130 – Les jeunes cons produisent les vieux cons

Nous nous revendiquons, pour la plupart, de l’héritage de la Révolution. Et pourtant combien de dynasties, rescapés de l’espèce, continuons-nous d’abriter sur nos terroirs ? #RescapesdelEspece

b130

              Lors du rachat, en août 2016, du club de football local, l’Olympique de Marseille, par un Américain à l’itinéraire financier et sportif douteux, Jean-Claude Gaudin, le sénateur et maire de la ville, a fourni une de ces prestations que les journalistes qualifient à l’unisson, avec une respectueuse audace, de « pagnolades ». J’y vois un manque de respect pour l’œuvre de Marcel Pagnol. « Comme je suis célibataire, que je n’ai pas d’enfants, je ne me suis pas senti vieillir », s’est justifié le maire de Marseille[1]. Comme les autres, Gaudin est tombé du côté vers lequel il penchait. Avant lui, Charles Pasqua avait illustré cette dérive, plus expressive chez les Méridionaux. Les rires ne résultent plus des bons mots de l’homme politique mais découlent de l’involontaire parodie qu’il propose. Que ne savent-ils s’arrêter !

              C’est une règle générale : en vieillissant nous devenons notre caricature. Les jeunes cons produisent les vieux cons. Il en découle une seconde : avec le temps, les paillasses deviennent paillassons. Les générations montantes les piétinent. Puisque le phénomène nous touche tous, il affecte l’ensemble du personnel politique. Les rodomontades de Jean-Marie Le Pen se déclarant prêt à monter au combat électoral à la veille de ses 90 ans, contre le parti qu’il a fondé, contre sa fille et sa petite-fille, n’ont constitué que l’illustration extrême d’une dérive banale.

             Un exemple pitoyable est offert par Jack Lang qui, après s’être faufilé dans la vie politique en s’affirmant comme un opposant farouche, défend avec flamme chaque exécutif successif depuis une quarantaine d’années afin de pouvoir conserver une fonction officielle. C’est la volonté de durer qui explique une propension à créer des dynasties politiques. Elle n’existe pas qu’au Front national, mais se retrouve chez les socialistes des Bouches-du-Rhône avec les Masse ; au parti communiste avec les Laurent ; ou sous des étiquetages politiques fluctuants avec les Ceccaldi-Raynaud, à Puteaux dans les Hauts-de-Seine, et les Alduy à Perpignan, passés de gauche à droite au fil de leurs intérêts électoraux. Des Abelin aux Zuccarelli, les exemples sont légion : Dassault, Debré, Giacobbi, Poniatowski, Wauquiez… Et les Sarkozy qui s’y essayent désormais !

           Le phénomène n’est possible qu’en raison du caractère moutonnier de l’électorat. Bien plus qu’un François Mitterrand, qui député à Château-Chinon a continué de loger à l’hôtel, pour les Morvandiaux le symbole de l’élu demeure la famille Flandin[2]. Dans une étude sur le département de l’Yonne[3], Marc Abélès avait relevé que « de 1839 à nos jours, le canton de Vézelay aura été représenté sans interruption par un Flandin ». Au fil de son enquête, il dresse un saisissant tableau du poids des traditions familiales. L’étude du canton de Quarré-les-Tombes est emblématique puisque au fil des générations « les positions d’éligibilité se transmettent de longue date au sein de réseaux où les liens de parenté et les stratégies matrimoniales interfèrent étroitement ».

                  L’univers des élus s’est replié sur lui-même pour garantir sa pérennité. Il ne faudrait pas les accabler seuls. Cette forme d’appropriation n’est possible qu’en raison d’une cécité volontaire et d’une complicité réelle d’autres acteurs. Même s’ils s’accusent mutuellement d’être « le système », responsables politiques et médias avancent main dans la main dans cette volonté de préserver les équilibres en place.

            De Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen en passant par Manuel Valls, Emmanuel Macron, François Fillon et Nicolas Sarkozy, ils se prétendent – évidemment ! – « hors système ». Vous en doutiez ? Pour atteindre le cœur de ce mythique « système », rien de mieux qu’une référence aux propos d’un véritable intellectuel, d’un maître en conceptualisation. Durant sa campagne pour la primaire du PS, agacé par le caractère répétitif des questions qui lui étaient adressées, Manuel Valls avait lâché aux représentants des médias : « C’est vous qui êtes enfermés dans le système. C’est vous qui représentez le système, ce dont les Français ne veulent plus. C’est grâce à vous qu’on peut convaincre, mais c’est toujours le même questionnement. Moi, je veux convaincre les électeurs[4]. » L’ancien Premier ministre ayant ajouté « Vous allez voir, ça va décoiffer », il s’était entendu aussitôt demander si cette formule constituait le pendant du « Je vais casser la baraque » dont avait usé François Fillon durant la primaire de la droite et du centre. « Vous voyez, vous n’êtes que dans cela, s’était agacé Manuel Valls. Plus vous êtes dans cela, plus les Français ne supportent plus le système. »

        Parce que je ne prête pas à Manuel Valls une capacité d’analyse d’une particulière acuité, je crois pouvoir en conclure que l’acteur use de codes que le médiateur est invité à ne pas décoder.


Notes :

[1] Cité par Anne Fulda, in Le Figaro, 28 mars 2014.

[2] Famille emblématique de la bourgeoisie rurale dont le plus illustre représentant, Pierre-Etienne Flandin, fut président du Conseil des ministres (l’équivalent de Premier ministre avant la Ve République) de novembre 1934 à mai 1935. Il fut frappé d’indignité nationale, au lendemain de la seconde guerre mondiale, en raison de sa participation aux gouvernements mis en place, à Vichy, par l’État français.

[3] Jours tranquilles en 89, ethnologie politique d’un département français, Odile Jacob, 1989.

[4] Journal du Dimanche, 13 décembre 2016.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s