165 – La tour Tatline

Vous qui hantez les réseaux sociaux, rescapés de l’espèce, savez mieux que quiconque que pour sortir de l’anonymat il convient de s’assurer une visibilité. Il en va de même sur un planisphère. Pour exister dans la géographie planétaire, il convient de savoir se donner à voir. #RescapesdelEspece

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              En errant dans Managua, une ville périodiquement ravagée par des tremblements de terre – elle a été détruite en 1931 et en 1972, notamment – et qui venait de subir un nouveau séisme, je suis tombé sur une sorte de galerie qui présentait les œuvres d’artistes locaux. Je suis entré fureter et j’en suis ressorti avec deux petites toiles, des naïfs. À mon retour à la villa qui avait été mise à la disposition de Pierre Mauroy lorsqu’il avait manifesté le désir d’aller voir à quoi ressemblait l’expérience de gouvernement des sandinistes au Nicaragua, l’ancien Premier ministre était sous les ombrages du jardin. Il s’intéresse à mes achats et commence à m’interroger sur ces œuvres. Je lui parle du renouveau, en France, de cette forme d’art. Aussitôt, sa petite machine intérieure se met en marche. Il bâtissait un commerce international de « naïfs » nicaraguayens qui financerait la Fédération mondiale des villes jumelées (FMVJ) dont il venait de récupérer la présidence. Il m’a fallu le ramener sur terre. J’ai toujours détesté devoir le faire. Ses rêves avaient quelque chose d’étonnant, d’exaltant.

              Le rêve n’est-il pas l’un des constituants de tout mouvement d’émancipation ? Il n’y a pas de changement sans utopie, il n’y a pas de politique sans projection vers un avenir meilleur. Il faut sélectionner une étoile et fixer le cap. En l’absence de cette dimension, ne demeure que la gestion. « Du passé faisons table rase, foule esclave, debout ! Debout ! » Des paroles qui n’existaient pas sous cette forme dans la première version connue de L’Internationale, lorsque à partir de 1871 ce poème d’Eugène Pottier était chanté dans les goguettes lilloises sur l’air de La Marseillaise. Dix-sept ans plus tard, la « Lyre des travailleurs », chorale lilloise du Parti ouvrier français, associera le texte à la musique composée par Pierre Degeyter. Un air qui, en raison de sa charge révolutionnaire, fut bientôt illégal.

              Un problème protocolaire avait surgi lors de l’arrivée à Paris du premier ambassadeur de l’Union des Républiques socialistes soviétiques, après la reconnaissance de l’URSS par le gouvernement d’Édouard Herriot en 1924. Comment jouer un hymne national par ailleurs interdit ? Se référant aux origines de L’Internationale, le Russe avait réglé le dilemme avec élégance : « Jouez deux fois La Marseillaise, pour nous c’est la même chose. » L’exploitation de ce pur produit du mouvement ouvrier lillois constitue le dernier projet que nous ayons ébauché en commun avec Pierre Mauroy, l’un de ces rêves dont il avait le secret, de prime abord éthéré et pourtant si concret dans sa portée.

              L’ancien ministre et chiraquien historique Jean-Paul Delevoye, qui fut maire de Bapaume, dans le Pas-de-Calais, et tient le rôle de cheville ouvrière dans le mouvement En marche!, a eu le loisir, dans ses fonctions de médiateur de la République, d’observer le fonctionnement de nos collectivités. « Au moment où les émotions donnent naissance à des mouvements politiques imprévisibles, avait-il confié à M, le magazine du Monde[1], les élus deviennent de plus en plus gestionnaires et de moins en moins visionnaires. Les campagnes électorales sont aujourd’hui bâties sur la garantie des chiffres, la maîtrise des dépenses, on a des campagnes comptables et non pas des campagnes d’envies. Or, notre objectif n’est pas de fuir le présent mais de donner la gourmandise du futur. »

              Cette gourmandise, Pierre Mauroy la portait en lui. Je n’ai pas de conseil à donner aux édiles lillois et nordistes, pourtant comment ne pas les inviter à réfléchir à l’usage qu’ils pourraient faire de L’Internationale, une « marque » locale connue dans le monde entier ? Certains seraient disposés à verser des fortunes pour disposer d’un pareil levier. Sur la terre des beffrois, pourquoi ne pas en ériger un de plus, symbolique, qui au même titre que la tour Eiffel pour Paris, l’Empire State Building pour New-York, ou la « perle de l’Orient », la tour de télévision de Shanghai, deviendrait le signe de reconnaissance mondial de la cité, placerait Lille et la région sur les planisphères ?

              Pierre Mauroy avait réfléchi à l’édification d’une version, nécessairement revisitée ne serait-ce qu’en raison de l’évolution des techniques, de la tour de « L’Internationale » dessinée, à l’aube des années 1920, par l’architecte russe Vladimir Tatline. Considérée comme un chef-d’œuvre de l’art constructiviste, cette tour — dont il n’existe que des maquettes, des modèles réduits – devait, à l’origine, éclipser la tour Eiffel, avec ses 400 mètres et sa double hélice développée en spirale. Trois structures mobiles étaient prévues, tournant sur elles-mêmes une fois par jour pour l’une, une fois par mois pour la seconde et une fois par an pour la dernière.

