152 – Bougisme sociétal

Nous avons connu, rescapés de l’espèce, la « gauche morale » à la sauce Rocard, la « gauche caviar » façon Jack Lang, la « boboïsation » selon la recette de Bertrand Delanoë, sans oublier cet « esprit Canal » symbolisé par une impertinence calibrée de manière à valoriser le progressisme des élites gouvernantes. Une même source les a alimentés : l’esprit de thermidor. #RescapesdelEspece

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Nicolas Sarkozy et Jacques Attali

              C’est à propos de la génération qui s’était affublée du patronyme de Mitterrand que Jean-Claude Pacitto a parlé d’une gauche thermidorienne. Son propos mérite d’autant plus l’attention que, dès l’aube du quinquennat de Nicolas Sarkozy, il avait relevé l’erreur politique qui consistait à recruter des personnalités de gauche du type Jacques Attali, Éric Besson ou Bernard Kouchner. « Le processus de “boboïsation” des cadres supérieurs et autres professions libérales éloigne ces catégories de la droite et les rend sensibles au “bougisme sociétal” du parti socialiste », analysait-il[1]. Encore qu’en matière de « bougisme », personne n’ait fait mieux que Nicolas Sarkozy, même si ce travers ne peut, chez lui, être qualifié de « sociétal ». Ce « bougisme sociétal », Pacitto le définira cinq ans plus tard en écrivant : « Fruit improbable de l’union du mitterrandisme et du trotskisme, le PS n’a, à vrai dire, aucune idéologie si ce n’est celle de suivre l’air du temps et de rebaptiser progrès les dérèglements de la société[2]. » Avec le terme « dérèglements », l’option conservatrice perce derrière l’analyse sans pour autant l’invalider.

              Quant à la part de la culture trotskiste au sein de cette génération, une anecdote rapportée par L’Obs[3] en trahit la profondeur : « “Mélenchon veut me voir, comment je dois faire avec lui ?” En cet été 2008, Benoît Hamon prépare l’unification de toute la gauche du PS et a besoin de conseils avant de rencontrer son aîné pour discuter de leur future motion commune en vue du congrès du parti qui se profile. Mais il ne sait pas comment l’aborder. Le député européen appelle son copain Pascal Cherki, qui connaît bien Mélenchon. “C’est simple : Jean-Luc est un lambertiste, il ne comprend que l’autorité et le rapport de force. Dès qu’il t’emmerde, fais-le chier. Tu le défonces, tu lui dis : ‘Barre-toi, si c’est ce que tu veux.’” En sortant de son rendez-vous avec l’ancien ministre de Lionel Jospin, Hamon appelle Cherki, goguenard : “Tu avais raison. Il m’a fait son numéro de pied-noir. Je lui ai dit : ‘T’es qui pour me parler comme ça ?’ Et il s’est calmé.” »

              L’échec de la social-démocratie française s’explique par un naufrage moral dont le cynisme de sa composante trotskiste porte, j’en conviens, une écrasante part de responsabilité. Une déroute équivalente à celle qu’avait connue la SFIO. Elle ne résultait pas des contorsions électorales mais de l’absence de probité révélée par les outils de répression utilisés durant la guerre d’Algérie : escadron de la mort et torture institutionnalisée. Laurent Joffrin[4] est allé jusqu’à prendre le risque de proposer une opposition historique continue entre une gauche bourgeoise, « élégante et élitiste », qui sauverait l’honneur, et une ligne prolétarienne, symbolisée par Guy Mollet, « professeur d’anglais et d’orthodoxie marxiste », incapable de tenir des positions intellectuelles honorables. Je serais tenté de répondre à cet adepte de la « deuxième gauche » que, s’il se plongeait dans l’histoire de ce courant alternativement (quand ce n’est pas simultanément !) « gauchiste » et « droitier » de la social-démocratie, il découvrirait le rôle essentiel que les trotskistes ont joué dans sa création et son développement. « J’dis ça, j’dis rien. »

              Lorsque Jacques Attali sévissait dans le sillage de François Mitterrand, la situation était désagréable mais non catastrophique. Un bonimenteur ne fait pas une politique. La dérive est devenue plus préoccupante avec la promotion au sein du gouvernement d’un de ses semblables : Bernard Tapie. Une situation que Pierre Mauroy a jugée inconvenante et que, n’a-t-il cessé de répéter, il n’aurait jamais acceptée. Avec Dray et sa bande, les charlatans ont installé leurs quartiers rue de Solférino et ont commencé à inspirer la marche des socialistes. Le bullshit analysé par Harry Frankfurt s’était, sans surprise, installé au cœur de la plus malléable des formations politiques françaises car la plus dépourvue de références idéologiques, donc de colonne vertébrale.

              N’ayant plus de vision de la société dont ils souhaitent accoucher, les socialistes confondent « progressisme » et course désordonnée derrière les soubresauts de la frange de l’opinion qu’ils entendent séduire. Le mariage pour tous en a offert une illustration. La reddition sans conditions de Benoît Hamon face à des écologistes pourtant naufragés en a été une autre. Quant à celui qui avait conquis la présidence de la République en se présentant comme l’adversaire de « la Finance », il aura achevé son parcours élyséen en homme-sandwich pour le compte de Publicis et de LVMH à l’occasion du lancement d’un salon technologique[5]. L’illusoire « modernité » leur tient lieu de boussole. Ils ne pouvaient, dans ce contexte, que croiser la route de la post-politique. Dès lors que les baratineurs étaient à pied d’œuvre et prenaient la barre en main, la navigation vers le naufrage devenait inéluctable.


Notes :

[1] Le Figaro, 5 février 2008.

[2] Le Figaro, 1er janvier 2013.

[3] 23 février 2017.

[4] Histoire de la gauche caviar, Robert Laffont, 2006.

[5] « Séquence inouïe à l’Elysée. (…) En gros, les promoteurs de cette manifestation d’initiative privée mais ouverte au public (45 000 visiteurs), le patron de Publicis Maurice Lévy et le patron de LVMH et propriétaire des Échos, Bernard Arnault, ont tenu conférence à l’Élysée, de 10h30 à 12 heures, pour se faire mousser. Récupération de la mode des start-up par les crocodiles du CAC40, récupération du succès de la French Tech par les représentants du capitalisme libéral à la papa. Le tout avec la bénédiction d’Axelle Lemaire et de François Hollande. » Dominique Nora, L’Obs, 21 février 2017.

 

 

 

 

 

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