175 – Combats de coqs

Une décennie durant, l’adaptation à la sauce hexagonale des élections primaires, telles qu’elles sont pratiquées aux États-Unis, a constitué l’alpha et l’oméga de la « modernité » politique. Elles rejoignaient notre amour séculaire, rescapés de l’espèce, pour les combats de coqs. #RescapesdelEspece

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Manuel Valls et Arnaud Montebourg

              L’engouement pour les primaires, organisées d’abord par la gauche puis par la droite avant les scrutins présidentiels, s’il satisfait une sphère médiatique en quête de combats de coqs afin de booster les audiences et d’engranger des recettes publicitaires, coïncide avec une tentative artificielle d’implanter dans l’Hexagone les normes politiques américaines, alors que les deux systèmes n’ont rien de commun, ni dans l’organisation électorale, ni dans les fondements historiques.

              Située à la frontière de deux cultures, de deux civilisations, la romaine au Sud et la germanique au Nord, la France n’avait pas vocation à exister sous sa forme hexagonale. Si le français est la plus abâtardie des langues latines, ce n’est qu’une des conséquences de cette ambivalence. La France résulte de la volonté politique des maîtres de l’Ile-de-France qui, siècle après siècle, n’ont cessé d’élargir les frontières de leur fief en maintenant l’unité de ce fragile ensemble par un centralisme coercitif et en imposant réglementairement un langage administratif au détriment des langues vernaculaires.

              La « grande nation », qui faisait naguère rêver nos voisins allemands, est la résultante d’un État autoritaire imposant, de François 1er à Richelieu puis par le biais des « hussards noirs » de la IIIe République, une culture officielle. Je comprends et partage le propos d’Emmanuel Macron durant sa campagne électorale lorsqu’il disait qu’il n’existe pas de « culture française ». Les formes diverses de la création tendent à l’universel en puisant dans un enracinement particulier. Les protestations générées par cette remarque découlent soit d’un aveuglement partisan, soit d’une volonté de prolonger le règne de cette conception normalisatrice d’une « culture » officielle conçue comme un outil politique d’affirmation de la Nation. Nous sommes dans le domaine de l’idéologie. Comme pour le débat qui se polarise autour de la question du « roman national ». Nous y reviendrons.

              Nous avons le goût du maintien d’un héritage historique, même lorsqu’il n’est plus en adéquation avec les réalités de l’heure. À preuve, la campagne de défense des numéros de département sur les nouvelles plaques minéralogiques alors que ces limites administratives artificielles ont été taillées de manière que leur préfecture ne soit qu’à une journée de cheval de leurs bornes, ce qui ne correspond en rien à la vie contemporaine. En raison de ce conservatisme viscéral, ne pouvons-nous comprendre que les États-Unis d’Amérique se trouvent dans une situation analogue ? Si le « Président élu » doit attendre deux mois avant d’entrer à la Maison Blanche, c’est parce qu’il fallait laisser aux délégués des États le temps de traverser le continent pour venir procéder à son élection réelle.

              À l’inverse de la construction française, la nation américaine a préexisté à l’État fédéral. La loi et la culture ont été variables selon les zones géographiques parce que des groupes humains autonomes s’étaient mis en marche, comme on dit chez Emmanuel Macron. Ils se sont imposés contre la violence du chaos initial au fur et à mesure de leur avancée vers le far West. Les pionniers sont venus avec femmes et pasteurs, qui ont créé le lien social. Comment prétendre transposer ce système politique communautaire au cœur de notre tradition monarchiste centralisée où les citoyens sont formatés par leur long assujettissement ?

              La désignation du chef de l’État au suffrage universel direct avait pour ambition de rassembler une majorité du pays derrière un homme et un projet, en contraignant les formations politiques à se regrouper et à s’unir derrière lui. Le peuple devait imposer sa loi aux partis. Ce que le peuple semble, à l’inverse des appareils partisans, ne pas avoir oublié. Les primaires éliminent, en règle générale, les candidats qui incarnent le parti au profit de celui ou de celle qui fait figure de chevau-léger. Tel avait été le cas de Ségolène Royal face à Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn en 2006. Tel a été le cas de François Fillon face à Alain Juppé et Nicolas Sarkozy.

               Ce qui n’est pas sans conséquence pour la suite. C’est une chose de débattre, même vigoureusement, d’un projet dans un cadre partisan, d’arbitrer en congrès puis d’entrer en campagne à partir d’un équilibre et d’un pacte conclu entre dirigeants. C’en est une autre de se tourner vers le pays, de le sillonner de meetings en réunions, de s’affronter à la télévision, d’organiser un scrutin ouvert aux citoyens. Il ne s’agit plus, comme dans le premier cas, de nuances d’opinion au sein d’une formation, que la plupart des électeurs ignorent ou ne suivent que d’un œil distrait. Les primaires installent des écuries constituées autour d’un prétendant, au détriment d’un travail d’élaboration et d’arbitrage collectif. La campagne publique menée accentue les fractures, exacerbe les différences, envenime les plaies. La victoire d’un groupe crée les « frondeurs » qui viendront contester sa démarche.

