153 – « Vive le Québec… libre ! »

Il existe deux grands types de dirigeants à la tête des États, rescapés de l’espèce. Ceux qui s’efforcent de survivre en se laissant porter par le courant et ceux qui cherchent à maîtriser le flot. Ceux qui godillent dans le court terme et ceux qui s’efforcent de porter leur regard au plus loin. #RescapesdelEspece

b154
De Gaulle au balcon de l’hôtel de ville de Montréal

              Ayant juste terminé mes études à l’École supérieure de journalisme de Lille, je me suis retrouvé, durant l’été 1967, stagiaire dans diverses radios de Montréal. J’arrivais peu après le spectaculaire « Vive le Québec… libre ! » lancé le 24 juillet par le général de Gaulle depuis le balcon de l’hôtel de ville d’une cité qui était anglophone dans ses publicités[1], ses enseignes et la manière de s’adresser à la clientèle dans les boutiques et les cafés. À Paris, j’avais eu le temps d’entendre avant mon départ les réactions, de dévorer une presse qui, en règle générale, s’indignait du manque de diplomatie du propos présidentiel et du soutien apporté à une minorité dérisoire, au risque de nous brouiller avec l’allié canadien. « Shocking » pour André Fontaine dans Le Monde. La tonalité qui ressortait des commentaires peut se résumer par : « Le Vieux est gâteux, on ne peut plus le laisser sortir, il est urgent qu’on en finisse. » Dans dix mois éclaterait Mai 68.

              À peine installé dans la métropole québécoise, j’ai commencé à réaliser qu’entre l’image de l’événement proposée à Paris et ce que je découvrais sur place, les différences étaient abyssales. Il ne s’agit pas de juger du bien-fondé ou non d’une initiative politique, mais d’apprécier chez son initiateur une connaissance approfondie d’un sujet, allant très au-delà d’une simple perception extérieure. En raison de mes activités professionnelles locales, j’avais été amené à nouer des contacts avec la presse montréalaise. Elle ne comprenait pas l’origine des critiques s’élevant en France contre Charles de Gaulle. Les Français pensaient à un simple dérapage en réponse à des acclamations devenues rares au pays, là où les Québécois avaient repéré un projet mûrement réfléchi.

              Christophe Tardieu[2] raconte que sur le Colbert, le croiseur qui l’emmenait au Québec, lors d’une promenade sur le pont de Gaulle avait demandé à l’amiral Philippon, son chef d’état-major : « Que penseriez-vous si je disais là-bas “Vive le Québec libre” ? » En phase avec les canons de la diplomatie officielle, le militaire, effrayé, l’avait incité à ne surtout pas agir ainsi. Le Général s’était limité à un commentaire sibyllin : « On verra, cela dépendra des circonstances. » Le Devoir, équivalent local du Monde par son côté « quotidien de référence », m’avait demandé un article pour tenter d’expliquer ce décalage « franchouillard ». À peine plongé dans le grand bain, je prenais conscience du fait que le Président, dont je souhaitais le départ comme citoyen et militant socialiste, connaissait mieux la situation du Québec que les plumes prestigieuses de la presse parisienne au contact desquelles je pensais me former. Le choc avait eu un côté vertigineux. Le réel pouvait-il être à ce point différent de son reflet médiatique ?

              En écoutant François Hollande, de passage à Cuba en mai 2015, rendre hommage au « Che », j’ai mesuré le chemin parcouru. Près d’un demi-siècle plus tard, un chef d’État français parcourait la planète en n’ayant des lieux où il se rendait qu’une image superficielle. Il n’avait pas travaillé le dossier. Il ignorait le réel. Sa vision de Cuba et d’Ernesto Rafael Guevara était au niveau de la symbolique pseudo-gauchiste des tee-shirts floqués de la célébrissime photo d’Alberto Korda, Guerrillero heróico. Le tourisme et le commerce exigent des sacrifices et les Cubains font avec, mais cette image n’est en rien de nature à les faire rêver. Derrière l’apparence de l’Argentin romantique, ils connaissent le stalinien[3] cruel, tueur de sang-froid et adepte des chasses aux sorcières qui, aux côtés des frères Castro, a imposé sa tyrannie sur l’île en prenant la direction des tribunaux révolutionnaires avec le titre de « procureur suprême ». Ils savent que, comme ministre de l’Industrie, il est le principal responsable de la faillite de la filière sucrière.

