136 – La triplette des comiques pieds-noirs

Le rire a partie liée à la peur. En Orient, plus particulièrement au Japon, il ponctue le moment qui suit l’instant d’effroi. Il constitue une forme d’excuse muette après un moment d’égarement. En Occident, il témoigne, à l’inverse, de l’absence de crainte. On rit de celui dont on se moque. #RescapesdelEspece

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       Mon inadaptation à ces évolutions se constate lorsque je m’émeus de la présence parmi les Grosses Têtes de l’ancien noctambule Pierre Bénichou. Elle est pourtant moins étonnante que pour les précédents participants mentionnés. Je l’ai vu à l’œuvre lorsqu’il siégeait à la rédaction en chef du Nouvel Observateur sans être jamais parvenu à donner un contenu à sa fonction. Une quarantaine d’années durant, le travail effectif a été assuré, avec compétence et même avec brio, par Hector de Galard dont j’appréciais le regard amusé et critique qu’il portait sur l’univers ambiant, sa distance d’aristocrate gascon par rapport aux divers excès de ses pairs. Pendant ce temps, Bénichou « bénichounait ».

       Il s’est construit une fausse page Wikipédia – au moins a-t-il le mérite de moquer ainsi les retouches que tant d’autres effectuent, en cachette, sur leur page « officielle » ! – dans laquelle, au prétexte de dérision, il a élevé un monument à sa gloire. Y figurent trois de ses blagues favorites[1] qui résument l’individu.

     Il tenait déjà un rôle de comique tout-terrain pour le public réduit du Nouvel Observateur. Il n’y a pas lieu de s’étonner que François Mitterrand se soit félicité de l’avoir embarqué, en novembre 1981, lorsqu’il est retourné en Algérie comme président de la République pour tenter de faire oublier son passé de ministre de l’Intérieur affirmant que « l’Algérie c’est la France[2] », puis de garde des Sceaux ne badinant pas avec la peine de mort. Sous le gouvernement Guy Mollet, alors que Mitterrand occupait le ministère de la Justice, le bilan s’élève à quarante-cinq guillotinés. Il a rejeté trente-deux demandes de grâce, et n’en a accepté que huit[3]. Il restera dans le récit historique comme l’homme ayant aboli la peine de mort.

        Mitterrand affectait de goûter au vulgaire et il s’esclaffait volontiers aux blagues les plus oiseuses d’un Michel Charasse ou de son « beauf » Roger Hanin afin de paraître « peuple », ce qui de prime abord ne sautait pas aux yeux. Un cran au-dessus, officiait Maurice Benassayag qui s’est reconverti, non sans talent, en spécialiste des « mots mitterrandiens » dont, comme pour ceux de Napoléon ou de Churchill, nul n’aura la cruauté de prétendre vérifier l’authenticité. À l’image de l’itinéraire de Georges Marchais, les éléments de preuve font défaut.

          Hanin, Benassayag et Bénichou ont, durant ce voyage de retour « au pays » et une partie du règne, formé la triplette des comiques pieds-noirs. Quant à Roger Hanin, bien qu’il ait été pour l’occasion l’acteur le mieux payé de la télévision française, ce n’est pas de son « commissaire Navarro » que je conserve le souvenir le plus vif. Comme l’équivalente allemande incarnée par l’ancien nazi Horst Tappert, Inspecteur Derrick — qui, en dépit du titre, n’en était pas moins commissaire, lui aussi –, cette série est à ranger parmi les plus efficaces somnifères jamais sortis des studios de télévision. Je préfère conserver en mémoire une de ses tirades politiques nuancées, comme il en réservait parfois aux médias, durant laquelle il m’avait traité de « con ». J’avais osé m’aventurer à critiquer son Président de beau-frère. Il m’avait procuré un plaisir rare, une jouissance gourmande, car si j’en crois Georges Courteline « passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est une volupté de fin gourmet ».


Notes :

[1] « Quel est le rêve d’une femme léopard ? Avoir un manteau en peau de pute » ; « Tu sais pourquoi les curés ont une tonsure ? Il faut bien trouver où les embrasser quand on les encule » ; « C’est un petit garçon de quatre ans qui prend son bain avec sa sœur de onze ans. Elle se lève de l’eau pour se savonner. Et il lui dit : “Qu’est-ce que tu as entre les jambes ?” Elle lui répond : “Oh, rien j’ai pris un coup de hache.” Il rétorque : “Oh, en plein dans ta chatte ?!” ».

[2] Durant la séance de l’Assemblée nationale du 12 novembre 1954, le ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, avait notamment déclaré : « Voilà donc qu’un peu partout, d’un seul coup, se répand le bruit que l’Algérie est à feu et à sang. De même que le Maroc et la Tunisie ont connu ce phénomène du terrorisme individuel dans les villes et dans les campagnes, faut-il que l’Algérie ferme la boucle de cette ceinture du monde en révolte depuis quinze ans contre les nations qui prétendaient les tenir en tutelle ? Eh bien, non ! Cela ne sera pas, parce que l’Algérie c’est la France, parce qu’il se trouve que les départements de l’Algérie sont des départements de la République française. Des Flandres jusqu’au Congo, s’il y a quelques différences dans l’application de nos lois, partout la loi s’impose et cette loi est la loi française ; c’est celle que vous votez parce qu’il n’y a qu’un seul Parlement et qu’une seule nation dans les territoires d’outre-mer, comme dans les départements d’Algérie, comme dans la métropole. Telle est notre règle, non seulement parce que la Constitution nous l’impose, mais parce que cela est conforme à nos volontés. Personne ici n’a le droit de dire que le gouvernement de la République a pu hésiter un seul instant sur son devoir car l’action qu’il a menée correspond à l’essentiel même de sa politique. »

[3] Le garde des Sceaux donne un avis avant transmission pour décision au président de la République. René Coty, à l’époque, suivait les recommandations du ministre.

 

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