134 – Pipelettes (1/2)

Comment ai-je appris que Jean-François Revel possédait une œuvre du début des années 1960 du peintre sino-français Zao Wou-Ki ? Non en déjeunant avec lui, mais en écoutant « Les Grosses Têtes » sur RTL. Claude Sarraute détaillait ce jour-là les péripéties de la succession. Ainsi fonctionne notre société. Les frontières sont gommées. Non seulement entre privé et public, mais aussi sur la nature exacte des divers forums d’expression. Il n’existe plus que des loges de concierge. Les pipelettes sont reines. #RescapesdelEspece

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André Laurens   © Gettyimages Jean-Claude Francolon

               Les anciennes vedettes des médias tiennent autant à leur fauteuil que les Immortels du Quai Conti. Philippe Gildas, 81 ans, ancienne star de Nulle part ailleurs et en activité depuis 1962, a même accusé de « racisme » la présidente de France Télévision au prétexte qu’elle aurait « jeté les hommes seulement, d’un certain âge en principe ». Il avait choisi pour cette diatribe le micro de RTL. Certaines de ces gloires déchues ont en effet préféré se replier sur cette station. Ils se sont réfugiés dans l’émission longtemps animée par Philippe Bouvard, vieux tonnelet secoué par vagues de hoquets hystériques, charrié dans des véhicules inversement proportionnels à sa taille et qui, au terme d’une trentaine d’années de cabotinage, avait pris la « Grosse Tête ». De cette émission, les « ex » de prime time ont fait leur mouroir. Les enregistrements de l’émission sont devenus un but d’excursions pour retraités provinciaux en goguette dans la capitale, au même titre que le Palais-Bourbon. En moins sinistre toutefois.

           Nous en avons eu la preuve grâce au « nouveau monde » inauguré avec l’élection à la présidence de la République d’Emmanuel Macron. Les députés de La République En Marche venant du privé ont su faire montre de cet esprit d’entreprise qui, une fois libéré des contraintes administratives qui l’entravent, assurera le renouveau du pays… Pascale Fontenel-Personne, élue dans la troisième circonscription de la Sarthe après avoir dirigé une entreprise qui propose des excursions touristiques au départ de ce département, a ainsi inclus dans ses programmes à cent-dix-neuf euros, outre le studio des Grosses Têtes, une visite de l’Assemblée nationale avec rencontre de la députée. Ce qui s’appelle faire d’une pierre deux coups. Une règle semble-t-il chez les parlementaires sarthois, à en croire les pratiques de François Fillon. Alimentaire, mon cher Watson !

             Qu’une Christine Ockrent et un Franz-Olivier Giesbert, par exemple, suivent l’exemple de Roselyne Bachelot et en soient réduits à ce type de prestation de comiques troupiers a quelque chose de désolant. Ces bouches trous peuvent au moins frotter leur esprit à celui de JoeyStarr. Ce constant mélange des genres, ce nivellement des valeurs de référence, n’est pas de nature à aider les citoyens à s’y retrouver dans notre ère de post-vérité. Au moins, lorsque la nuit je tombe sur des rediffusions, je me sens validé dans ma démarche éditoriale. Je ne me trompe pas d’époque en racontant les amères délices de mon existence.

             Je suis loin des papotages de la nonagénaire Claude Sarraute que j’ai connue au Monde où, rue des Italiens, elle était la reine de la ruche. Normal que l’auteure de Maman coq[1] ait attiré l’attention de « mother man ». Quand elle n’est pas occupée à chanter Bananas Island, comme elle l’a fait en septembre 2012 dans l’émission On va s’gêner sur Europe 1, elle en raconte de belles sur les hommes toujours verts du Quai Conti. Son académicien de mari, Jean-François Revel, la trompait, explique-t-elle, avec l’épouse d’un autre académicien, Jean-François Deniau. Qui lui-même…

             La philosophe Geneviève Fraisse, historienne de la pensée féministe, a rappelé à l’occasion des controverses autour des notions de harcèlement[2] qu’« aux XVIIIe et XIXe, les femmes de lettres comme madame de Staël, George Sand ou Constance de Salm sont des figures choquantes. » « D’ailleurs, ajoute-t-elle, fait amusant, Constance de Salm, qu’on appelait “le Boileau des femmes”, l’autrice de l’Épitre aux femmes, était née “Pipelet”. Ce nom a donné le mot “pipelette”, femme bavarde, néologisme d’Eugène Sue, qui dans Les Mystères de Paris met en scène deux concierges dont Anastasia Pipelet. Pour railler Constance de Salm? »

