143 – Renseignement

Pour participer au « grand jeu », il faut de grands joueurs. Par chance, ma route a croisé celle de quelques-uns de ces maîtres de l’ombre. Il serait plus honnête de dire qu’ils ont effectué un détour afin de me jauger. #RescapesdelEspece

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              Que des diplomates, ou assimilés, tissent un réseau de relations et s’efforcent de comprendre l’évolution politique, sociale, économique du pays dans lequel ils sont en poste n’a rien de scandaleux ni de compromettant. Les Français agissent de même à l’étranger. C’est leur métier et la loi du genre. Cette vérité séculaire se retrouve dans les Mémoires de Casanova, qui note que « les seuls espions avoués sont les ambassadeurs ». J’ai réservé le meilleur accueil à ces demandeurs de contact. Les deux parties ont des enseignements à tirer de l’échange. Ils se poursuivent si la relation humaine opère, sinon ils se distendent puis s’interrompent. Je me moque de la nature du bureau sur lequel arrivent les comptes rendus : département d’État ou CIA ; affaires étrangères, parti communiste ou KGB, peu importait. Au demeurant, si les rivalités bureaucratiques n’étaient pas si vives au sein des systèmes étatiques, les informations recueillies par les uns devraient irriguer la réflexion des autres.

            En poste à Matignon, j’avais laissé ma porte ouverte à Vladimir Fédorovski. Arrivé comme attaché culturel soviétique à Paris à la fin des années 1970, il n’en est jamais reparti. Un jour qu’il sortait de mon bureau et que Michel Delebarre y entrait, le directeur de cabinet de Pierre Mauroy me demanda : « Tu le reçois ? Tu connais son statut au KGB ? » J’avais ri. « Il a rang de colonel !» avait insisté Delebarre. Ukrainien par son père, Vladimir Fédorovski est vite devenu une figure d’un Tout-Paris où le statut d’espion, réel ou supposé, ne fait qu’ajouter à l’attrait. Dans ce domaine, il ne manque pas d’armes. Sa connaissance de la langue, de la culture, des vins… et des petits secrets mondains de coucheries diverses et variées, a de quoi faire pâlir de jalousie la moitié de la capitale. Au minimum.

            Seuls quelques étrangers de passage boudent parfois ce charme trouble de la vie parisienne. Dans une lettre, Verdi avait confié : « Si vous ne le dites à personne, je vous avouerai que je n’aime pas Paris, et que j’ai une antipathie mortelle pour les boulevards, car on y rencontre des amis, des ennemis, des prêtres, des moines, des soldats, des espions, des tapeurs, bref de tout un peu : je fais tout mon possible pour les éviter toujours. » Il aurait pu préciser qu’aucun de ces statuts n’est exclusif et qu’ils peuvent se combiner entre eux presque à l’infini.

          Par chance, un autre Italien, Ivo Livi[1], a depuis aimé flâner sur les Grands Boulevards. J’ai souvent fredonné dans son sillage en les parcourant des années durant. J’y ai vu de grands jours d’espoir mais aussi des jours de colère qui font sortir le populaire. J’ignore si Vladimir Fédorovski quitte parfois la rive gauche pour s’y aventurer. Après s’être engagé dans la pérestroïka et avoir été déçu par la pusillanimité de Gorbatchev, il est aujourd’hui un auteur francophone prolifique, dont les œuvres tendent à faire entrer dans les têtes de ces Français frivoles — ses nouveaux compatriotes depuis une décennie – les fondamentaux de l’histoire russe.

              Comme les flics écrivent volontiers des romans policiers, les anciens du renseignement brodent d’ordinaire à partir des univers qu’ils connaissent. Après une carrière au service de Sa Gracieuse Majesté britannique, au MI5 et au MI6[2], John Le Carré est devenu une célébrité littéraire internationale en publiant L’Espion qui venait du froid[3]. Percy Kemp, qui a lui aussi traîné ses mocassins vernis et sa raideur britannique au sein de cet univers, faisait montre, à Paris, de la même imprégnation culturelle locale que le Russo-Ukrainien. Je suis bluffé de voir des auteurs s’exprimer avec style dans une langue qui, au départ, n’est pas la leur.

