161 – La tradition de la Hanse

Depuis l’aube de l’humanité, depuis les gravures rupestres, l’art, la religion et le pouvoir ont été mêlés dans une même démarche qui incarnait l’autorité du savoir. Alors, rescapés de l’espèce, ne vous étonnez pas que le couple artiste-décideur continue, de nos jours, à façonner notre cadre de vie et nos références culturelles. #RescapesdelEspece

              Lorsque j’ai cessé de travailler avec Pierre Mauroy, en 1986, pour me consacrer à l’édition, le lien s’est trouvé maintenu grâce à Michel Faucher. Si la politique était mon univers, il le côtoyait de fait comme, à l’inverse, grâce à lui je pénétrais un monde artistique qui était le sien.

           Mauroy n’ignorait rien de notre relation puisqu’il avait eu l’occasion de venir dîner dans notre appartement dans les années 1970, comme d’autres hommes politiques. Jean-Claude Gaudin, par exemple. Michel, alors rédacteur en chef d’Ère régionale, avait accompagné Pierre Mauroy durant certaines de ses tournées électorales. Ils conservaient un souvenir mi-amusé, mi-angoissé d’un trajet au-dessus du Massif central durant lequel le petit avion loué pour la circonstance fut contraint par un orage à un atterrissage précipité.

          Puis Michel est devenu directeur de la rédaction de La Vie électrique, tout en collaborant à de nombreuses publications comme Galerie des arts, Artistes, Cimaise, Opus ou la revue Architecture. En héritier des traditions des notables de la Hanse[1], le maire de Lille, de retour dans son beffroi, eut l’idée d’utiliser le cérémonial des vœux pour doter sa ville d’une collection d’œuvres contemporaines. Il décida de demander, chaque année, à un artiste une création inspirée par Lille, au bénéficie de la ville, et qui serait déclinée en lithographies et en cartes de vœux. À ces commandes standardisées[2], se sont ajoutés des projets plus conséquents entraînant la décoration de salons entiers, à la manière, toutes proportions gardées, de Michel-Ange et de la chapelle Sixtine. Michel fut chargé de lui proposer, année après année, le créateur susceptible de correspondre au projet.

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Pierre Mauroy en témoigne dans sa lettre de condoléances.

 

               Venait immédiatement à l’esprit le nom de Kijno. Arrivé de Pologne enfant, au milieu des années 1920, Ladislas Kijno a d’abord vécu dans le Pas-de-Calais, à Nœux-les-Mines, la région natale de sa mère. Une commune qui bénéficie, grâce à la générosité de l’artiste, d’une donation de qualité. Après avoir effectué des études de philosophie à l’Université catholique de Lille, il se mêle au milieu artistique et fréquente des poètes comme Louis Aragon et Francis Ponge.

              De retour d’un voyage en Chine en compagnie du peintre Chu Teh-Chun, il était hanté par le visage du Bouddha comme par le thème des Cavaliers. Après avoir reçu un ouvrage que je venais de publier, il m’en avait remercié en traçant une tête sur une feuille avec la mention « Bouddha regarde Le Repas des fauves[3] ». Bien sûr, cette feuille avait été froissée puisqu’il s’agit d’une des caractéristiques de l’œuvre de Kijno, au même titre que la vaporisation. Il a été l’un des pionniers de cette technique, ce qui amène parfois à le présenter comme un père spirituel du street art français.

              Il expliquait que l’idée d’user de la vaporisation lui était venue pendant la guerre d’Algérie, lorsqu’il couvrait les murs d’inscriptions hostiles à l’intervention militaire française. Parfois, le week-end, nous allions avec Michel et Miguel déjeuner chez lui, à Saint-Germain-en-Laye. Ou plutôt chez eux. L’écrivain François Xavier a eu raison, lors du décès de Kijno en novembre 2012, d’écrire sur son blog : « Kijno m’a quitté, et avec moi la douce Malou, son épouse, à qui je pense sans cesse, binôme cardinal de ce couple d’exception que formaient Lad et sa moitié, elle sans qui rien, certainement, n’aurait pu se dérouler de cette manière-là…[4]. » Ancienne hôtesse de l’air rescapée d’un crash, Malou irradiait littéralement aux côtés de Lad. Elle était la douceur et l’intelligence du cœur incarnées. Quand, après avoir fait honneur à sa cuisine, Lad nous entraînait dehors, elle nous regardait sortir avec un regard complice et bienveillant.

              Dans l’atelier, je me perdais dans la succession des représentations de Siddhartha Gautama. Je dialoguais avec elles de manière plutôt exotique, avec cette fascination pour l’autre côté de la ligne d’horizon qui m’a toujours habité. Cette série n’était qu’un des jalons de la recherche philosophique et métaphysique qui habita Kijno sa vie durant. Picasso lui reprochait d’être « trop enclin à philosopher ».