              À l’inverse de mes craintes, ce n’était pas la faisabilité de cet assemblage qui le troublait, mais le fait que le projet avait été conçu comme un monument à la « Troisième Internationale », l’Internationale communiste que la « SFIO maintenue » avait refusé de rejoindre, en 1920, lors du congrès de Tours. L’édifice était prévu pour Saint-Pétersbourg et devait servir de quartier général au Komintern, mais, la guerre civile étant passée par là, les plans sont demeurés dans les cartons. Cette référence partisane bloquait Mauroy, alors qu’elle me paraissait anecdotique au regard du rayonnement du terme Internationale, de Moscou à Pékin certes, mais aussi en passant par le reste du monde. C’est aux accents de cet hymne que la jeunesse chinoise s’était dressée, en 1989 place Tian’anmen, contre les héritiers de Mao Zedong, contre le parti communiste au pouvoir. Nous retombions sur notre vieux débat concernant le monde communiste et son avenir. La question me semblait réglée, alors que, pour lui, cet ancrage historique constituait un point d’achoppement.

              Il imaginait élever la « tour Tatline », la « tour de l’Internationale », comme symbole de la métropole de ce qui ne se nommait pas encore les Hauts-de-France. Comme le plus élevé des beffrois qui symbolisent cette terre et sont l’une de ses constituantes architecturales. C’était, à ses yeux, le moyen de réunifier deux piliers de la culture des Flandres et de la Wallonie : le patrimoine bâti et le mouvement ouvrier. Comme un signe de reconnaissance de ce terroir particulier que l’humanité aurait perçu et identifié. Cette tour aurait abrité, en son sein ou en sous-sol, un musée dans lequel l’histoire de la chanson aurait été retracée et l’ensemble des enregistrements, dans les diverses langues, seraient progressivement rassemblés pour offrir une vision internationale de L’Internationale. Car un collectionneur authentique ne renonce jamais dans sa collecte et ne considère pas avoir achevé un jour de rassembler les éléments épars.

Conserver plutôt que stocker

              Un des principaux pièges demeure l’accumulation. À Matignon, Pierre Mauroy était un jour revenu de je ne sais plus quelle expédition avec un enthousiasme qu’il tenait à nous faire partager. Il avait rencontré, dans des conditions que j’ai oubliées, un jeune collectionneur d’affiches politiques qui possédait, à l’en croire, un véritable trésor. Il en avait partout chez lui, en piles dans les placards, sous son lit… Leur poids menaçait le plancher. Il cherchait un lieu pour les stocker et les exposer. Pierre Mauroy lui avait promis de l’aider. Fidèle à lui-même, il dessinait les grands traits du futur musée de l’affiche politique qui viendrait enrichir Lille, il répertoriait les bâtiments qui pourraient l’accueillir… Michel Delebarre et moi ne manifestions face à lui qu’un enthousiasme mesuré, prudent.

              Le « patron » ayant exprimé son souhait, restait à étudier la faisabilité. Il fallait prévoir une rotation rapide des présentations si on voulait qu’un public se déplace sur la durée. Pour pouvoir exposer des affiches, il convient de les doter d’un revêtement plastique afin de les protéger. Encore une dépense non négligeable. Le collectionneur réclamait que son stock entier soit placé sous enveloppes plastifiées. Le projet devenait franchement prohibitif et, pour ma part, je ne croyais pas, au-delà de la curiosité initiale, à un flux de public assez régulier pour justifier d’aussi lourds coûts de création et de fonctionnement. Les perspectives d’avenir, côté collection, étaient angoissantes. Ce maniaque en était venu à tisser un réseau de correspondants de manière à récupérer, scrutin après scrutin, la totalité des affiches de l’ensemble des candidats. Ainsi, il serait assuré de posséder, le jour venu, la première affiche de celui qui deviendrait, dans un futur indéterminé, président de la République ! Plus nous poussions la négociation, plus le collectionneur, ravi d’avoir ferré du gros, relevait le niveau de ses exigences. À trop tirer sur une ligne, elle finit par rompre. C’est ce qui est arrivé. Pour notre plus grand soulagement, il faut l’admettre.

              Ce comportement compulsif paraît avoir gagné l’ensemble de nos sociétés. Elles semblent s’être fixé comme objectif de tout sauvegarder : textes, images, sons, semences, parfums… Jamais aucune civilisation n’avait stocké autant d’informations, au risque d’en rendre l’exploitation future difficile en raison des masses accumulées. Dans le même temps, la longévité du support de ces archives devient de moins en moins garantie. Les scientifiques ont pu déchiffrer les écritures cunéiformes, faire revivre la Mésopotamie ancienne, nous révéler l’épopée de Gilgamesh datant de 2600 ans avant notre ère, parce que les tablettes d’argile sur lesquelles étaient inscrites les informations ont survécu durant des millénaires. Qu’en sera-t-il des données accumulées dans un cloud virtuel ? Quelle trace les archéologues des prochains millénaires pourront-ils récupérer de nos activités contemporaines ? Déjà se pose la question de savoir comment vont vieillir les livres imprimés sur du papier issu de la cellulose, alors que, du XIIe au XIXe siècle, la pâte à papier à base de lin et de chanvre était de meilleure qualité. Et pourtant, elle était moins résistante que les parchemins dont elle prenait la succession. Stocker est bien. Conserver est mieux.


Note :

[1] 2 septembre 2016.

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