                Quant aux homosexuels, ils ont, comme d’habitude face à des pouvoirs dictatoriaux, constitué l’une des premières cibles[4] du régime qui bénéficiait, sur ce point, de la caution morale de la sainte Église catholique, apostolique et romaine. La même qui, à travers ses maternités, a participé aux vols de bébés de familles d’opposants politiques durant la dictature franquiste en Espagne, puis durant la dictature argentine. La même dont certains des prêtres bénissaient les pilotes et les équipages militaires qui allaient larguer en pleine mer les « disparus politiques » argentins, dont les corps sont venus s’échouer sur les rivages d’Uruguay. La même qui a fermé les yeux sur les agissements des prêtres pédophiles.

           Comme institution, l’Église catholique conserve, de siècle en siècle, une trajectoire : préserver l’ordre social traditionnel. Elle est disposée à garantir aux forces conservatrices la maîtrise du pouvoir politique si, en échange, lui est laissé le contrôle moral et idéologique des populations. Il s’agit, ni plus ni moins, du pacte que Thiers avait revendiqué, de manière officielle, lors de la discussion de la loi Falloux. Un pacte qui l’a conduite, au fil de l’histoire, à commettre et à couvrir des crimes abominables. Elle s’en exonère au prix d’actes de contrition périodiques, comme il existe des serviettes du même nom. Quelques larmes de crocodile plus tard, imperturbable, elle reprend sa trajectoire, laissant les naïfs et les trop rusés gloser sur ses luttes internes entre progressistes et traditionalistes. Non que ces nuances n’existent pas, mais les légères inflexions sur la barre du navire ne sont pas de nature à modifier son cap.

                En compagnie des autres citoyens dont la conduite était jugée « impropre », tels les hippies, les témoins de Jéhovah, les artistes « diversionnistes » et tous ceux qui n’entraient pas dans la norme étatique, les homosexuels ont été enfermés par le pouvoir castriste dans des Unités militaires d’aide à la production, les célèbres UMAP, c’est-à-dire dans des camps. Les homosexuels y subissaient des « traitements » par électrochocs supposés les « guérir ».

          Au début des années 1980, alors présidente des étudiants du PC cubain, la seconde fille de Raúl Castro s’était prononcée contre l’exclusion des gays du PCC. Après des études de psychologie, Mariela Castro Espín a consacré sa thèse à la transsexualité et elle milite en faveur des droits des personnes LGBT, sans aller jusqu’à défendre la liberté d’expression. Elle persiste à présenter les UMAP comme « une sorte de service militaire pour faciliter l’obtention d’une qualification aux fils d’ouvriers et de paysans, qui à la sortie leur permettrait l’accès à un travail mieux rémunéré ». La seule restriction relève de la pantalonnade : « C’était une période avec beaucoup de confusions, une nation révolutionnaire était en train de se créer en même temps que des attaques de terrorisme d’État dont le peuple cubain était l’objet : c’était très difficile. Ce fut une des initiatives, et dans certaines de ces unités se trouvaient des gens qui humiliaient les homosexuels, qui considéraient qu’il fallait les faire travailler pour qu’ils deviennent des “hommes”. Il fallait les “transformer”, ça c’était l’idée de l’époque, et elle était ancrée dans le monde entier. Même les psychiatres pratiquaient des thérapies pour les faire devenir hétérosexuels[5]. » Un argumentaire qui a été également utilisé par son oncle Fidel.

        Cette inculture de François Hollande face aux réalités cubaines et cet aveuglement seront confirmés par son ancienne compagne et par ailleurs ministre, lors des obsèques de Fidel Castro. Elle s’est entêtée à nier le caractère dictatorial du régime castriste et les atteintes aux droits de l’homme : « Ils se sont inspirés de la Révolution française, sans pour autant connaître la terreur qu’il y a eue pendant la Révolution française[6]. » Les propos de Ségolène Royal sont ceux d’une bourgeoise conformiste de passage. Il n’y a pas lieu de s’appesantir. Le filon a continué d’être exploité, avec une égale légèreté, par la maire de Paris, Anne Hidalgo. Pour saluer une exposition sur « Le Che à Paris » organisée dans son hôtel de ville, elle a cru pouvoir parler sur Twitter d’« une figure de la révolution devenue une icône militante et romantique[7] ».

