133 – Gloires déchues

Le détournement de notre actualité, quand ce n’est pas de nos vies, par les adeptes de l’univers numérique est permanent. Selon le principe du miroir sans fin, la réaction de Joe Biden recevant une vidéo d’un mème de lui est devenue un nouveau mème. Comme pour le vice-président de Barack Obama, nos connexions tardives et notre maladresse dans l’usage de ce nouveau langage nous rendent particulièrement vulnérables. Ce que ne parviennent pas à comprendre certaines gloires médiatiques passées. À leurs risques et périls. #RescapesdelEspece

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Henry de Lesquen

      Parmi ces gloires déchues du monde médiatique, qui comptent elles aussi au nombre des grands brûlés par abus de spotlight, certains cachetonnent sur Radio Classique comme Guillaume Durand et PPDA. Pour ma part, j’aurais plutôt envisagé la reconversion de Patrick Poivre sur Radio Courtoisie. À l’image de Valéry Giscard, le modèle de ses jeunes années, il est fasciné par la noblesse, bretonne en particulier. Il se serait rangé sous la houlette d’un ancien polytechnicien et énarque, Henry Bertrand Marie Armand de Lesquen du Plessis-Casso, cofondateur en 1974 du Club de l’Horloge, proche du GRECE[1], le noyau pensant de la « nouvelle droite » néo-fascisante qui irrigua un temps, sous la houlette de Louis Pauwels, la rédaction du Figaro magazine.

       Ayant rompu avec le Front national de Marine Le Pen, au prétexte que cette formation serait devenue « un lupanar pédérastique » et qu’elle serait dirigée par « une coterie d’homosexuels », il a présidé[2] aux destinées de cette station qui se présente comme « la radio libre du pays réel et de la francophonie ». Il s’est porté candidat à la candidature pour l’élection présidentielle de 2017. Comme Manuel Valls. Et avec le même succès. Comme Manuel Valls, il s’occupe de football. Il est préoccupé par « le coefficient de blancheur de l’équipe de France de balle au pied ». Il ambitionnait d’user de la fonction présidentielle pour « bannir la musique nègre » dont « l’invasion » lui apparaît comme « une régression civilisationnelle ». « Je veux, avait-il expliqué sur Planète +[3], qu’on mène une politique culturelle identitaire, que les médias publics promeuvent la musique française ou occidentale et pas la musique nègre. » Pour justifier cette position, le président de Radio Courtoisie précisait : « La musique nègre est très chargée de sexualité, son rythme est sexuel. » Sans doute faut-il voir là l’origine du non-recrutement de PPDA. Car, question charge de sexualité, il en connaît un rayon.

       Croire qu’Henry de Lesquen n’est qu’une antiquité, une survivance culturelle de temps où le racisme était assumé, revendiqué, serait une erreur. Je l’ai longtemps commise jusqu’à ce que le journaliste Xavier Ridel[4] me sorte de cet aveuglement. J’ai découvert que le patron de Radio Courtoisie avait été récupéré par la frange la plus jeune de l’extrême droite radicale et qu’il tentait de surfer sur cette notoriété inattendue. « Il est fort probable qu’Henry de Lesquen soit un peu dépassé par cette hystérie virtuelle, écrit Ridel, mais il ne se prive pas d’en jouer. »

        Il est utilisé, avec Pepe the Frog, comme mème[5], comme référence, présenté tel un satellite du « parti noeliste » qui se fixe pour objectif de lutter contre « l’abrutissement et la pensée uniforme des jeunes, provenant de la monopolisation des pensées créées par la société de consommation ». Quand j’avais leur âge, ce genre de propos émanait de l’extrême gauche à travers, par exemple, l’Internationale situationniste qui voulait en finir avec la dictature de la marchandise. À l’occasion de l’effervescence intellectuelle qui avait accompagné Mai 68, j’avais découvert – et je n’étais pas le seul – Socialisme ou barbarie, le groupe animé par Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, dont le situationnisme a constitué un prolongement durant les années 1960. Il s’était créé en 1948 sous l’égide de Rosa Luxemburg et se réclamait d’un communisme de conseils, en rupture avec le léninisme et le stalinisme dominants.

       Les évolutions électorales observées ces dernières années, le « dégagisme » ambiant, l’échec des partis de gouvernement, correspondent à ce basculement intellectuel. La dénonciation de la société ne passe plus par des références à une culture collectiviste mais par des formes d’exclusion, d’intolérance et de racisme. Tristan Mendès France[6], qui travaille sur cet univers particulier du Net, explique que l’image d’Henry de Lesquen « est brandie comme un doigt d’honneur, presque apolitique, en direction de ce que l’on appelle la “bien-pensance”. Poster sa photo relève parfois d’un acte de revendication, mais aussi de provocation ». Puisque je viens d’accomplir ce geste à mon tour, j’ai une pensée émue pour les contrôleurs de Facebook qui regimbent devant certaines de mes illustrations et prétendent en bloquer la diffusion : ce doigt d’honneur ne leur sera pas apparu !

