162 – Abbés de Cour

Convient-il d’octroyer l’art au peuple, ou celui-ci est-il capable d’effectuer ses choix et d’opter pour son modèle d’approche ? La réponse vous semble évidente, rescapés de l’espèce. Tel n’est pas l’avis de nos abbés de Cour. #RescapesdelEspece

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Message de Gilbert Delaine aux adhérents de son association après le décès de Michel Faucher

              De cette amitié avec Kijno, mais aussi avec des artistes comme Combas ou surtout Paul Jenkins, ne pouvait manquer de découler la rencontre entre Michel Faucher et Gilbert Delaine. Rien ne prédisposait ce dernier à se consacrer à l’art contemporain. Comme il aimait à le répéter, en matière d’art il ne connaissait que les calendriers de la Poste. Jusqu’au jour où cet ingénieur des Ponts et Chaussées est tombé en arrêt, chez son dentiste, devant une œuvre de Kijno.

             Catholique fervent, engagé dans la vie associative, notamment au sein du mouvement Emmaüs de l’abbé Pierre, Gilbert Delaine a utilisé les ressources de cette forme de militantisme pour réaliser un nouveau rêve : mettre ce type d’œuvres à la disposition du plus grand nombre. Il s’est lancé le défi de constituer une collection d’art contemporain et il y est parvenu, grâce au soutien de mécènes locaux recrutés parmi les industriels nordistes, mais surtout en nouant un lien personnel direct avec les artistes.

              Il avait mis au point une forme de deal : pour une œuvre qu’il leur achèterait, les artistes lui en donneraient une seconde. Comme il n’était pas question qu’elles soient enfermées dans un coffre ou disponibles seulement pour le collectionneur, plusieurs ont accepté et, petit à petit, comme l’oiseau fait son nid, Delaine a édifié sa collection puis le musée pour la présenter : le Musée d’art contemporain (MAC) de Dunkerque, devenu aujourd’hui le LAAC[1]. Michel est venu appuyer sa démarche et tenir le rôle de commissaire de la plupart des expositions temporaires présentées. À ce titre, il a notamment organisé la première grande rétrospective de l’œuvre de Schneider.

          Je suivais pas à pas l’évolution du projet. Lorsqu’en 1982 le musée a pu être inauguré, les officiels de la Culture lui ont tourné le dos. Une démarche de cette nature, réalisée par un amateur avec la complicité des artistes, n’entrait pas dans les canons administratifs du ministère. Apporter la culture au peuple, oui. Pas question, en revanche, que le peuple se l’approprie par lui-même. Où irait-on ? Comme si ces béotiens étaient capables de juger par eux-mêmes ? On croit rêver, dans quel monde s’imaginent-ils ? Laissons les élites effectuer les choix esthétiques, et que la foule se contente de consommer, on ne lui en demande pas plus. Si elle dit merci, nous serons dans la plus parfaite des normes politiques énarchiques, si chères à la gauche bien-pensante. La bureaucratie n’adoube que ce qu’elle contrôle. Il ne pouvait exister de musée qui ne soit estampillé par ses soins. Il ne peut exister de création contemporaine de qualité que si elle est validée par elle. Hors des arcanes du ministère, point de salut.

          Il faut savoir que les hauts fonctionnaires qui échouent à la Culture ou aux Affaires sociales sont ceux qui sont sortis de l’ENA en queue de classement. Non que les mieux classés soient nécessairement les plus ouverts intellectuellement parlant, mais c’est un autre débat. Comme le disait, en 1981, le général Jacques Saulnier[2] en accueillant les nouveaux « X » : « À Polytechnique, la proportion de cons est la même que dans toutes les collectivités. Mais ils sont d’autant plus dangereux qu’on les a sélectionnés avec soin. » Une remarque valable pour l’ENA. À l’auberge, le dicton proclame : « Aux tard-venus les os ». Quand c’est Marianne qui régale : « Aux étudiants médiocres les ministères délaissés ». Les queues de classement, n’ayant pu postuler ni aux grands corps de l’État ni aux ministères régaliens prestigieux, se doivent de venger cet échec initial. Leur morgue en devient d’autant plus hautaine. Ils ont une revanche sociale à prendre pour panser leur blessure d’amour-propre. Ils surjouent leur autorité puisque leurs camarades de promotion les regardent avec condescendance.

               Jack Lang, qui adore se prévaloir d’une liberté d’allure et de son goût pour l’art contemporain – surtout lorsque des œuvres lui sont offertes –, s’est comporté comme tout ministre moyen : il s’est couché devant son administration. Il a refusé de venir inaugurer l’édifice dunkerquois. J’étais intervenu auprès de Jérôme Clément, en charge des questions de culture à Matignon, sans plus de succès. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la nomenklatura des « cultureux » parisiens ne pouvait s’abaisser à cautionner un « bouseux » provincial sans pedigree.

              Apparence, snobisme et faux-semblant font plus que passion authentique, force de conviction et patience dans le travail d’édification. Leur manière de considérer les arts me fait penser à cet abbé de cour traitant de Dieu, mis en scène par Patrice Leconte dans son film Ridicule[3]. Devant la noblesse de Versailles assemblée, il démontre au roi, par une série de syllogismes, Son existence. Le monarque est émerveillé. L’abbé, ébloui par son triomphe, ne se maîtrise plus et ruine sa cause en claironnant : « Mais je pourrais tout aussi bien démontrer le contraire, quand il plaira à Sa Majesté. »

                    Face aux œuvres, ces officiels des Beaux-Arts, comme on nommait jadis leur administration, ont un comportement identique. Peu leur importe le contenu, seul compte le statut social de la manifestation. Et vous voudriez que je pardonne à cette « gauche » de pacotille ses trahisons constantes ? Heureusement qu’en 1996 Ladislas Kijno est parvenu à convaincre l’évêque de Lille, Mgr Vilnet, de récupérer les œuvres rassemblées par Gilbert Delaine sur le thème de la Passion dans une centre d’art sacré contemporain qui a été logé dans la partie moderne de l’immense crypte de Notre-Dame de-la-Treille, la plus vaste d’Europe, paraît-il. En 2013, la ville de Lille acceptait la donation du célèbre « Chemin de croix », réalisé par Kijno et par Robert Combas, un des maîtres de la figuration libre que Malou présente comme « le fils spirituel » de Lad.

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Chemin de croix de Kijno et Combas

Notes :

[1] Lieu d’art et d’action contemporaine.

[2] Cité par Clément Lacombe, Le Point, 17 novembre 2016.

[3] Film sorti en 1996 et qui a reçu quatre César dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur. Cette séquence est visible sur  https://www.facebook.com/pfisterthierry, la page Facebook qui illustre et complète ce blog.

 

 

 

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