132 – Vieux débris

Tout venant à point à qui sait attendre, je m’étais arrêté sur la berge et, comme la limace, je traçais de ma bave le chemin parcouru. J’attendais de voir passer, sur le flot, les cadavres de mes ennemis en me disant que c’est dans les vieux pots que se font les meilleures soupes. #RescapesdelEspece

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Étang de Bâges

       À l’occasion d’une de mes escapades ornithologiques en bordure de l’étang de Bâges, je cheminais sur une étroite route encore dotée des reliefs de ce qui avait été naguère un revêtement bitumineux. Bientôt, j’atteindrais la piste. Mes rêveries ont été interrompues par l’irruption d’une voiture qui, avant de parvenir à ma hauteur, s’est engagée sur la grève. Un comportement qui génère en moi une pointe d’agacement car, comme pour les motos qui dégradent les reliefs en les escaladant, je me désole de ce manque de respect pour un environnement humide fragile.

      Je me suis arrêté pour regarder. Deux garçons sont descendus du véhicule stationné face à l’étang. Je ne les voyais que de dos mais ils devaient avoir une vingtaine d’années. Ils bavardaient. J’étais trop éloigné pour saisir leurs propos. L’un d’eux effectua quelques pas de côté et, jambes écartées, se mis en position d’uriner dans l’étang en fourrageant dans son pantalon moulant. Tournant légèrement la tête et sans doute en réponse à la suggestion de pisser comme Pepe the Frog, il haussa la voix pour prolonger l’échange, sans évaluer que, dans le silence ambiant et avec le vent, ses paroles pourraient me parvenir :
– Non mec, ça je ne peux pas. Et il y a le vieux débris qui regarde.

     Le coup fut rude. Ainsi ma silhouette, mon aspect physique étaient désormais qualifiés de « vieux débris ». J’ai repris la route, mais le cœur n’y était plus. Je ne parvenais pas à déglutir le morceau qui m’avait été expédié entre les dents. Trois jours durant, j’ai ruminé ces deux mots, cherchant une consolation chez Cioran dont je me répétais en écho la maxime : « À vingt ans, je n’avais en tête que l’extermination des vieux ; je persiste à la croire urgente, mais j’y ajouterais maintenant celle des jeunes ; avec l’âge on a une vision plus complète des choses[1]. »

          Je m’étais fait la même réflexion que ce gamin en regardant Alain Juppé aux côtés de François Fillon lors du débat du second tour de la primaire de la droite et du centre. Or j’ai le même âge que le maire de Bordeaux. Personne n’échappe à ce que le général de Gaulle avait dit à propos de Pétain : « La vieillesse est un naufrage. Pour que rien ne nous fût épargné, la vieillesse du maréchal Pétain allait s’identifier avec le naufrage de la France[2]. » Un propos sur la vieillesse qui emprunte au Chateaubriand des Mémoires d’outre-tombe[3] comme la rengaine de Mitterrand sur le temps à laisser au temps au Don Quichotte de Cervantes.

         Le maire de Marseille n’est pas le seul à s’aveugler, à ne pas percevoir que les réactions amusées qu’il génère découlent du spectacle ridicule qu’il propose, que ses singeries complaisantes ne sont plus qu’une farce dérisoire et grotesque. Sont-elles moins pitoyables, les prestations des vieilles gloires médiatiques qui cherchent avec avidité un peu de lumière, un dernier instant sous le halo du spot ? Qu’importe le support ou la nature de la prestation, seule compte la survie d’une image à laquelle ils résument leur vie. Monsieur le bourreau, n’éteignez pas, par pitié ! Combien en ont-ils vu, au fil de leur carrière, venir papillonner autour des éclairages fascinants de l’actualité et qui s’y sont brûlé les ailes ? Le dernier en date aura été François Hollande, ce « Vermont des salles de rédaction », selon la formule bienvenue de David Brunat[4].

