137 – Maison de retraite

Et si nous visitions le théâtre d’ombres ? C’est ainsi qu’avec tant d’autres, Pierre Lellouche par exemple, François Bayrou a qualifié l’Assemblée nationale durant le quinquennat de François Hollande. Déjà en 2007, lorsqu’il briguait la présidentielle, sa fidèle directrice de campagne, Marielle de Sarnez, répétait en écho : « La France a besoin d’un Parlement qui soit un lieu de débat démocratique, et non pas un théâtre d’ombres. »  #RescapesdelEspece

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Jean-Louis Debré au « perchoir »

              Lors d’une de mes visites à l’hôtel de Lassay, en 2004, où il s’agissait de mettre au point un ouvrage illustré sur le Palais-Bourbon dont Albin Michel avait emporté l’appel d’offres, Jean-Louis Debré m’entraîna vers la bibliothèque et les archives de l’Assemblée nationale afin que nous choisissions certains documents. Nous étions en période de vacances parlementaires et le bâtiment sonnait creux. Nous traversions en bavardant la salle des Pas-Perdus vers celle des Quatre-Colonnes lorsque nous fûmes hélés : « Président ! Président ! » Une vieille femme en charentaises et ce qui m’a semblé être un peignoir avait surgi, bringuebalante, d’une banquette et se dirigeait lentement vers nous. Je poursuivis mon chemin afin de ne pas être indiscret et attendis à quelques mètres le retour de Jean-Louis Debré.

             Dès qu’il m’eut rejoint, il me questionna : « L’avez-vous reconnue ? » Je m’étais gardé de dévisager l’intruse mais rien ne m’avait éclairé sur son identité. « C’est Danièle Breem ! » exulta le président de l’Assemblée nationale, ravi de mon ébahissement. Je n’osai avouer que je la pensais morte et je me contentai d’interroger : « Elle n’est pas à la retraite ? » « Bien sûr, mais elle est seule, alors elle vient chaque jour à l’Assemblée. Nous sommes sa famille, nous veillons sur elle. » J’étais médusé.

              Combien de fois avais-je vu le visage de cette ancienne institutrice reconvertie dans le journalisme, narrant la séance du jour sur les écrans en noir et blanc de feue l’ORTF[1] ? Elle avait été l’équivalente, pour le Parlement, des speakerines en charge des bulletins météorologiques. Son titre de gloire avait consisté, dans la foulée des bouleversements de Mai 68, à permettre l’accès des caméras au point névralgique des Quatre-Colonnes, passage obligé entre l’hémicycle et les bureaux des députés.

          En 1981, Jack Lang, ministre de la Culture, fera tomber un autre tabou en entrant dans l’hémicycle sans la cravate de rigueur — ce qui est resté le cas jusqu’au changement de législature en 2017 — au prétexte qu’il portait un col Mao. Après un instant de flottement et de confusion, les huissiers avaient battu en retraite. Comme avait dû le faire, face aux caméras de Danièle Breem, le conformisme du Corse, maire de Neuilly-sur-Seine, qui présida l’Assemblée nationale entre 1969 et 1973. Il ne parvint pas à enrayer cette évolution inéluctable.

          Achille Peretti se trouvait, sans le savoir, au confluent de deux mondes — la politique et la télévision – qui ne cessent de se conforter l’un l’autre, et de deux destins personnels qui, chacun à sa manière, allaient ébranler durablement son confort et ses références. Du côté de Danièle Breem, le piège des eaux dormantes ; le torrent impétueux du côté de l’époux de sa nièce Marie-Dominique Culioli[2]. En effet, Nicolas Sarkozy est entré dans le clan Peretti en 1982 ; il a profité, l’année suivante, de la crise cardiaque qui terrassa son bel-oncle durant une réception pour ravir, à la hussarde, son siège de maire de Neuilly-sur-Seine. Le reste suivrait.

              Ce n’était pas la première fois que le Palais-Bourbon m’apparaissait comme une maison de retraite. Dès mes premiers pas dans ce foyer protégé, je m’étais dit que jamais au grand jamais je ne vieillirais comme ces journalistes parlementaires blanchis sous le harnais que je voyais, jour après jour, traîner leur ennui et leur désabusement de la buvette aux Quatre-Colonnes, aller-retour, avec en fin de journée une fâcheuse tendance à la gite. Quand, à mon tour, j’ai récupéré en plus de mes activités au Monde un poste de correspondant politique d’un quotidien de province[3], j’ai hanté plus que d’habitude la salle des Pas-Perdus du Palais-Bourbon. « Et tu fais quoi ce soir ? » « Et toi ? » Ces questions récurrentes entre les signatures de la presse de province me semblaient incongrues. Comme s’il importait de savoir de quoi le voisin, et néanmoins concurrent, allait traiter ? À chacun de commenter l’actualité politique selon son propre prisme, un peu d’originalité, que diantre !

          Après une dizaine de chroniques, la rédaction en chef de L’Alsace se hasarda à me demander, après m’avoir bien sûr complimenté pour les articles, pourquoi je ne traitais pas l’actualité du jour. En clair, pourquoi je ne faisais pas nécessairement ma chronique sur le sujet retenu par les autres quotidiens, fruit des questions que mes « vieux » confrères échangeaient chaque jour. Une fois de plus, en voulant faire de manière différente, je n’avais rien compris à la situation. Le mouton peut être noir mais il faut qu’il marche avec le troupeau. À quoi bon lutter ? Je me suis conformé au cadre imposé.


Notes :

[1] Office de radiodiffusion-télévision française : créé en 1964 sous la forme d’un établissement public à caractère industriel et commercial, il exerçait la tutelle de la radio et de la télévision publique, la gestion des émetteurs et la production. Il a été démantelé en 1974. Quant à la couleur, elle n’a fait son apparition à la télévision qu’en octobre 1967.

[2] La mère de Pierre et Jean Sarkozy.

[3] L’Alsace, quotidien du Haut-Rhin, puis Le Télégramme de Brest.

 

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