        Plutôt que de prendre le risque de la transgression Lesquen, PPDA a préféré rallier un monument en péril, le groupe Canal+. Il a été suivi par sa chère Claire Chazal qui, elle aussi, a choisi de se planquer dans les décombres du « mitterrandisme culturel ». Un autre has-been des chaînes historiques d’une télévision qui régnait en souveraine absolue, William Leymergie, le présentateur de Télématin sur France 2, les a rejoints pour arrondir sa retraite du service public. Il travaille désormais à la mi-journée, préservant ses nuits. Ces reconversions offrent une facette inattendue du basculement des valeurs intellectuelles qui s’opère depuis une dizaine d’années. Fini « l’esprit Canal » fait d’irrespect calibré par les codes de la « gauche caviar ». Retour à des valeurs plus conformes à la tradition de TF1. Comme le dit Michaël Youn[7] en parlant des dirigeants du groupe Canal : « Ils s’en foutent, je pense, de ce qu’ils mettent à l’image. »

         Les « valeurs » désormais à l’honneur sur la chaîne ont été résumées par l’animateur, un temps, d’une émission naguère emblématique, Le Petit Journal. « Sans révolutionner la télé, avait expliqué Cyrille Eldin[8], on voudrait éviter d’être dans l’entre-soi politico-journalistique et retrouver un bon sens populaire. » Peut-on être moins ambitieux ? Et pour éviter « l’entre-soi politico-journalistique », rien de tel que de confier l’antenne de la chaîne d’information continue du groupe, rebaptisée CNews, à Elkabbach et Poivre d’Arvor.

            Pour redonner un coup de fouet à une rédaction exsangue après le départ des deux tiers des journalistes à l’issue d’un mois de grève, les dirigeants n’ont pas choisi la carte jeune. L’asile de vieillards proposé est rassurant. Les pensionnaires issus d’une droite bien-pensante prolongent, en pilotage automatique, les exercices formatés qu’ils conduisaient depuis de si nombreuses décennies. Dans l’indifférence générale. Le rêve de PPDA d’accéder au statut de « grand écrivain” ayant été plombé par un usage immodéré de “documentalistes” et de trop nombreux plagiats, infatigable il tente une ultime reconversion. À partir d’avril prochain, il patronnera, sous le titre “Patrick et ses fantômes”, une forme de comédie musicale au Casino de Paris[9] ! Comme Sylvie Joly, lorsqu’elle se produisait sur cette scène, en 2001, dans un spectacle dont l’intitulé aurait pu séduire l’ancien présentateur du 20 heures : « Je suis votre idole ». Reste à savoir si, comme elle, il effectuera son entrée au son de « La Marseillaise ».

          Patrick Poivre d’Arvor et Jean-Pierre Elkabbach savent pour qui ils travaillent. De ce côté, aucun risque de sortie de route. Vincent Bolloré peut dormir tranquille. Pour cette opération survie, les compétences ont été mobilisées. Éminent spécialiste de ce jeu de balle au pied qui préoccupe Henry de Lesquen, Pascal Praud a illustré le lifting de la chaîne. Dès le premier jour de sa promotion en débatteur tous sujets, il avait sélectionné un thème d’actualité : la chirurgie esthétique. Et pour lancer la discussion, il était allé à l’essentiel : « Les hommes sont souvent complexés de leur pénis au repos… » Le bon sens populaire avait été retrouvé.


Notes :

[1] Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne.

[2] Le 1er juillet 2017, inquiet de la dérive des propos d’Henry de Lesquen, le conseil d’administration de Radio Courtoisie a mis fin à ses fonctions. Le président déchu a répliqué, sur l’antenne, en dénonçant un « putsch manigancé par un trio d’individus envieux et incompétents ». Il a reçu le soutien de l’hebdomadaire d’extrême droite Rivarol, qui a dénoncé « les tièdes, les faux amis, les timorés, les duplices ».

[3] 3 octobre 2016.

[4] Les Inrocks, 13 mai 2017.

[5] Sur internet, un mème est une image, un texte ou une vidéo diffusée massivement, souvent pour illustrer un message, ponctuer un propos. Le mème est souvent comique et il a vocation à faire du « buzz ».

[6] Une tradition de la haine, figures autour de l’extrême droite, avec Michaël Prazan, éd. Paris-Méditerranée, 2000.

[7] RTL, 28 octobre 2017.

[8] Le Parisien, 18 mars 2017.

[9] L’affiche annonçant le spectacle de PPDA comme la vidéo de la prestation de Sylvie Joly sont disponibles sur https://www.facebook.com/pfisterthierry la page qui accompagne et illustre le blog.

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