              Lorsque Percy Kemp m’avait apporté son nouveau manuscrit et que j’avais découvert Harry Boone, j’étais tombé sous le charme de cet ancien enseignant irlandais reconverti dans le Renseignement. Je pénétrais au sein d’un univers comparable à celui de Le Carré, mais dans un contexte qui se situait aux antipodes. Aux brumes berlinoises succédait la chaleur du Proche-Orient, aux ronds-de-cuir corsetés de Londres se substituait la paresseuse nonchalance levantine de Beyrouth, à la guerre froide entre l’Est et l’Ouest, celle que les Occidentaux mènent avec leurs idées simples contre un islamisme pouvant couvrir diverses activités.

            J’ai défendu le manuscrit puis l’ouvrage[4] avec une passion qui, pour le coup, souffrait de se heurter au scepticisme habituel du milieu de la presse et de l’édition. Après tout, Le Carré était devenu une gloire mondiale à son troisième roman, et Le Système Boone était le troisième titre de Percy Kemp. À chacune de nos rencontres, j’avais l’impression de me trouver face au personnage du roman : le même mélange britannico-levantin, le même flegme ironique, la même façade respectable dissimulant un appétit de jouissances. Et le cercle parisien où il me conviait à déjeuner prenait, à mes yeux, des allures du Club-House, le siège de l’état-major des Services dans ses romans.

              La CIA constitue l’un des acteurs incontournables de cette littérature. Je ne pouvais éviter de croiser sa route. Du côté de l’ambassade des États-Unis, mon interlocuteur avait le statut de « conseiller politique ». Savoir si cet intitulé cachait d’autres responsabilités ne me préoccupait guère. Je me serais exprimé de la même manière quel qu’ait été l’interlocuteur, si du moins nous avions noué un contact humain. C’était le cas avec le conseiller politique américain. Nous avons commencé à nous voir, plus ou moins régulièrement, alors que j’étais journaliste au Monde. De temps à autre, il me faisait bénéficier de quelques informations non publiques sur le mouvement communiste international. Lorsque des hackeurs, militants amateurs ou façade de services concurrents, publièrent l’une des innombrables listes d’agents américains qui parsèment l’actualité depuis quelques décennies, et que ceux en poste à Paris eurent les honneurs des colonnes de Libération, son nom était apparu. Il était le second de l’antenne parisienne de la CIA.

             Imaginant que, pour lui, la journée ne devait pas être rose, j’avais pris mon téléphone afin de lui manifester ma sympathie. Il y fut sensible. Nous avons bavardé plus librement qu’à l’accoutumée. Il allait devoir quitter la France et envisageait de se replier sur une carrière universitaire. Il était surtout embarrassé pour ses enfants qui ignoraient sa double casquette et se trouvaient scolarisés dans un établissement américain de Paris.

            Avant de quitter ses fonctions, il organisa un déjeuner pour me présenter son successeur. Nous étions en octobre 1992, au lendemain du référendum de ratification du traité de Maastricht sur l’Union européenne. Face à des hôtes qui requéraient mon analyse, j’avais insisté sur le rejet par les peuples d’une Europe réduite à la seule dimension du libre-échange, conformément aux canons anglo-saxons, et sans espace géographique défini. À mes yeux, la construction européenne s’engageait dans une impasse si elle demeurait dépourvue d’un cadre politique et de limites claires. J’ai développé l’idée que c’était la dernière fois qu’un référendum sur l’Europe obtiendrait une majorité de « oui ». Le « conseiller politique » partant se tourna vers son homologue, à l’évidence dubitatif, pour souligner : « Je t’avais bien dit qu’il ne raconterait pas la même chose que les autres. » Le successeur n’a jamais repris contact.


Notes :

[1] Dont le nom de scène était Yves Montand. Son interprétation est disponible sur https://www.facebook.com/pfisterthierry la page Facebook qui accompagne et illustre le blog.

[2] Le Military Intelligence, section 5, est en charge du renseignement intérieur ; la section 6 travaille sur le renseignement extérieur et assure la liaison avec les services des autres pays.

[3] Gallimard, 1964.

[4] Percy Kemp, Le Système Boone, Albin Michel, 2002. Voir le portrait de l’auteur par Hélène Marzoff sur https://www.facebook.com/pfisterthierry la page Facebook qui accompagne et illustre le blog.

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