            Ce côté pipelette de Claude Sarraute n’est pas seulement piquant. Il peut être lourd de conséquences. À en croire Le Monde[3] lui-même, c’est l’un de ses bavardages qui aurait scellé la fin de l’indépendance du quotidien avec le départ d’André Laurens de sa direction. Son remplacement aurait été exigé par le président de la République. Une fois de plus, les règles élémentaires de la démocratie auraient été bafouées par celui qui en était le garant institutionnel, après s’être prétendu son défenseur attitré durant un quart de siècle de luttes politiques contre de Gaulle et la Ve République.

             Dans un de ces mélanges des genres déjà observé lors de la création du corps des « gendarmes de l’Élysée », et pour le même motif, le bon plaisir imposait sa férule. Dans une de ses chroniques, Claude Sarraute[4] ne s’était pas contentée d’égratigner le monarque en évoquant un Mitterrand « de plus en plus impérial (…) avec son masque d’empereur romain » avant d’ajouter : « Moi, mes copains, on ne l’appelle plus que Mittolini. » La référence au Duce était de nature à s’attirer les foudres élyséennes, mais le pire restait à venir. La commère du Monde commettait le crime de lèse-majesté en faisant une allusion transparente à Mazarine, la fille cachée dont l’existence était encore secrète. « Quand il s’agit de préserver sa vie privée, écrivait-elle, Mitterrand se montre beaucoup moins serein. Beaucoup moins large d’esprit. Il cherche et il trouve les moyens d’empêcher la parution de journaux, de bouquins qui risqueraient de le faire dégringoler de son piédestal. »

             La réplique avait été foudroyante et avait utilisé les ressorts de la vie privée. Il se trouve qu’à l’époque le patron de la BNP était René Thomas et qu’il vivait une romance, qui se terminera par un mariage, avec Laurence Soudet. Or, lors de la naissance de Mazarine Pingeot, deux personnes avaient été mises dans la confidence afin d’aider le père à protéger son secret : François de Grossouvre et Laurence Soudet. Mitterrand la connaissait depuis 1963 et l’avait nommée à l’Élysée dès son élection, en mai 1981. Le patron de la BNP, banque du Monde, avait exigé la destitution du directeur en annonçant que, dans le cas contraire, les salaires ne seraient pas versés.

             En janvier 1985, la Société des rédacteurs du journal s’exécutait en retirant sa confiance à André Laurens et en portant à la tête du quotidien un directeur adoubé par l’Élysée, André Fontaine. Le journal d’Hubert Beuve-Méry allait vivre ses dernières années d’indépendance financière. Guy Mollet l’avait rêvé, Mitterrand l’a fait. Lorsqu’il dirigeait le gouvernement sous la IVe République, le secrétaire général de la SFIO était en lutte frontale avec Hubert Beuve-Méry, le fondateur du Monde. Mettre un terme à l’indépendance financière du quotidien, avoir enfin barre sur lui, a constitué une forme de continuité dans l’action des socialistes.

       À la mort de René Thomas, en octobre 2003, je n’ai pu éviter un rictus en entendant Michel Pébereau, son successeur à la tête de la BNP, célébrer le disparu en évoquant « son indépendance vis-à-vis du pouvoir ». Entre les hommages publics, lors de remises de décorations ou face à une tombe, et les existences vécues, j’observe souvent plus que des nuances : un abîme.

          En paysan madré, pour la légende, ou en politicien retors, pour la chronique, François Mitterrand a usé en permanence des liens personnels avec un cynisme roublard. Ce qui explique avec quelle distance et quel scepticisme j’ai accueilli les lettres publiées par Anne Pingeot. Je ne possède pas cet esprit « follement romanesque » qui fait se pâmer les jeunes journalistes devant cette si merveilleuse histoire d’amour et d’enfant caché[5]. Je demeure plus sensible à des principes de transparence qui devraient accompagner l’action politique.


Notes :

[1] Flammarion, 1989.

[2] BibliObs, 14 janvier 2018.

[3] Ariane Chemin, Le Monde, 28 juillet 2014.

[4] 4 octobre 1984.

[5] Cf. par exemple Ariane Chemin et Géraldine Catalano, Une famille au secret, Stock, 2005.

 

 

 

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