168 – Les partis contre l’élection présidentielle

D’Ésope à La Fontaine, nous savons, rescapés de l’espèce, que les grenouilles ne cessent de demander un roi dont elles ne se sont jamais satisfaites. Nos formations politiques agissent de même avec les présidents successifs, dont elles font la fortune avant de les précipiter dans l’abîme. #RescapesdelEspece

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              L’attachement des électeurs à une forme de continuité dans la représentation de la puissance publique va à contre-courant des velléités de remise en cause des institutions de la Ve République, au nom d’une « modernité » brandie chaque fois qu’il s’agit de dissimuler les véritables objectifs des « réformateurs ». Le cadre constitutionnel est visé tant par les tenants d’une VIe République que par les adeptes, de gauche à droite de l’échiquier politique, de nouveaux modes de consultation populaire et de sélection en vue du scrutin présidentiel. Faute de pouvoir ou savoir intervenir sur le fond, chacun bricole et cherche à modifier la règle du jeu.

              La Ve République a été conçue comme devant mettre un terme à l’instabilité congénitale des IIIe et IVe Républiques. Derrière une façade qui semble immuable, l’édifice ressemble à ces immeubles de carton-pâte que Grigori Aleksandrovitch Potemkine, l’amant de Catherine II, aurait fait bâtir, selon une légende tenace, dans des villages miséreux de Crimée avant la visite de la tsarine afin de l’impressionner en la dupant. Staline usera d’une technique comparable, en 1933, pour duper Édouard Herriot lorsque ce dernier a visité l’Ukraine. Et la dictature argentine du général Videla avait fait édifier, à Rosario, la ville de naissance de Miguel Olcese, des trompe-l’œil le long de l’autoroute afin de dissimuler les bidonvilles, lors du Mondial de 1978. Une compétition devant assurer la victoire des locaux afin d’asseoir l’autorité de la dictature. Elle avait été organisée, dans cette optique, par l’incorruptible FIFA avec la bénédiction de l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger, le parrain de l’opération Condor qui visait à l’élimination des « subversifs » par les régimes militaires sud-américains.

              De manière plus concrète, la Ve République me fait désormais penser aux rénovations qui, dans le Paris haussmannien, laissent en bordure de rue des façades anciennes béantes. Derrière, une impressionnante excavation accueille les fondations d’un immeuble contemporain. En politique aussi nous sommes dans le règne du trompe-l’œil. François Hollande a nommé quelque quatre-vingt ministres en cinq ans[1], soit pratiquement autant que de Gaulle en plus de dix ans. En étant demeuré, à partir de 1960, neuf ans à la tête du ministère de la Défense, la carrière de Pierre Messmer dans cette fonction ne peut être comparée qu’à celle de… Louvois sous Louis XIV. Comment mieux avouer l’impuissance de nos dirigeants ?

              La Ve République n’a pas été taillée à leur mesure. Depuis son instauration, à l’initiative du général de Gaulle, l’élection du président de la République au suffrage universel direct a été refusée par les partis. Ils privilégient un exécutif issu du Parlement car il préserverait ainsi leur pré carré. Cette lancinante nostalgie a été exprimée par le président du conseil départemental de Loire-Atlantique, le socialiste Philippe Grosvalet[2], qui préconise la suppression de la fonction présidentielle. Elle serait remplacée par un Premier ministre élu par le Congrès, c’est-à-dire les députés et les sénateurs.

              À l’origine, la modification de la Constitution de la Ve République permettant l’élection du Président au suffrage universel a été une conséquence de la tentative d’assassinat du général de Gaulle, le 22 août 1962, lors de l’attentat du Petit-Clamart. Commandité par l’OAS, cet épisode a, en quelque sorte, clôt la « guerre d’Algérie ». Le chef de l’État avait saisi l’occasion pour proposer l’adoption de cette réforme constitutionnelle par référendum, ce qui entraîna la révolte des formations politiques, à l’exception des gaullistes et d’une fraction des Indépendants groupés derrière Valéry Giscard d’Estaing. Elles refusaient aussi bien l’objectif que la méthode, voyant que, sur les deux plans, elles se trouvaient court-circuitées. Ce qui était l’objectif du Général.

              Guy Mollet et le parti socialiste SFIO, qui depuis 1958 s’affirmaient à « l’avant-garde de la Ve République », rompirent avec le chef de l’État. Ils allaient, en conséquence, demeurer dans l’opposition près de vingt ans, jusqu’en 1981. Ils ne l’avaient pas envisagé et s’imaginaient au contraire, puisque la guerre d’Algérie était enfin terminée, en situation de se débarrasser du Général et de reprendre leur petit train-train parlementaire habituel. Dans son bras de fer avec les partis traditionnels, de Gaulle a remporté deux fois la mise : lors du référendum du 28 octobre instaurant l’élection présidentielle directe, approuvée par 62% des Français ; puis, à la suite de la motion de censure votée par l’Assemblée nationale, le 5 octobre, entraînant sa dissolution, en obtenant une majorité absolue lors des élections législatives du mois de novembre.

            Dans le rôle de pourfendeur de ces nouvelles institutions, le François Mitterrand du Coup d’État permanent[3] s’était porté aux avant-postes, avant d’expliquer, une fois à l’Élysée, que cette Constitution lui seyait, mais… qu’elle redeviendrait dangereuse après son départ. C’est Valéry Giscard d’Estaing qui, bien qu’ayant participé à la construction du nouveau régime, ouvrit la première brèche en annonçant, avant les élections législatives de 1978, qu’en cas de victoire de la gauche il ne quitterait pas ses fonctions. Il demeurerait, désavoué, à la tête de l’État.