             Le personnel politique est loin d’être l’unique victime. Ceux qui se revendiquent comme appartenant à cette catégorie très hexagonale de “l’intellectuel français” n’échappent pas à la règle. Avec l’affaire Dreyfus, et grâce au J’accuse d’Émile Zola, cette caste sociale et politique est née des médias. La position de Zola était minoritaire au sein des élites intellectuelles de l’époque. L’autorité morale acquise a commencé à se dissoudre, dixit Péguy, lorsqu’elle a été utilisée de façon partisane dans le débat politique. Elle a continué de s’éroder, au lendemain de la seconde guerre mondiale, avec les combats hasardeux de Jean-Paul Sartre, des franges du parti communiste à celles du maoïsme. Cette perte de crédit a été prolongée, même contre son gré, par un Michel Foucault compagnon de lutte de Louis Althusser avant d’être récupéré, à titre d’inspirateur, par des “nouveaux philosophes” en rupture idéologique avec le camp progressiste. Leurs œuvres plaidaient toutefois pour eux et garantissaient une forme d’autorité que des errements militants ne pouvaient qu’écorner.

          La société médiatique qui a triomphé après que se soit éteinte la République gaullienne, le règne de l’image qui en est résulté, sont venus bouleverser ces équilibres. Shlomo Sand [5] a daté la mutation de la période hégémonique de Bernard Pivot par le biais de son émission Apostrophes. Le journaliste, puissance invitante, était devenu l’arbitre des élégances. Ses choix, largement tributaires de la capacité de l’invité à faire le spectacle — même de manière négative, comme avec le futur prix Nobel de littérature Patrick Modiano –, ont installé “l’écrivain”, Jean d’Ormesson, et “le philosophe”, Bernard-Henri Lévy, comme références. L’œuvre produite n’était plus déterminante. Ni même vraiment importante. L’intellectuel opposant au nom des principes est devenu, à travers la figure de BHL, l’intellectuel courtisan cherchant à mobiliser la puissance publique à l’appui de son projet personnel. “L’intellectuel médiatique” avait pris le pas sur “l’intellectuel organique” rêvé par Antonio Gramsci.

         Yann Moix en a offert l’illustration en voulant singer le J’accuse d’Émile Zola par un J’affirme. Dans Libération[6], il a publié une lettre ouverte au président de la République afin de dénoncer les actions menées à Calais, contre les exilés, par les services répressifs de l’État. Toutefois, dès le lendemain dans le cadre de l’émission Quotidien, sur TMC, il expliquait que son texte résultait d’une frustration personnelle : il n’avait pas été reçu par Emmanuel Macron ! Ego, toujours l’ego. De quoi donner raison au responsable des pages Débats Opinion du Figaro, Vincent Trémolet de Villers, qui le même jour, dans l’émission “Les informés” sur Franceinfo, se déclarait — comme je le suis —  “gêné de l’utilisation de la souffrance des gens pour l’auto-mise en scène”.  Puis, portant le fer sur le style de l’écrivain, il dressait le constat que Yann Moix “confond l’emphase et la solennité”. “C’est quelqu’un, ajoutait-il, qui s’écoute parler, on voit qu’il s’écoute écrire et il cherche un moment littéraire.”

        Autre exemple de naufrage d’“intellectuel médiatique”, les pitreries de Michel Onfray. Ses carnets guyanais [7] prétendent se mesurer, après quelques jours de séjour, aux Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss. Il y accumule erreurs, approximations et suffisance à désespérer des générations d’anthropologues. Qu’importe cette faillite, il récidive dans le hâtif et le médiatique en s’enfermant à la Trappe de Rancé pour y lire la Vie de Rancé de Chateaubriand. Comme le note Shlomo Sand, “il n’y a jamais eu de lien causal entre raffinement culturel et comportement éthique”. Les excès de ces mises en scène égotistes finissent par détruire la réputation de leurs auteurs et, partant, leur capacité d’influence. Mobilisé pour un débat avec Eric Zemmour, arbitré par un autre has been médiatique, Franz-Olivier Giesbert, Michel Onfray a fait un bide au palais des expositions de Chalon-sur-Saône le 25 janvier 2018. Sur les deux mille places mises en vente, seules cinq cents avaient trouvé preneur, et les organisateurs ont dû annuler la manifestation.

