120 – Cœur d’artichaut

Dans le schéma éditorial traditionnel, vous êtes lointains, lecteurs rescapés de l’espèce, mais entre l’auteur et son éditeur se tissent des liens particuliers. 

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     « On s’ennuie de tout. Mon ange, c’est une loi de la nature », fait dire Choderlos de Laclos à l’un des protagonistes des Liaisons dangereuses (1). Si je suis demeuré dans l’édition, c’est parce que l’ennui n’y existe pas. Chaque auteur est une aventure. Exclusive et déséquilibrée. Je ne parle pas des auteurs avec lesquels le contact n’est que superficiel, strictement professionnel. Ils constituent le plus grand nombre car, même avec leur cœur d’artichaut, les éditeurs ne peuvent distribuer plus d’une feuille à chacun. Les singeries sociales tiennent souvent lieu de complicité affective supposée. Ce registre, je me le suis refusé. Il m’insupporte quand on me l’applique, comment le faire subir à d’autres ?

      Quand la relation se noue, si les deux font l’effort d’y parvenir, elle est d’emblée faussée, déséquilibrée, car l’auteur n’a qu’un éditeur alors que l’éditeur a des auteurs multiples. Les auteurs se trompent en brocardant cette infidélité supposée de leur éditeur. Quand ils s’engagent vraiment, et c’est plus fréquent qu’il n’y paraît, les éditeurs ressemblent à ces pélicans qui paraissent s’arracher les entrailles pour nourrir leur progéniture. Certes, les auteurs de fiction, les romanciers, qui mobilisent leur intimité pour écrire, sont ceux qui exigent le plus en retour. Le dialogue avec l’éditeur devient une forme de confession et, dès lors qu’il se confie, votre auteur vous piège. Vous ne pouvez plus l’ignorer, faire comme si vous ne compreniez pas, comme si vous ne saviez pas. Penser qu’il n’en va pas de même pour les auteurs de documents est trop limitatif. C’est plus rare, mais les cas existent. Prenez, au hasard, le texte que vous êtes en train de lire. Ne croyez-vous pas que l’intimité de l’auteur s’y dévoile, alors que, dans la forme, il ne s’agit en rien d’une œuvre de fiction ?

      Le côté confesseur de la fonction peut déborder le cadre des auteurs sous contrat et concerner des candidats potentiels à l’édition. Je me souviens d’un journaliste important, occupant des fonctions d’encadrement dans l’univers des hebdomadaires, qui est venu un jour dans mon bureau. Sa démarche avait pour objet de m’annoncer la découverte tardive de son homosexualité. L’information m’a étonné. Moins son contenu que le souci qu’il avait de m’en faire part. À croire qu’à ses yeux j’étais une sorte de souverain pontife dans ce domaine. Nous ne nous connaissions que professionnellement et je ne m’étais jamais interrogé sur sa sexualité.

   Il a dû être surpris par mon absence de communion à l’heure où il éprouvait le sentiment de briser ses chaînes. Bienvenue au club me semblait suffisant. La situation se constate, je ne vois pas en quoi elle aurait dû être célébrée. Il ne s’agit ni d’une chapelle ni d’un parti cherchant à recruter de nouveaux adeptes. Ou ce changement d’orientation avait pour ambition de devenir un projet éditorial et j’étais disponible pour en discuter. Ou c’était une demande implicite d’avis, voire de conseil, et je ne vois pas à quel titre j’aurais pu me permettre d’en donner. Chacun vit sa sexualité comme il veut, ou plutôt comme il peut.

     Si, à l’image des parturientes, les auteurs accouchent dans la douleur, leur sage-femme (2) souffre également. J’ai porté comme une plaie douloureuse la mise au point des lettres à Solenn de Poivre d’Arvor (3). Je connais la douleur du suicide d’un proche. Celui d’une enfant, son enfant, est sans doute pire. Seulement, en relisant, quand je voyais PPDA dénigrer le psy en charge de sa fille, je ne pouvais, en conscience, éviter de lui en parler. Pour ma part, j’avais vécu le choc du suicide fraternel avec un intense sentiment de culpabilité. Le père, à travers ses lettres, se dépeignait, à l’inverse, en preux chevalier volant au secours de sa fille recluse, au prétexte qu’un professionnel lui demandait de ne plus venir, en scooter, sous la fenêtre de la chambre où Solenn était hospitalisée. Cette demande, légitime d’un point de vue thérapeutique, était insupportable pour PPDA, son ego et son goût de la mise en scène.

   Même s’il était passé outre dans les faits, même s’il avait réitéré ce que le psychologue lui demandait d’arrêter dans le seul but de protéger Solenn, je parvenais à le comprendre, à excuser sa démarche. Sans doute pas à l’accepter mais à admettre que ces pères, écrasants par leur image mais absents au quotidien, puissent détruire, sans en avoir conscience, leur progéniture. Combien d’exemples similaires ai-je observés au sein des familles de vedettes médiatiques, peu importe l’origine de cette notoriété ! Seulement, une fois l’irréparable acté, ne pouvait-il s’interroger, nuancer, en un mot réfléchir ? Cette condamnation méprisante d’un psychologue « soixante-huitard » me semblait surtout accabler son auteur. J’ai tenté de le lui dire, de le lui faire comprendre. Peine perdue. Il aurait fallu l’attraper par le colback et le secouer comme un prunier en lui hurlant dessus. Je ne suis pas certain que cela aurait servi à quelque chose.

