163 – Deux époques

Dialoguer avec des artistes comme Ladislas Kijno, Paul Jenkins ou Olivier Debré, ce n’est pas seulement parler d’art, rescapés de l’espèce. À partir de l’image capturée sur la toile, la conversation va dériver vers des visions plus philosophiques et, le plus souvent, métaphysiques. #RescapesdelEspece

              Michel avait sur les femmes d’artistes une théorie dont Malou aurait pu être l’exception qui confirme la règle. Selon son expérience, pour qu’un artiste parvienne à s’épanouir et à prendre place de manière stable sur le marché de l’art, il en fallait deux. La première pour la période de bohème, d’intuitions libres, de création débridée. La seconde quand vient le moment de gérer l’œuvre, d’établir un relevé des toiles, d’empêcher les dons à tort et à travers, bref de s’occuper du catalogue et du tiroir-caisse. Des caractères aussi antagonistes ne peuvent se trouver en une seule personne. Deux femmes, une pour chaque époque de la vie. Dans son cas, Michel avait résolu le dilemme de manière différente : par accumulation. Encore que, si j’appliquais son raisonnement, le premier compagnon qu’il s’était choisi avait davantage correspondu aux qualités attendues du second. J’aurais eu tort de me plonger dans cette comparaison malsaine. D’abord, Michel n’était pas un artiste. Bien qu’à sa manière… Et l’essentiel n’était-il pas que nous soyons demeurés côte à côte ?

Paul Jenkins

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              En lisant, avec délectation et admiration, à l’heure où l’actualité bruissait des destructions opérées par les fanatiques de Daech, le Palmyre[1] de Paul Veyne, j’avais repensé à l’ouvrage qui lui avait valu, en 2014, le prix Femina de l’essai[2]. Il y évoque ses rencontres avec Paul et Suzanne Donnelly Jenkins. Jenkins, dont Paul Veyne a notamment traduit Anatomy of a Cloud[3].

          Lorsque Suzanne et Paul venaient dîner chez nous, cette théorie de Michel ressurgissait de manière inévitable au spectacle du contraste entre lui et elle. Elle pilotait les projets, notamment éditoriaux, les expositions et les spectacles, qu’elle a d’ailleurs cosignés. Ce fut le cas pour Le Prisme du chaman[4] que nous étions allés voir et qui avait pour ambition de symboliser par le geste, par la danse, l’obsession de Jenkins : le passage des couleurs à travers le prisme.

            Paul avait, durant sa jeunesse à Kansas City, dans le Missouri, suivi les cours d’une école de théâtre. Par la suite, il s’est orienté vers la peinture et il s’inscrivait dans cette abstraction lyrique dont Michel était friand. Il a mené une double carrière, en Europe et aux États-Unis, aussi à l’aise sur chacune des rives de l’Atlantique. Chez lui, je retrouvais des caractéristiques d’accueil, de partage présentes chez Kijno, et aussi ce goût pour la philosophie, la métaphysique. Je laissais les deux autres composantes du trio mener la conversation sur ces terrains qui ne sont pas franchement miens. Paul Jenkins est longtemps demeuré un adepte des thèses de Georges Gurdjieff, le mystique russe, ce qui est rédhibitoire à mes yeux. Ensuite, les spiritualités asiatiques ont prédominé, le bouddhisme zen notamment. Il s’était aussi frotté à la psychanalyse à travers les œuvres de Freud et de Jung, ce qui entraînait de savantes controverses avec Miguel. Paul, en prolongement, lui avait offert une de ses toiles avec, au dos, une chaleureuse dédicace. Nous l’avons donnée à sa sœur, Susana, après son décès.

Olivier Debré

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                  J’accompagnais parfois Michel lorsqu’il rendait visite à Olivier Debré dans son atelier parisien. Pendant qu’ils bavardaient, je détaillais l’environnement, l’amoncellement de toiles, de documentation, les aérosols abandonnés… Je m’en étais inspiré pour un feuilleton politique estival qui m’avait été commandé[5] et dans lequel j’avais fait d’Olivier Debré l’un des personnages. À l’époque, une rétrospective de son œuvre était présentée au Jeu de paume. Ce qui m’avait, au passage, permis de glisser dans l’ouvrage quelques répliques sur Michel Faucher et le peintre Angel Alonso. Je résiste difficilement à la private joke[6]. Olivier était ravi de cette parution et allait répétant : « Avez-vous lu le livre que Thierry m’a consacré ? »

                Michel avait permis, avec le conseil général de la Haute-Garonne, d’animer des lieux comme la basilique Saint-Just de Valcabrère et la cathédrale Saint-Bertrand de Comminges où Olivier Debré avait réalisé d’amples bannières. La communion entre eux est illustrée de manière saisissante par une scène que Michel avait utilisée dans une de ses chroniques pour la revue Cimaise, à l’été 1993. Il rentrait d’un voyage en Chine, dans la province du Shaanxi notamment, et à Xi’an il avait admiré les fameux Guerriers de l’éternité. À son retour, il rend visite à Olivier, qui ignorait ce voyage. Face aux nouveaux aplats qui lui sont présentés, Michel s’exclame : « Tu es allé à Xi’an ! » Les tableaux y avaient été peints.

                 « Aucun doute n’était possible », commentait Michel en soulignant : « Olivier Debré va au monde. Il capte autant qu’il se livre. Aspiré par l’espace, il s’y mêle pour en libérer de manière instinctive et contrôlée les subtiles vérités, les multiples contradictions. » Comparable à celle qui me liait à Jules Roy, l’amitié entre Michel et Olivier Debré était profonde. Ils sont morts presque simultanément[7]. « Dans l’état d’Olivier, je n’ai pas osé le lui dire, m’a écrit son épouse Denise après le décès de Michel, et me porte le messager de la grande émotion qu’il aurait de cette nouvelle. »


Notes :

[1] Albin Michel, 2015.

[2] Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas, Albin Michel.

[3] Galilée, 1985.

[4] Joué à l’Opéra-Comique en mai 1987, avec une mise en scène de Simone Benmussa et une musique d’Henri Dutilleux.

[5] Le mort qui parle, un mystérieux dossier menace Jacques Chirac, Albin Michel, 1995.

[6] N’est-ce pas, Lyne ? Cool, cool !

[7] Olivier Debré est décédé le 1er juin 1999.

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