     L’ex-commissaire Michel Neyret, ancien numéro deux de la police judiciaire lyonnaise, a reconnu que sa chute pour corruption avait résulté d’un phénomène de nature comparable. « La rencontre avec Olivier Marchal[8], en 2010 à Lyon sur le tournage des Lyonnais, y aura en tout cas contribué, a-t-il expliqué. J’étais fasciné. Être reconnu me grisait. Je paie très cher cette connerie. Attiré par la lumière, je m’y suis brûlé[9]. » Il n’est pas seul de son espèce. Génération après génération, parmi les juges en charge de l’antiterrorisme, il s’en trouve un pour succomber à la fascination des plateaux de télévision. Ce fut, avant-hier, le cas des juges Jean-Louis Bruguière et Alain Marsaud, puis de Gilbert Thiel hier et enfin de Marc Trévidic aujourd’hui. Les trois premiers ont cherché à empocher les dividendes électoraux de leur médiatisation, ce qui n’aide pas à installer dans la population une image d’impartialité de la magistrature.

    Et que dire de l’octogénaire Jean-Pierre Elkabbach sombrant de manière pathétique, en novembre 2016, durant le dernier débat entre les candidats à la primaire de la droite et du centre ? Pourquoi, couturé par tant de batailles, s’est-il hasardé à prétendre juger des capacités de tel ou tel à incarner le renouveau ? N’a-t-il tiré aucun enseignement du lent naufrage de l’ancienne radio des “yé-yé”, Europe1, dont il aura accompagné, et pour une part symbolisé, la déconnexion avec les réalités sociales contemporaines ? Pourquoi, comme la plupart de ses jeunes confrères, s’obstine-t-il à parler plutôt que de laisser s’exprimer l’invité ? Pour effectuer son numéro, pour demeurer la star du spectacle. À son exemple, les médiateurs se pensent plus importants que les sujets qu’ils prétendent médiatiser. La crise de la représentation politique est aussi la leur. Que n’a-t-il écouté Thierry Le Luron prêtant à Georges Marchais, pour la plus grande joie du public, sa litanie des « Taisez-vous Elkabbach ! ».

        Ils se pensent tous propriétaires de leur fonction et hurlent à l’atteinte aux libertés dès que la hiérarchie dont ils dépendent se manifeste. Tel a été le cas, à Radio France, du septuagénaire Philippe Meyer, invité à cesser une collaboration après dix-neuf années au micro. Outre l’âge, il se trouvait aussi que lui-même et son interlocuteur habituel, Jean-Louis Bourlanges, ancien député européen, devaient à leurs engagements centristes de se situer très près du nouveau pouvoir[10]. Meyer a tenté de mobiliser le public pour préserver ses acquis. Sans succès. Patrick Cohen, passé de France Inter à Europe1, et Yves Calvi, ayant migré de La 5 à Canal+, découvrent que les auditeurs et téléspectateurs ne les ont pas suivis lors de leur changement de boutique. Cruelle blessure pour leur ego. Ils ne seraient pas aussi importants qu’ils l’imaginent ?


Notes :

[1] Emil Cioran, 1er septembre 1972, Cahiers 1957-1972, Gallimard, 1997.

[2] Mémoires de guerre, tome 1, L’Appel 1940-1942, Plon, 1954, disponible Pocket, 2010.

[3] La dernière phrase de l’avant-propos est : « J’ignore si ce mélange auquel je ne puis apporter remède plaira ou déplaira ; il est le fruit des inconstances de mon sort : les tempêtes ne m’ont laissé souvent de table pour écrire que l’écueil de mon naufrage. » J’aurais pu la mettre en exergue de ce blog.

[4] Conseil en communication, in Le Figaro du 5 septembre 2016.

[5] La Fin des intellectuels français ? De Zola à Houellebecq, La Découverte, 2016.

[6] 22 janvier 2018.

[7] Nager avec les piranhas, Gallimard, 2017.

[8] Acteur et réalisateur. On lui doit notamment 36, quai des Orfèvres (2004) et les séries télévisées Flic et Braquo.

[9] Paris-Match, 1er octobre 2016.

[10] Lors des élections municipales de 2008, Philippe Meyer avait conduit une liste centriste du MoDem dans le Ve arrondissement de Paris. Il s’était maintenu lors du second tour, empêchant ainsi la liste socialiste de Lyne Cohen-Solal de solder le dossier des faux électeurs de l’arrondissement et de battre Jean Tiberi, qui avait obtenu un cinquième mandat de maire de l’arrondissement.

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