    Comme dans chaque profession, l’édition exige parfois d’étouffer ses sentiments pour exercer son métier. Chaque fois qu’il passe devant la « maison de Solenn », « mother man » ressent un pincement au cœur en pensant à cette jeune fille de 19 ans qu’il n’a jamais connue mais dont l’image continue d’être exploitée par cet univers médiatique qui, pour une part, est responsable de son décès. Il chantonne un vieux negro spiritual : « Sometimes I feel like a motherless child… (4) ».

   Ce ne sont pas des sentiments que j’ai étouffés, mais un vernis de culture géostratégique, lorsque a été publié Laurent Murawiec. Au départ, les ingrédients étaient attirants : le premier Français ayant été recruté comme consultant par la Rand Corporation, un think tank spécialisé dans les politiques publiques et dont les principaux clients sont des administrations et des agences fédérales américaines. Il y avait le titre le plus élevé, senior policy analyst. À l’occasion d’un exposé, en juillet 2002, devant le Defense Policy Board du Pentagone, il avait préconisé une révision drastique de la politique américaine à l’égard de l’Arabie saoudite au motif que le pouvoir des Saoud était fondamentalement hostile aux États-Unis et menait le djihad contre l’Occident. Destinée à demeurer secrète, sa communication avait filtré et généré une tension diplomatique. Il avait été, en conséquence, écarté de la Rand Corporation (5).

      Le voir développer son analyse dans un ouvrage (6) était tentant. Hélas, comme la lune l’homme avait sa face cachée. Non pas ses liens passés avec le groupe plus ou moins complotiste de Lyndon LaRouche ou les fonctions de conseil qu’il avait exercées auprès de Jean-Pierre Chevènement, mais d’autres engagements éditoriaux avec une maison d’édition française, qu’il avait omis de nous signaler. Nous vivions au rythme de la guerre d’Irak déclenchée par George W. Bush. Or, il avait été consulté pour contribuer à la définition de la stratégie à long terme de la première puissance mondiale. J’étais curieux de dialoguer avec ce théoricien néoconservateur de la guerre. Il y a l’Histoire comme elle s’écrit après, j’allais pouvoir juger de l’Histoire comme elle se pense avant.

     J’ai eu droit à une démonstration sidérante. Il déplaçait les peuples sur le théâtre du Proche-Orient comme des pions sur un échiquier. L’Irak vaincue, il faudrait reconstruire le pays. Comme les cadres faisaient défaut et que, dans le monde arabe, les seuls qui soient formés étaient les Palestiniens, ils prendraient la situation en main. Du même coup, la pression sur Israël retomberait. Bref, l’initiative militaire américaine réglait d’un coup de baguette magique l’ensemble des questions pendantes depuis des décennies, pour ne pas parler de siècles.

       Il fallait que la Maison Blanche soit occupée par un président Deubelyou pour que ce type de raisonnement trouve un écho. Comme le disait lui-même ce quarante-troisième Président : « Je pense que tous ceux qui ne pensent pas que je sois assez malin pour la tâche présidentielle sont en deçà de la réalité (7). » Je me suis hasardé à suggérer que, peut-être, le comportement des hommes était plus complexe, moins stéréotypé. Il m’a regardé avec condescendance. Il savait. Un homme qui conseille le gouvernement des États-Unis peut-il se tromper ? Vous plaisantez ! Peut-il douter ? Vous voulez rire ! Je ne suis pas le dernier à brocarder nos énarques, mais je venais de voir pire.


Notes :

  1. Lettre de rupture citée par la marquise de Merteuil au vicomte de Valmont. Lettre CXLI.
  2. Je conserve un souvenir entre navré et comique des doctes débats, à Matignon, lorsque cette profession a été ouverte aux hommes et que s’est posée la question de leur désignation. L’expression « sage-femme homme » a été validée, mais dans le langage courant accoucheur a pris le dessus.

  3. Lettres à l’absente, Albin Michel, 1993.
  4. « Parfois je me sens comme un enfant sans mère… »
  5. Il rejoindra par la suite le Huston Institute de Washington et enseignera à la George Washington University.
  6. La Guerre d’après, Albin Michel, 2003.
  7. US News & World Report, 3 avril 2000, cité dans Les Amuse-Bush : Le Président vous parle, éd. du Cherche Midi, 2003.
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2 commentaires

    • Tout dans ce blog est réel. Les faits, comme évoqué en parlant de la biographie de Georges Marchais par exemple, ne signifient rien. Seule l’interprétation de celui qui les organise leur donne du sens. La manière dont je les imbrique est, par essence, subjective. Cette subjectivité inévitable ne peut être nommée fiction.

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