167 – Gérer la symbolique

Avoir le pouvoir est une chose, l’incarner en est une autre. Depuis une quinzaine d’années, nous avons constaté, rescapés de l’espèce, que ce rôle essentiel n’était pas à la portée du premier venu. #RescapesdelEspece

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François Hollande à l’Arc de triomphe de l’Étoile

       L’immixtion du personnel, du privé, dans la gestion publique n’a cessé de s’accentuer. Les interventions militaires françaises au Tchad, lancées par Giscard, doivent au moins autant à la personnalité de la photographe Marie-Laure de Decker, intercédant en faveur de l’ethnologue Françoise Claustre et des autres captifs du Tibesti, qu’à des considérations géostratégiques. C’est la vie privée qui a justifié les abus de pouvoir de Mitterrand, de ses gendarmes et des écoutes téléphoniques commanditées par l’Élysée. Il s’agissait de « protéger », mais cette fois la famille morganatique du Président, classée « secret d’État ». Les escapades chiraquiennes ont ponctué ses mandats et pesé sur leur gestion médiatique. Quant à l’implication gouvernementale française, tant diplomatique que barbouzarde, en faveur d’Íngrid Betancourt, otage des FARC[1] en Colombie, lancée à l’initiative de Dominique de Villepin, elle n’échappe pas à des dimensions privées.

       Nicolas Sarkozy a offert au pays le spectacle successif d’un divorce et d’un remariage, avec mise en scène de son « bonheur intime », dans la sphère politique. Quant à François Hollande, lui Président, il nous l’avait annoncé : « Je ferai en sorte que mon comportement soit en chaque instant exemplaire[2]. » Les Français en ont jugé. Ils doivent être comme moi : vieux jeu et coincés. L’irruption de Brigitte Trogneux, épouse Macron, sur la scène, son omniprésence dans la presse people laissent présager le pire.

       Qu’ils se situent à droite ou à gauche, les électeurs savent relativiser les programmes de leurs candidats et, partant, les résultats obtenus. En revanche, ils sont attachés au fait que leur image collective, celle de la Nation, demeure respectable. Si Pierre Mauroy portait en permanence un costume croisé et une cravate, à l’inverse des « jeunes » chefs de gouvernement du type Fabius ou Valls, ce n’était pas qu’une question de génération. C’était en raison de l’image qu’il avait de sa fonction d’élu. « Quand les citoyens viennent voir le maire, expliquait-il, cette démarche implique qu’ils fassent un effort vestimentaire. Je me dois d’y répondre. » Les excès du laisser-faire contemporain, qui ne distingue pas la nature des diverses notoriétés et transforme le personnel politique en sujet de selfies comme n’importe quelles starlettes de télévision, a généré un réflexe de retour vers des codes plus identifiables, plus traditionnels, qu’Emmanuel Macron exploite.

              Ce souci de représentation, cette ambition de dignité dans la fonction sont, pour une part, à l’origine du succès initial de François Fillon. Le chef, le Président, doit renvoyer, sinon une image de monarque républicain à la manière de Charles de Gaulle, du moins celle d’un notable austère et consciencieux et non d’un pingouin dégingandé et mal fagoté. Ce que Rachida Dati avait nommé, dans ses tweets, la « bonne apparence ». Un homme de « bonne famille » comme dirait plutôt Gérard Longuet[3], le calamiteux soutien du non moins calamiteux Fillon lorsque a éclaté le Penelopegate. On lui doit à propos des enfants de l’ancien Premier ministre, rémunérés pour un total de 84 000 euros à l’occasion de missions au service de leur père lorsque ce dernier était sénateur, cette remarque d’anthologie : « On peut avoir de jeunes étudiants qui se retournent vers leur père en disant : “Toi qui peux tout, tu peux peut-être nous aider à travailler”. Ce sont des choses qui arrivent dans toutes les bonnes familles. »

              À l’évidence, le nouveau président de la République a réfléchi sur la faillite de son prédécesseur. Il a pensé l’exercice du pouvoir depuis des années, comme l’a illustré sa participation, de 2009 jusqu’à la fin de 2016, au comité de rédaction de la revue Esprit. François Hollande, en tirant ses Leçons du pouvoir, a relevé une interview d’Emmanuel Macron, en 2015, dans Le 1. Le futur chef de l’État expliquait : « La démocratie comporte toujours une forme d’incomplétude, car elle ne se suffit pas à elle-même. Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. (…) Ce qu’on attend du président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction. »