              On l’a vu, chez les socialistes, avec le comportement d’Arnaud Montebourg face à François Hollande et Manuel Valls. Au pouvoir, ils poursuivaient par leurs oppositions comme par leurs coalitions de circonstance la gestion du rapport de forces engagé durant la première primaire socialiste. À peine désigné comme candidat, l’ancien frondeur Benoît Hamon a entendu une partie des siens critiquer son début de campagne lors d’une réunion du groupe socialiste de l’Assemblée nationale : « À force de jouer le décalage, on finit par sortir du jeu » ; « On dirait que depuis le soir du second tour, il n’a pas arrêté de boire des bières avec ses potes et de se dire “p…, on a gagné la primaire![1]”. » Les cibles d’hier, membres du gouvernement, anciens soutiens de Manuel Valls, étaient devenues ses frondeurs. La suite ne leur a pas donné tort. Et si François Fillon avait été élu, nul ne peut douter que, dès qu’il aurait rencontré de premiers blocages sociaux face aux rudes mesures qu’il prévoyait, les partisans d’Alain Juppé se seraient sentis en droit de soupirer dans les médias : « Nous vous avions prévenus. »

              Même l’engagement minimal qui consiste, pour les candidats, à soutenir lors du scrutin présidentiel celui d’entre eux sorti vainqueur de leur confrontation n’est pas respecté. L’écologiste François de Rugy ne s’est pas rangé derrière Benoît Hamon mais a rallié Emmanuel Macron. Il y gagnera la présidence de l’Assemblée nationale, illustrant ainsi sa stature d’homme « de convictions » puisque, comme Manuel Valls, il n’hésite pas à changer de clan chaque fois qu’une opportunité de carrière se présente. L’ancien Premier ministre suivra cet exemple en se parjurant lui aussi, mais avec moins de reconnaissance de la part d’une formation présidentielle qui ne l’a accepté que du bout des lèvres et après l’avoir contraint à l’humiliation des fourches caudines.

              Suriner le candidat officiel du PS qu’il s’était engagé à soutenir a prouvé que Manuel Valls persévérait dans son être. Il avait déjà montré sa véritable nature en barrant la voie à une nouvelle candidature de François Hollande. À l’évidence, achever un rival à terre ne lui répugne pas. Ces deux candidats à la primaire socialiste ont renié leur signature au bas du document dans lequel ils s’engageaient sur l’honneur à soutenir le vainqueur de ce scrutin. Un mode de sélection qu’ils avaient librement accepté là où, à l’inverse, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon avaient pris soin de se tenir à l’écart. En choisissant de participer, de Rugy et Valls avaient accepté des règles. Leur engagement de soutien a été réaffirmé devant les téléspectateurs lors des débats de la primaire socialiste. Ils s’étonneront ensuite que la parole politique soit dévalorisée.

              Sauf si la primaire se borne à confirmer un choix préalable de l’appareil du parti, ce type de scrutin ne peut que handicaper le candidat qui en est issu. Il se trouve en situation de devoir mener campagne sans le soutien de sa machinerie partisane qui, au mieux traîne les pieds, au pire sabote. Ce fut le cas de Ségolène Royal en 2007, de Benoît Hamon et de François Fillon en 2017. Contrairement à l’argumentaire répété par les instigateurs de ce mode de désignation, elle ne convient pas pour arbitrer entre courants rivaux.

               Au contraire. Les primaires ne contribuent pas à unir, mais elles fragmentent. La base partisane des candidats se trouve fragilisée avant qu’ils entrent en campagne. Ils sont en position de faiblesse dès leur désignation. Le discours qui justifie les primaires au nom de la force que donnerait le rassemblement d’un courant politique n’est qu’un leurre. L’élimination dès le premier tour du scrutin présidentiel du candidat Les Républicains et du candidat socialiste, c’est-à-dire des représentants des deux formations qui structuraient la vie parlementaire et gouvernementale depuis un demi-siècle, en a fait la démonstration, même si l’origine du rejet était plus profonde. Les Français qui, par tradition culturelle, sont peu portés à la négociation paisible et aux arbitrages de compromis, retrouvent avec ce type de sélection les mises à mort dans l’arène dont ils sont friands. Les fruits sans doute de leur héritage romain qui paraissent peser plus lourd que « nos ancêtres les Gaulois » célébrés par la droite de Sarkozy, Fillon, Zemmour et compagnie


Notes :

[1] Le Parisien, 16 février 2017.

 

 

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