118 – Chevalier blanc

Quand on prétend tenir un rôle public, monter sur scène, l’une des difficultés, chers rescapés de l’espèce, consiste à ne pas se laisser enfermer dans l’image qui vous a fait connaître. Certains rôles collent à la peau. #RescapesdelEspece

b118

     Au diable les étiquettes ! Chaque projet, chaque livre est unique, à nul autre pareil. Chaque fois, le dialogue avec l’éditeur est singulier. Laissez-nous vivre ! Nous les inclassables, nous qui sommes incapables de demeurer dans une case. Nous qui sommes à la fois ceci et cela, et en plus leurs contraires. Après la publication de L’Enquête impossible d’Antoine Gaudino, fer de lance de la campagne de la droite contre les financements illicites du PS, j’étais apparu aux yeux d’un certain nombre de journalistes comme une sorte de « chevalier blanc ». Ils virent avec stupéfaction surgir, parmi les documents publiés par Albin Michel, le nom de Jacques Gossot (1) qui a été maire de Toul de 1971 à 2001.

   La section financière du SRPJ de Nancy avait ouvert, en novembre 1987, une enquête. Comme vice-président de ce qui se nommait encore le conseil général de Meurthe-et-Moselle, il était soupçonné d’avoir bénéficié de versements effectués par des entreprises souhaitant bénéficier d’un traitement compréhensif de la part de la commission départementale d’urbanisme commercial dans l’attribution de marchés publics. Vingt-sept notables et chefs d’entreprise locaux avaient été mis en examen. Des valises de billets auraient circulé. Quant à Gossot, il avait été incarcéré, en décembre 1989, sur la base des aveux d’un petit entrepreneur toulois, André Gusaï, militant gaulliste et ami personnel du maire.

      Comment l’éditeur de Gaudino pouvait-il être celui d’un corrompu ? La question m’était sans cesse posée, comme si un éditeur devait se limiter à un combat. J’expliquais sans relâche, mais sans être entendu, une position qui me semblait claire. Les médias veulent des histoires linéaires, des contes préformatés, avec les gentils d’un côté et les méchants de l’autre. La mienne était trop alambiquée, alors ils tournaient le dos. Si on ne devait s’intéresser qu’aux innocents, la vie serait trop simple.

       Après sa sortie de la prison Charles-III de Nancy au terme de six mois de détention, je m’étais rendu à Toul pour y rencontrer le maire, sans illusions sur son comportement à partir de ce que j’avais pu lire. Son cas me paraissait poser un autre problème, essentiel pour la défense des libertés individuelles. Son incarcération constituait, sous notre République, une première pour un élu en fonction. Elle sonnait le glas de la notion de « privilège de juridiction » (2) appliquée jusqu’alors. Je pensais nécessaire de lui donner la parole. Et Me Jacques Vergès a pris en charge sa défense. Nos déjeuners chez « Charlot » pouvaient porter à conséquence.

      Je ne suis en rien un défenseur, par principe, des avantages accordés aux élus, mais l’histoire républicaine montre combien il importe de les préserver d’une intervention trop brutale d’une justice qui, parfois, peut devenir le bras armé d’un exécutif soucieux de s’assurer une majorité. François Fillon a exprimé une idée analogue en dénonçant l’existence d’un supposé « cabinet noir » au service de François Hollande. Même fondée sur des aveux, la mesure prise par le juge Gilbert Thiel (3) ne me semblait pas conforme aux bons usages dans une démocratie.

       Il est hautement souhaitable que les questions touchant à la gestion des élus locaux ne soient pas débattues dans le marigot d’origine. Les liens entre les uns et les autres, voire des ambitions de carrière politique, sont de nature à nuire à une saine administration de la justice. D’ailleurs, la procédure du juge d’instruction nancéen sera retoquée par la Cour de cassation. Sept ans après son démarrage, elle n’avait toujours pas été menée à son terme. En 1994, un magistrat parisien héritera d’un dossier « en lambeaux » — selon l’expression d’un avocat —, « purgé » de l’essentiel après trois cassations et des renvois devant les cours d’appel de Colmar, de Metz et enfin de Paris.

