditeur intellectuel », pour reprendre la formule du président de la 17e chambre, y compris devant un tribunal, même si ma responsabilité personnelle ne pouvait être prise en compte juridiquement parlant. C’est une question de loyauté. Non qu’un éditeur doive épouser les opinions des auteurs qu’il publie. Loin s’en faut. En revanche, il doit s’être imprégné du texte pour, dans le respect de ce qui est exprimé, pouvoir interroger l’auteur sur d’éventuelles erreurs, contradictions ou insuffisances diverses. Il ne peut, il ne doit pas être un simple commercial.

       Pour défendre l’auteur il convient d’avoir pénétré son texte. Lors du procès, les parties avaient mobilisé une pléiade de stars du barreau. Je ne connaissais pas le conseil choisi par Chauvy. Je me suis astreint à suivre l’intégralité des débats et je constatais un décalage entre cet inconnu et ses confrères. Les grands noms alternaient juridisme de procédure et effets de manches, mais je voyais qu’ils étaient incapables d’entrer dans la chair du texte, d’en goûter « la substantifique moelle », comme disait François Rabelais (9). Sauf l’avocat de Chauvy, qui avait lu avec attention et disposait des références nécessaires pour se battre pied à pied. À l’issue du procès, je savais qui serait désormais mon conseil. Et je n’ai pas regretté d’avoir fait confiance à Me Christophe Bigot. Sauf qu’il ne me serait plus possible de faire appel à lui si mes propos sur Albin Michel me valaient d’être cité à comparaître puisqu’il est devenu leur avocat.


Notes :

  1. Slogan signé Jean-Michel Ribes, directeur du théâtre du Rond-Point à Paris, et affiché le 8 décembre 2011 lors de la première de la pièce de Rodrigo García, Gólgota picnic, qui se heurtait à l’hostilité militante d’extrémistes catholiques.
  2. Sous cette expression est désigné un texte, remis en juillet 1990 par Klaus Barbie et son avocat Jacques Vergès à la justice, dans lequel, un an avant sa mort, celui qui fut surnommé « le boucher de Lyon » pour avoir dirigé la Gestapo dans la région durant l’Occupation, accusait Lucie et Raymond Aubrac d’avoir une responsabilité directe dans l’arrestation de Jean Moulin à Caluire en juin 1943.
  3. Libération, 8 avril 1997.
  4. Jean-Pierre Azéma, François Bédarida, Laurent Douzou, Henry Rousso et Dominique Veillon.

  5. Le compte-rendu a été publié dans Libération le 9 juillet 1997.
  6. L’affrontement, à un croisement de pistes au milieu du désert libyen, dura du 26 mai au 11 juin 1942, au sud de Tobrouk, et opposa la 1re brigade française libre, commandée par le général Koenig, à des troupes italiennes et de l’Afrika Korps allemand du général Rommel. Les Français permirent le repli de la 8e armée britannique, en difficulté en Cyrénaïque, puis l’offensive victorieuse d’El-Alamein.

  7. La Patrouille perdue et autres récits extraordinaires, Albin Michel, 2004.
  8. Aubrac, Lyon 1943, Albin Michel, 1997.
  9. Dans le prologue de Gargantua.
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Un commentaire

  1. … et la spiritualité mène à tout. Je crois ne l’avoir vraiment compris que depuis que je suis en Israël. Ou peut-être éjà dans mes dernières années en France.

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