            Buffon a prononcé, en 1753 devant l’Académie française, la désormais célèbre formule : « Le style est l’homme même ». « Non pour défendre une absolue singularité de l’expression personnelle, explique l’universitaire Jacques Dürrenmatt[4], mais pour dire, dans la droite lignée de Lamy, que le style engage toutes les facultés de l’homme dans sa quête d’une parfaite adéquation de son dire à la chose, qu’il le distingue aussi par là de toutes les autres créatures. » Pourtant, Emmanuel Macron a montré des failles dès ses premiers pas de chef d’État.

        Comme tant d’autres avant lui, il avait annoncé des gouvernements et des cabinets ministériels réduits en nombre. Comme tant d’autres avant lui, il peine à tenir les objectifs, et l’expérience donne à penser que la situation n’ira pas en s’améliorant lorsque le temps gommera la promesse initiale. Comme tant d’autres avant lui, il avait dénoncé la multiplication des lois, « traduction de ce mécanisme de réponse systématique et immédiate à l’urgence[5] ». Aussitôt commis l’attentat meurtrier de Manchester, en mai 2017, il annonçait[6] un nouveau texte législatif en France. Une pierre supplémentaire sur un empilement sans fin depuis la loi du 9 septembre 1986, la première ayant pour objet spécifique la « lutte contre le terrorisme ». Un empilement législatif qui s’observe également dans le domaine du contrôle des migrants et qui s’est poursuivi dans le « nouveau monde » macronien comme dans l’ancien. Enfin, depuis un demi-siècle, les gouvernements évoquent la mise en œuvre du prélèvement à la source de l’imposition sur les revenus, depuis un demi-siècle ils reculent au moment de sauter l’obstacle.

            Rompant avec le côté débraillé de son prédécesseur, Emmanuel Macron propose un modèle « jupitérien » de présidence. Hélas, il ne se borne pas à le montrer, il se croit obligé de l’expliquer. Il programme ses effets, se met en scène de la marche solitaire au pied de la pyramide du Louvre à ses bras de fer avec Donald Trump lors de leurs premières rencontres, mais il détruit aussitôt l’effet escompté et le bénéfice de la préparation réfléchie du moment offert en spectacle. En se justifiant, il avoue n’être pas assuré de sa légitimité. S’il en allait différemment, il ne se sentirait pas contraint de nous offrir un sous-texte.

              Nous sommes capables de comprendre seuls qu’à l’inverse de son prédécesseur il prépare ses rencontres, travaille ses dossiers, soigne les effets de ses discours. Les médiateurs sont là pour effectuer cette vulgarisation. Décoder revient à casser la magie créée par le geste. C’est revenir au rôle de commentateur de soi-même qui a été tant reproché, et à juste titre, à François Hollande. Si les prestidigitateurs n’expliquent pas leurs tours, c’est pour conserver le charme d’une illusion, les effets d’une pensée magique qui hausse l’exécutant au-dessus du commun des mortels. Macron ne parvient pas à gérer jusqu’à son terme la symbolique qu’il met en œuvre. Il nous avait promis le silence après la logorrhée insane de Hollande. Il ne sait pas se taire, résister jusqu’au bout à la pression médiatique.


Notes : 

[1] Forces armées révolutionnaires de Colombie, guérilla marxiste.

[2] Extrait de la célèbre anaphore du candidat lors du débat télévisé de l’entre-deux-tours, le 2 mai 2012.

[3] Sur BFMTV, le 31 janvier 2017.

[4] Cf. « Le style est l’homme même ». Destin d’une buffonnerie à l’époque romantique, ELH-PLH – Université de Toulouse-Le Mirail. Bernard Lamy, à qui il est fait référence, est un auteur du XVIIe siècle à qui l’on doit, en particulier, La Rhétorique ou l’art de parler.

[5] « Les labyrinthes du pouvoir », Esprit, mars-avril 2011 ; repris dans Le Monde, 27 mai 2017.

[6] Conseil des ministres du 24 mai 2017.

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