           Cette quête a été jalonnée par une Cène pour l’église du plateau d’Assy en Haute-Savoie. Un parcours ainsi résumé par Salah Stétié : « Lad croyait à l’Intelligence, c’est-à-dire aux liens étroits entre les choses et l’Esprit. Car le visionnaire était aussi un philosophe qui avait lu Aristote et Thomas d’Aquin et qui, dans sa jeunesse, avait d’idées et d’intuitions échangé des lettres avec l’immense Paul Claudel. Comme Paul, et comme Thomas, il croyait à l’Animus et à l’Anima, l’Anima la substance originale et féminine de l’âme que l’Animus, l’Esprit, le Modeleur inspiré, formulateur et normatif, venait achever selon sa propre règle, participant aussi avec les propres moyens de l’homme, si pauvres fussent-ils, à la création universelle, celle qui derrière l’homme retrouve l’ouvrier, ce contributeur à la vision du Grand Tout[5]. »

              Ce Tout se ramènerait-il à une question de « genre » ? Après le sexe des anges, voici que s’ouvrirait un autre débat vertigineux. Quel est le genre de l’âme et de l’esprit ? Les métaphysiciens ont du pain sur la planche pour les siècles des siècles. Amen. Si, avec moi, l’ancien compagnon de route du parti communiste blaguait volontiers sur la politique en général et la gauche en particulier, ou évoquait Tahiti et sa si chère île de Pâques, il avait avec Michel et Miguel des échanges plus denses. Michel et Lad étaient frustrés par leur vaine recherche d’une structure humaine capable de répondre à leur quête d’au-delà.

b161c                                                                    Ladislas Kijno

              C’est à Kijno, en raison de cette recherche spirituelle, qu’a été confiée la réalisation de la rosace de Notre-Dame de la Treille, l’ambitieuse cathédrale que de riches bourgeois avaient commencé à édifier dans le Vieux Lille au XIXe siècle, sans parvenir à la terminer. Une panne qui rappelle la non moins ambitieuse aventure de Saint-Just et Saint-Pasteur à Narbonne, élevée au XIVe siècle avec des voûtes comparables à celles des cathédrales de Beauvais ou d’Amiens. Elle constituait le chantier français sans doute le plus ambitieux au sortir du Moyen Âge, mais seul le chœur a pu être construit, en raison de l’hostilité de la bourgeoisie marchande, s’exprimant par l’intermédiaire de ses « consuls ». Ils s’opposèrent à une destruction des murailles de la cité pour bâtir l’édifice religieux. L’un d’eux, à titre de représailles, a été représenté sous forme de gargouille.

               Achever Notre-Dame de la Treille était l’un des rêves du « cardinal rouge », Mgr Liénart, qui après avoir été le plus jeune évêque de France demeura quarante ans à la tête du diocèse de Lille. Il devait son surnom au fait d’avoir soutenu des grévistes durant les années 1930, ce qui ne l’empêcha pas d’épauler le maréchal Pétain et le régime de Vichy au nom d’un légitimisme consubstantiel à l’Église catholique. Je fais l’effort de chasser de mon crâne la chanson de Brel sur les Flamands, « nazis durant les guerres et catholiques entre elles[6] ».

            Dans les années 1960, nous percevions ce bâtiment de briques dépourvu de façade et ne ressemblant à rien, comme une sorte de pastiche. Dans les années 1970, on a parlé de le raser. Après le décès de Mgr Liénart en 1973, au moment où Pierre Mauroy prend en main les destinées de la ville, le statut de Notre-Dame de la Treille bascule. Le nouveau maire lance le processus de réhabilitation du Vieux Lille et favorise, ce faisant, l’achèvement de la cathédrale. Il faut dire que la gestion de ce bâtiment a été rendue particulièrement complexe car il avait échappé à la loi de séparation des Églises et de l’État. En 1905, Notre-Dame de la Treille n’était qu’église de pèlerinage et non église paroissiale, elle n’était pas concernée par les nouveaux textes législatifs. Elle sera achevée et inaugurée en 1999, et les obsèques de Pierre Mauroy y ont été célébrées en juin 2013.

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Notes :

[1] Pierre Messmer, lui aussi, était fier de la restauration de la chapelle des Cordeliers, à Sarrebourg, durant son mandat municipal. Seul le chœur gothique fut restauré et l’ancienne caserne qui occupait la nef fut démolie. La baie qu’occupe actuellement le vitrail de Marc Chagall, « l’Arbre de vie », était fermée et l’architecte Robert Renard avait proposé de l’ouvrir. Dans un courrier à Pierre Messmer, Chagall associe le thème de la Vie avec celui du Paradis. Cf.

http://www.lavieb-aile.com/2016/06/le-vitrail-de-l-arbre-de-vie-de-chagall-a-la-chapelle-des-cordeliers-de-sarrebourg.html?fbclid=IwAR2nw3v3fB9A7vNVNj_ThGRewWvFZknAnDGqNB-A4DD87wQriUWknOy0uEM

[2] Une toile 200 x 200. Télémaque (1990), Isnard (1992), Lataster (1993), Seguí (1997) et Rancillac (1998).

[3] Cosigné avec Fabrizio Calvi, op. cit.

[4] Publié sur le Huffington Post le 1er décembre 2012.

[5] Allocution prononcée le 6 octobre 2013 à la maison Elsa Triolet-Aragon.

[6] Les Flamingants, chanson comique, Jacques Brel/João Donato/Caetano Veloso, éd. Zoom Ediçoes Musicais Ltda, 1977 Barclay.

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