       Durant cette période, j’avais reçu un coup de téléphone du service de presse qui me demandait de descendre de mon bureau car un journaliste de L’Est républicain, de passage chez Albin Michel et ancien camarade de l’ESJ, souhaitait me revoir. Nous nous saluons et il m’explique qu’il a un article à écrire sur la sortie de l’ouvrage de Gossot, mais qu’il ne l’a pas lu. J’ai une longue, si longue, trop longue habitude des journalistes qui parlent de livres qu’ils n’ont pas lus pour m’arrêter à pareil détail. Je lui en fais un résumé rapide, à l’emporte-pièce, et retourne à mes occupations. Quelle n’est pas ma surprise en découvrant que son article n’est pas consacré au livre mais à son éditeur et qu’il reprend la thématique du « chevalier blanc » qui se tromperait de combat. J’en ai vu d’autres.

      Plus gênant, il reproduit des propos qui n’étaient pas destinés à cet usage et mettent en cause le juge Thiel et ses méthodes. Une procédure judiciaire me pend au nez. Je connais la tendance à la quérulence des gens de justice. J’hésite à adresser un démenti à L’Est républicain, mais, en même temps (4), je ne souhaite pas placer cet ancien condisciple en porte-à-faux. Lorsque je suis convoqué et interrogé sur les formules figurant dans le portrait qui m’a été consacré, je marque un ultime temps d’arrêt avant de les valider. Oui je les ai énoncées, non je ne m’exprimais pas publiquement. Si tel avait été le cas, je n’aurais pas été aussi expéditif dans la formulation. Là encore, c’est trop compliqué pour que ma position puisse être prise en compte. J’ai dit, j’ai dit. Vogue la galère sur la mer océane. J’ai vocation à n’être qu’un repris de justice.

         Je ne suis pas le seul à plaindre dans cet épisode. Je compatis sincèrement au sort des habitants de Toul. Après Gossot, les voici avec Nadine Morano. Ce qui s’appelle tomber de Charybde en Scylla.

« Mais les femmes toujours
  Ne ressemblent qu’aux femmes
  Et d’entre elles les connes
  Ne ressemblent qu’aux connes
  Et je ne suis pas bien sûr
  Comme chante un certain
  Qu’elles soient l’avenir de l’homme. (5) »

     L’affaire Gossot s’est achevée, à droite, comme l’affaire Urba s’était terminée, à gauche: par un enlisement de la procédure et une loi d’amnistie. Après, comment démêler l’enrichissement personnel – dont L’Est républicain avait fait son cheval de bataille – du financement irrégulier d’une formation politique ? Bien fol qui y prétend. Ce n’est pas l’un ou l’autre mais souvent l’un et l’autre. Les deux aspects interfèrent sans cesse, de gauche à droite et d’ouest en est, d’Hénin-Liétard (6) à Toul.

     Un bonobo ne pourrait-il se comporter parfois en chimpanzé et l’inverse ? Les pourris ne méritent-ils aucune attention et les héros sont-ils tous ce qu’ils prétendent être ? Il est trop tard pour redemander à Raymond Aubrac qui, de son vivant, a préféré demeurer muet face aux interrogations pressantes de la commission d’historiens.


Notes :

  1. Le Maire embastillé, 1992.
  2. Le « privilège de juridiction » est le droit donné à certaines personnes de comparaître devant une juridiction autre que celle à laquelle les règles du droit commun procédural attribuent compétence.

  3. Il sera affecté à Paris et, en 1995, à la section antiterroriste. Son appétence pour les médias générera des tensions avec certains de ses collègues. En 2014, il est élu à Nancy sur la liste municipale UMP-UDI-Modem et prend en charge la fonction d’adjoint aux questions de sécurité.

  4. Comme il est devenu de règle de ponctuer un propos depuis l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République.

  5. Jacques Brel, La ville s’endormait, éd. Jacques Brel, 1977 Barclay.
  6. Cf. Tu ne crois pas que tu exagère!, p. 313-314.
Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s