           Il validait une lecture de la Constitution qui, à la lettre, n’était pas contraire au texte mais ne s’en situait pas moins aux antipodes de l’esprit dans lequel le général de Gaulle avait conçu le principe de ce « monarque républicain » adoubé par les urnes. Le propos de Giscard d’Estaing a ouvert la voie aux périodes de cohabitation qui marquèrent les mandats de François Mitterrand puis de Jacques Chirac. Elles ont commencé à dégrader la fonction présidentielle. Cette diminutio capitis s’est accélérée avec la réduction de la durée du mandat présidentiel de sept à cinq ans.

              Alors que le principe du mandat présidentiel de cinq ans avait été défendu par les partisans de la Seconde République, le septennat n’est issu que de hasards conjoncturels. À l’aube de la IIIe République, après la démission de Thiers, la droite royaliste et légitimiste, conduite par le duc de Broglie, l’avait imposé en 1873, faisant du maréchal-président Mac Mahon un régent dans l’espoir que, durant ce laps de temps, l’intransigeant comte de Chambord serait décédé et qu’une nouvelle Restauration pourrait être effectuée dans les plis du drapeau tricolore. C’est sans doute la raison pour laquelle Mitterrand[4] y voyait un ancrage culturel pour la droite. À tort, car dès 1973 Georges Pompidou avait amorcé le passage au quinquennat et fait voter cette réforme par les Chambres, sans parvenir à réunir des majorités suffisantes pour pouvoir convoquer un Congrès à Versailles. En 1984, François Mitterrand, pour des raisons tactiques, a caressé l’idée du quinquennat. Une décision que Jacques Chirac couvrira de son autorité, en 2000, lui qui un an auparavant avait déclaré : « Le quinquennat serait une erreur, et donc je ne l’approuverai pas[5]. »

              Chirac était « droit dans ses bottes ». Seulement, la logique de sa cohabitation avec un Premier ministre nommé Lionel Jospin, plus l’action auprès des parlementaires de son ancien rival, et prédécesseur dans la fonction, Valéry Giscard d’Estaing, ont eu raison de ses « convictions ». La réforme constitutionnelle a été adoptée, par référendum, dans une indifférence générale. En limitant le mandat présidentiel à une législature, cette réforme a lié le sort du chef de l’État à une majorité parlementaire. Elle a accentué la confusion avec les responsabilités du Premier ministre : être chef de l’administration d’une part, de la majorité d’autre part. Le chef de l’État aurait dû se situer à un autre niveau et dans un autre temps politique. Avec le septennat, il pouvait changer de politique en cas d’échec gouvernemental et jouer une seconde carte. Ce n’est plus le cas.

         François Fillon s’était interrogé sur l’opportunité de conserver, dans ces conditions, un dualisme à la tête de l’État et s’était demandé s’il ne conviendrait pas de faire du Président le chef de l’exécutif. « La logique des institutions que je souhaite, avait-il expliqué[6], si on la pousse jusqu’au bout, c’est le vrai régime présidentiel. On a un président de la République qui dirige le gouvernement lui-même, mais en face on a une Assemblée beaucoup plus forte qui ne peut pas être dissoute par le président de la République. La France n’est pas aujourd’hui, me semble-t-il, prête à accepter un système comme celui-là. Il faut sans doute d’abord faire un pas vers un régime plus présidentiel, avec un Premier ministre qui reste le coordinateur du gouvernement. Peut-être qu’un jour, les esprits ayant évolué, le pays ayant changé, on pourra aller jusqu’à un vrai régime présidentiel et à ce moment-là le Premier ministre devient un vice-président. »

              Dans l’immédiat, l’expérience des deux derniers quinquennats montre que la fonction de bouclier, ou de paratonnerre, que Matignon remplissait à l’égard de l’Élysée n’existe plus. Les Présidents sont en première ligne et, paradoxe, ce sont les Premiers ministres qui se trouvent pour partie abrités. Que ce soit François Fillon ou Manuel Valls, l’un et l’autre ont bénéficié de cotes de popularité meilleures – ou moins pires – que Nicolas Sarkozy et François Hollande. Les deux ex-Présidents ne s’en sont jamais remis.


Notes : 

[1] Au 12 février 2016, le bilan s’établissait ainsi, dans l’ordre décroissant du rapport entre durée d’exercice du pouvoir et nombre de ministres nommés : Hollande, 72 ministres en 45 mois ; Chirac, 107 ministres en 83 mois (hors période de cohabitation) ; Pompidou, 69 ministres en 58 mois ; Mitterrand, 135 ministres en 116 mois (hors période de cohabitation) ; Giscard d’Estaing, 96 ministres en 84 mois ; Sarkozy, 68 ministres en 60 mois ; De Gaulle, 88 ministres en 123 mois (source Europe 1 – Journal du Dimanche).

[2] La Politique façon puzzle, éd. Joca Seria, 2016.

[3] Plon, 1964.

[4] Cf. Tu ne crois pas que tu exagères !, p. 289.

[5] 14 juillet 1999.

[6] Chat sur Internet, 4 juillet 2007. Cf. aussi son ouvrage La France peut supporter la vérité, Albin Michel, 2006.

 

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