151 – Génération « Ma pomme »

Pour parler de l’attelage disgracieux formé par la mitterrandie et le trotskisme, avait été forgé le concept de « génération Mitterrand ». Vous n’avez pas oublié, rescapés de l’espèce. Aujourd’hui, pour parler de ces apparatchiks vieillis et usés jusqu’à la corde, on n’emploie plus cette expression. Ils sont devenus la « génération et moi, et moi, et moi ! ». #RescapesdelEspece

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Julien Dray

              Pour parler de ces apparatchiks aujourd’hui vieillis et usés jusqu’à la corde, on n’emploie plus dans les couloirs du PS l’expression « génération Mitterrand ». Ils sont devenus la « génération et moi, et moi, et moi ! ». Je ne peux m’empêcher de rapprocher ce propos du fait que le biographe de Donald Trump, D’Antonio[1], estime que son sujet d’étude incarne une Me generation, ou « génération ma pomme ». Il ne s’agit pas d’exonérer les générations précédentes de dérives narcissiques. À commencer par celle à laquelle j’appartiens.

             Les commémorations, déjà médiatiquement entamées deux mois à l’avance, des 50 ans de Mai 68 offrent un concentré de mégalomanie simplement stupéfiant. Tous ceux qui grouillent, grenouillent et scribouillent, pour paraphraser le général de Gaulle[2], étaient à l’époque, nous expliquent-ils en pontifiant, en tête des cortèges. Lorsque au fil des émissions je comptabilise le nombre de ceux qui ont dépavé la rue Gay-Lussac, je me dis qu’ils ont dû se battre entre eux pour obtenir le précieux bloc pierreux qui à désormais valeur de « titre révolutionnaire ».

           Et que dire quand, en plus, Alzheimer vient rôder ? Serge July nous précise que jamais, au grand jamais, la tentation de la violence n’a hanté une fraction des gauchistes. Pourtant, ses camarades maoïstes de la Gauche prolétarienne, dans le sillage d’Alain Geismar et de Benny Lévy, se sont à tout le moins posé la question. Les lecteurs de La Cause du peuple — dont j’étais par nécessité professionnelle[3] — aussi. Et July lui-même n’a-t-il pas cosigné à l’époque un ouvrage sur ce thème[4]?

           Ce travers est permanent, mais ce n’est pas un motif pour ignorer les ravages qu’il a effectués au sein de la « génération Mitterrand ». Dans ce chacun-pour-soi, l’incompétence de Harlem Désir et son élimination ont ouvert la route vers le sommet du PS à l’ancien lieutenant de Dominique Strauss-Kahn, Cambadélis. J’ai déjà évoqué les soupçons qui pèsent sur sa thèse universitaire, mais il faut aussi rappeler qu’après avoir présidé aux destinées de l’UNEF-ID[5] entre 1980 et 1984, il a prolongé et illustré les dérives financières récurrentes de la Mutuelle nationale des étudiants de France (MNEF). Il a été condamné à six mois de prison avec sursis et une amende pour recel d’abus de confiance en raison de confortables rétributions qui lui ont été versées par une filiale de la MNEF pour d’hypothétiques travaux à titre de « sociologue », alors qu’il disposait de son indemnité de député.

              Dix ans plus tôt, il avait été inculpé et condamné pour recel d’abus de biens sociaux, en raison d’un emploi fictif dont il avait bénéficié au sein d’Agos, une société gestionnaire de foyers de travailleurs immigrés. N’était-ce pas la preuve qu’il se préoccupait de leur sort ? Sinistre comédie. Son camarade Désir a lui aussi été condamné pour des faits analogues. La pratique des emplois fictifs pour les rémunérer à un moment ou un autre de leur carrière découle du fait que ces hommes passent directement du monde étudiant au statut de professionnel de la politique sans avoir jamais connu la vie d’entreprise, ou simplement la vie active normale avec ses obligations d’horaires. Il en résulte un rapport à la réalité sociale et à ses contraintes assez particulier, qui peut déboucher sur un aveuglement ponctuel ou une cécité.

              Le cas de François Fillon n’est pas différent, et sa relation à l’argent public pour financer sa vie familiale relève d’une dérive comparable. Manuel Valls est issu de ce moule. Naturalisé en 1982, il devient attaché parlementaire dès l’année suivante et n’a jamais, depuis, quitté soit les cabinets ministériels, soit les mandats d’élu. Il ne connaît que la vie étudiante, puis, embarqué d’abord dans le sillage de Michel Rocard, la périlleuse navigation au sein des courants du PS afin de se maintenir à flot et d’atteindre le port. Lui aussi cultive avec l’argent public des relations douteuses dont il avait offert une illustration en mobilisant un avion de la République pour emmener ses enfants voir un match du Barça. À Matignon, il a fait financer des études d’opinion, non pas pour mesurer l’impact de telle ou telle décision gouvernementale prise ou envisagée, mais pour satisfaire sa préoccupation première : l’échelon de pouvoir qu’il lui restait à gravir.

              L’argent public a été mobilisé pour évaluer les mimiques, la gestuelle, le style vestimentaire et même la coupe de cheveux du Premier ministre. Si on se souvient qu’à l’Élysée le coiffeur de François Hollande était rémunéré 9 895 euros par mois[6], une question se pose : le pouvoir socialiste a-t-il été celui d’Absalom[7] ? Hollande et Valls auraient dû prendre garde à ce funeste présage. Après son départ du gouvernement, ayant récupéré son siège de député, Manuel Valls a dédommagé son suppléant en lui versant une indemnité d’attaché parlementaire.

