119 – Vous savez combien ça me coûte ?

Pour être demeuré durant des décennies lové au sein de la galaxie Gutenberg, je n’ignore pas, chers rescapés de l’espèce, combien la naissance d’un texte imprimé réclame d’intermédiaires. Je suis ébloui de constater qu’il en faut si peu pour que nous puissions échanger. #RescapesdelEspece

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      L’acte d’éditer ne relève en rien d’une démarche rationnelle. Il faut une part de passion. À l’aube de la pandémie de sida, quand l’essentiel des informations scientifiques faisait défaut, les fantasmes avaient libre cours. L’un des plus populaires affirmait que la transmission ne pouvait s’effectuer par voie hétérosexuelle. Comme si les fluides échangés lors d’un rapport se préoccupaient des modes d’accès ! Ce qui est exact, en revanche, c’est que la multiplicité des partenaires d’une part, les contacts sang-sperme qui peuvent survenir plus fréquemment en cas de pénétration anale d’autre part, constituent des facteurs de risque et expliquent que les homosexuels masculins aient représenté l’un des vecteurs privilégiés de la pandémie.

         Durant ces périodes d’angoisse, les charlatans fleurissent, qui se financent en vendant de vains espoirs. Un journaliste d’« investigation » américain, Michaël Fumento, présenté par son éditeur d’origine comme disposant d’un « talent pour démystifier les croyances populaires », avait publié The Myth of Heterosexual AIDS (1). Il y prouvait surtout son talent pour conforter les mythes populaires. En dépit de mes réserves sur le manque de crédibilité scientifique d’un auteur formé au droit et au journalisme (2), Francis Esménard, le président d’Albin Michel et petit-fils du fondateur qui a donné son nom à la maison, tenait à publier ce texte. Comme s’il avait besoin d’être personnellement rassuré (3). Car ce métier, plus que le journalisme mais moins, heureusement, que la politique, ne sait pas tracer de frontière entre l’éditorial et l’intime. Ni, en conséquence, entre vie professionnelle et vie privée. Tout se mêle, tout peut être utilisé, que ce soit pour trouver un auteur, détecter un sujet, remanier un texte.

          Alors que j’étais en train de corriger un manuscrit, Francis Esménard est, un jour, entré dans mon bureau. Découvrant à quoi j’étais occupé, il s’est indigné :

    –  Qu’est-ce que vous faites ? Ce n’est pas votre travail ! Vous savez combien ça me coûte, une heure de Pfister ?

En raison du nombre d’heures réellement consacrées au travail d’éditeur, au-delà de la présence dans les murs de l’entreprise, je ne suis pas persuadé que son calcul était fondé.

       D’ailleurs, je n’ai jamais voulu être éditeur. Cette activité ne devait constituer qu’un sas de décompression après le travail avec Pierre Mauroy et avant un retour dans la presse. Lorsque le patron d’Hachette-Livre m’a proposé un contrat d’éditeur au niveau du groupe, après le succès de La Vie quotidienne à Matignon, j’ai pensé que ce pourrait être l’occasion de me poser, en attendant de trouver la bonne opportunité. J’ai demandé conseil à quelques amis dans ce secteur d’activité. Ils m’ont mis en garde : « Surtout pas au niveau du groupe ! Tu vas pouvoir imposer des manuscrits dans les diverses marques éditoriales dépendant d’Hachette et chacune le vivra mal, comme une intrusion. Les patrons des maisons – Fayard, Grasset, Stock, Calmann-Lévy, Lattès… – te percevront comme un élément étranger et perturbateur. Si ce que tu apportes est un succès, ils ne diront rien, mais dans le cas contraire ils monteront au créneau et tu les auras contre toi. » Le raisonnement me paraissait empreint de bon sens, mais je n’avais pas l’intention de m’attarder dans la fonction.

      Avant de rendre ma réponse, j’ai demandé à rencontrer Jean-Luc Lagardère. Mieux vaut, pour gérer son salut, discuter avec dieu. Huit jours plus tard, j’étais dans son bureau. Il avait mis moins de temps pour me recevoir que n’en avait laissé passer le premier directeur de cabinet de Pierre Mauroy, à Matignon, avant de condescendre à me consacrer un moment. J’y vois la différence entre un professionnel et un branlotin. Je lui ai résumé les données du dossier, telles que je les comprenais, et j’ai demandé une seule garantie :

     – Je suis disposé à venir travailler dans le groupe, à condition que vous me disiez que vous n’oublierez pas que j’y suis et que demain, si une occasion se présente dans vos médias, vous penserez à moi.

Sa réponse a été tout aussi directe. Et franche.

    – À présent, vous êtes très marqué politiquement.

      J’avais, une fois de plus, fait erreur. Je n’avais pas besoin d’un sas de décompression mais d’un sas de décontamination. Je m’étais trop approché du cœur du réacteur, j’étais irradié. J’ai renoncé à Hachette. Richard Ducousset, à l’époque directeur-général de l’entreprise, m’a convié à déjeuner et m’a proposé de devenir éditeur chez Albin Michel. J’ai décliné. J’avais trop fréquenté, les années précédentes, ce genre de séducteurs, cultivés, intelligents et cyniques, centrés sur les relations de pouvoir. J’avais besoin d’autre chose. Quelques heures plus tard, je recevais un appel téléphonique de Francis Esménard :

      – Ne signez rien sans être passé me voir pour que nous discutions.

    Je suis passé le voir. Je lui ai répondu oui. Je suis resté vingt ans chez Albin Michel. Comment croire à la notion de « plan de carrière » ?


Notes :

  1.  Regnery Pub ; Le Mythe du sida hétérosexuel, Albin Michel, 1990.
  2. Diplômé de l’université de l’Illinois, il a été inscrit au barreau de Pennsylvanie.
  3. Désolé, Francis, mais je raconte ou je ne raconte pas ! Et encore merci pour cette exceptionnelle liberté pendant tant d’années. (En 2015, environ 7500 jeunes femmes ont été nouvellement infectées, chaque semaine, par le VIH. Les études menées en Afrique révèlent que les filles âgées de 15 à 19 ans représentent 90% de toutes les nouvelles infections au VIH.)

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