                 Les propos de cette nature s’inscrivent dans une lignée où figurent nombre d’intellectuels français qui, décennie après décennie, ont répondu aux invitations de divers dictateurs et se sont extasiés devant Mussolini, Hitler, Staline, Mao… L’adhésion de Chantal Mouffe a une autre portée. Cette catholique belge étudiait la philosophie à l’université de Louvain dans les années 1960. Elle a vu, pour l’amour d’un Colombien et après avoir croisé la route d’un prêtre adepte de la théologie de la Révolution, son destin basculer. Elle a puisé son inspiration dans les grands mythes sud-américains, confortée par son second compagnon qui était lui-même imprégné du péronisme argentin. Cet ancrage ne pouvait que séduire le « bolivariste » Jean-Luc Mélenchon. Seulement, quand elle parle de « changer le peuple », qu’elle se réfère à ce castrisme qu’elle a longtemps accompagné, je ne peux manquer de m’interroger sur cette orientation sexuelle qu’il fallait également changer.


Notes :

[1] J’avais mis plusieurs jours à réaliser que l’une des publicités diffusées à l’antenne, qui vantait la marque « Saingeur », évoquait l’entreprise ayant fabriqué la machine à coudre utilisée par ma mère et que je connaissais depuis mon plus jeune âge : « Singer ».

[2] La Dette de Louis XV, éd. Le Cerf, 2017.

[3] On lui doit la formule « Celui qui n’a pas lu les quatorze tomes des écrits de Staline ne peut pas se considérer comme tout à fait communiste ». Dans les années 1950, il a signé certaines des lettres à sa mère « Staline II ».

[4] Cf. Reinaldo Arenas, Antes que anochezca, traduit par Liliane Hasson, Avant la nuit, Actes Sud, 2000. Adaptation cinématographique, sous le même titre, de Julian Schnabel, 2000. Un autre film, de Tomás Gutiérrez Alea et Juan Carlos Tabío, Fraise et chocolat, sorti en 1993, avait illustré à la fois la discrimination que le parti communiste cubain imposait aux gays dans les années 1970-1980 et le début de la levée du tabou sur ce sujet par les autorités castristes.

[5] Interview au quotidien argentin Clarín, 8 novembre 2007. Rendant compte de l’ouvrage La Lutte : Cuba après l’effondrement de l’URSS (éd. Vendémiaire), que Vincent Bloch a tiré de sa thèse de doctorat qui, en 2012, avait reçu le prix de la meilleure thèse de l’EHESS et le prix Raymond Aron, Paulo A. Paranagua écrivait dans Le Monde des livres du 5 avril 2018 : « À ceux qui, après un séjour à Cuba, reviennent séduits par la dignité ou la chaleur des gens et extasiés par l’éducation et la santé gratuites, on ne saurait trop recommander (…) un récit à la Balzac, méticuleux et passionnant, sur les intrigues et les stratagèmes déployés par les Cubains pour “résoudre”, comme ils disent, leurs trois problèmes quotidiens : le petit déjeuner, le déjeuner et le dîner. La famine ne rend pas digne. Il est plus facile d’abolir les classes dans le métro parisien que dans la société, même quand elle se prétend socialiste. L’auteur, sociologue, anthropologue, mais aussi linguiste et politologue, décrit donc successivement trois milieux différents : le petit peuple, la classe moyenne et les bas-fonds, que les vieux marxistes auraient appelés lumpenprolétariat, sous-estimant leur immense appétit pour l’enrichissement. La lutte qu’il raconte est une suite de combines, de menus larcins ou de gros trafics, d’arnaques aux étrangers, de dissimulation à l’égard des proches, des voisins et a fortiori des autorités, pourtant elles-mêmes empêtrées dans des faux-semblants devenus une seconde nature à force de rituels consentis. L’adaptation à l’arbitraire et surtout à l’incertitude oblige à un mouvement perpétuel, où les positions changent sans cesse comme dans un jeu de rôles. »

[6] Santiago, 4 décembre 2016.

[7] 28 décembre 2017.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s