              Philippe Pascot, qui fut conseiller régional radical de gauche d’Ile-de-France et travailla durant treize ans avec Manuel Valls à la mairie d’Évry avant de se reconvertir en traqueur d’élus indélicats et dénonciateur des magouilles légales comme de la corruption politique[8], dit de lui : « Au début je le trouvais sympa, il n’était pas encore Dark Vador. Il est passé d’un type sympa à un type colérique et calculateur. (…) Il veut le pouvoir à n’importe quel prix, c’est un virus[9]. » Dans la trace de ce prédécesseur, l’itinéraire de Benoît Hamon est identique. Les exemples sont innombrables. Ce qui pose la question des origines sociales et professionnelles des parlementaires.

              Sous la IIIe République, au lendemain de la faillite du Cartel des gauches en 1924, Albert Thibaudet opposait à la République des avocats, celle des professeurs[10]. Génération après génération, l’omniprésence des énarques est dénoncée, non sans raison. L’interrogation devrait être élargie à la fonction publique en général, car elle constitue le vivier majeur de recrutement des élus[11]. Les fonctionnaires et assimilés bénéficient du privilège de la garantie d’emploi en cas de défaite et du cumul de carrière puisque, même absents en raison des obligations de leurs mandats, ils voient leur cursus initial se poursuivre. Et voici que, de Fillon à Valls en passant par Hamon, pointerait une République des attachés parlementaires ? Plus préoccupant, le phénomène se propage parmi les élus territoriaux. De plus en plus de notables locaux issus du droit, de la médecine… se trouvent en concurrence avec des permanents politiques qui ont comme seul univers professionnel le sillage des élus derrière lesquels ils ont construit leur carrière. Il en résulte une incontestable baisse du niveau de compétence. Je l’observe à Narbonne.

           En dépit de ses indéniables tares, la SFIO avait su maintenir la notion d’aventure collective, héritée des fondateurs du parti socialiste en 1905. Quand j’entends l’ancien ministre et actuel commissaire européen, Pierre Moscovici, dire que « Macron est un pur talent politique, probablement le plus pur que la France ait connu depuis Mitterrand[12] », je mesure à quel point la vie politique n’est plus qu’un agrégat de destins individuels, d’ambitions personnelles. Certes, elles ont toujours existé mais elles ne constituaient pas l’unique moteur. Quand un PS à la dérive ne propose plus de textes d’orientation à des congressistes que pour la forme mais choisit son premier secrétaire après un débat médiatique qui se résume à des « et moi je », « et moi je »…, force est de constater qu’une culture politique collective a désormais disparu. Les lois des jeux du cirque télévisuel l’ont emporté.

           Si Pierre Mauroy avait intitulé son premier ouvrage Héritiers de l’avenir[13], c’est parce qu’il éprouvait le sentiment de prendre place au sein d’une démarche qui s’étire génération après génération. Un destin personnel ne pouvait être envisagé que dans ce cadre. Lorsqu’en 1988 il a eu à choisir entre la présidence de l’Assemblée nationale et les fonctions de premier secrétaire du PS[14], en dépit du conseil qu’il avait sollicité auprès de moi, sa fidélité au parti a dicté son choix. C’est la raison pour laquelle il se refusait, intellectuellement, à une position minoritaire au sein de l’organisation socialiste. Certes, au fil de son cheminement politique il y fut parfois contraint, mais toujours à contre-cœur. À ses yeux, ne pas accepter les compromis qui permettent d’appartenir au courant majoritaire revenait à se singulariser au sein de l’aventure collective. À aucun prix il n’acceptait de faire passer le moi avant le nous. 


Notes :

[1] The Truth about Trump, Michael D’Antonio, Thomas Dunne books, 2015.

[2] Selon le témoignage de son fils Philippe, il aurait dit à Londres, après la signature de l’armistice : « Tout ce qui grouille, grenouille, scribouille n’a pas de conséquence historique dans ces grandes circonstances, pas plus qu’il n’en eut jamais dans d’autres. »

[3] http://www.lemonde.fr/archives/article/1971/01/28/a-travers-leurs-publications-les-maoistes-s-interrogent_2459657_1819218.html

[4] Vers la guerre civile, Alain Geismar, Serge July et Erlyn Morane, éditions et publications Premières / Stratégie, 1969.

[5] Union nationale des étudiants de France – indépendante et démocratique. Dans la longue et tumultueuse histoire de l’UNEF, faite de scissions et de regroupements, l’UNEF-ID a existé de 1980 à 2001.

[6] La maquilleuse était salariée à hauteur de 6 000 euros net par mois, dépense qui s’est maintenue à un haut niveau avec Emmanuel Macron. La professionnelle choisie est à son compte et, sur les trois premiers mois du mandat, ses factures se sont montées à 26 000 euros.

[7] Son histoire figure dans le deuxième livre de Samuel. Troisième fils du roi David, fier de sa prestance et de sa longue chevelure, il s’était révolté contre son père. Son armée fut défaite dans la forêt d’Éphraïm et, durant sa fuite, les cheveux d’Absalom se prirent dans les branches d’un chêne, ce qui permit sa mise à mort.

[8] Cf. Pilleurs d’État, 2015, Du goudron et des plumes (Délits d’élus, tome 2), 2016, et Allez (presque tous) vous faire foutre (Pilleurs d’État, tome 2), 2017, aux éd. Max Milo.

[9] Cité par Anne-Charlotte Dancourt, Les Inrocks, 11 février 2017.

[10] La République des professeurs, publié en 1927, préface de Michel Leymarie, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Charles-de-Gaulle Lille-III, Hachette Pluriel, 2006.

[11] Cf. La République des fonctionnaires, Thierry Pfister, Albin Michel, 1988.

[12] Radio Classique, 19 février 2018

[13] Stock, 1977.

[14] Cf. Tu ne crois pas que tu exagères ! p. 346-350.

 

 

 

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