177 – La France des clochers

Nous aimons nos villages et leurs clochers, rescapés de l’espèce. Nous sommes conviés chaque année à choisir le plus beau. Que cachent ces cartes postales ? Quel message politique nous est proposé, derrière cette nostalgie d’un passé idéalisé ? #RescapesdelEspece

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              Derrière l’image du notable traditionnel qu’avait voulu incarner Fillon, était à l’œuvre une conception de cette « identité française », celle des clochers et des villages dont avait joué, lors du scrutin présidentiel de 1981, François Mitterrand. Il prenait le contre-pied de sa campagne de 1965, qui ambitionnait de symboliser un progrès illustré par un poteau de lignes à haute tension sur fond d’usines fumantes. Pour attirer les suffrages, les deux candidats avaient cultivé la nostalgie dont parlait Vladimir Jankélévitch[1], cette mélancolie que nous éprouvons en observant le contraste entre passé et présent, lorsque nous prenons acte de l’irréversibilité du temps.

              Ce n’est pas la première fois, sous la Ve République, que cette notion d’identité vient tarauder le débat public. Alors que tous les Algériens ont été, entre 1958 et 1962, citoyens français à part entière, Charles de Gaulle a déchu la plupart de leur nationalité sans qu’ils aient la possibilité de faire valoir leurs droits. Il avait clos le dossier en usant de ce que l’historien américain Todd Shepard[2] a baptisé « l’invention de la décolonisation ». Une notion hégélienne de l’Histoire qui a permis de mettre sous le tapis ces graves manquements aux règles juridiques – dénoncés sans succès par le Conseil d’État – concernant la citoyenneté, au lâche soulagement d’une grande majorité de métropolitains.

          En effet, les cent trente ans de présence française en Algérie ont constitué une constante valse-hésitation sur le point de savoir qui était ou n’était pas français. Non en termes de nationalité puisque, dès l’origine, toute la population a été considérée comme telle, mais en jouant sur la distinction entre nationalité et citoyenneté. Le concept de « non-Français », c’est-à-dire des individus n’étant pas capables d’être citoyens – à l’image des femmes en métropole –  a désigné tour à tour les « musulmans indigènes », les Juifs, les partisans de l’indépendance, les « pieds-noirs », les partisans de l’Algérie française et enfin les harkis. Le « musulman » n’était pas pris en compte comme citoyen, non en fonction d’une pratique religieuse supposée mais de son appartenance « indigène ».

      Une dérive qui, face aux actions terroristes, tend à renaître dans la France contemporaine lorsque la notion de « musulman » interfère dans le débat public. Ce n’est pas le cultuel qui est considéré mais le faciès. Le refoulement de fait des harkis[3], lors de l’accueil des « rapatriés d’Algérie », a d’autant plus illustré le caractère racial du tri que les Juifs tochavim, c’est-à-dire présents avant que les séfarades expulsés d’Espagne ne les rejoignent, ont été accueillis. Il s’agissait d’une communauté dont les origines remontent à l’Antiquité, et sans doute à l’Exode, lorsque des campements numides avaient précédé le peuplement berbère actuel. Elle vivait isolée, dans les oasis de la vallée du M’Zab, un oued qui traverse le plateau pierreux désertique qui s’étend entre Ouargla et Ghardaïa, au cœur d’une région berbérophone. De cette situation avait résulté l’absence de toute assimilation, la persistance de la tutelle des anciens et la survivance de la polygamie.

           En dépit de leur isolement culturel, de leur polygamie, bref de leur non-assimilation durant la présence française en Algérie, ils ont bénéficié d’un traitement particulier pour être mis à l’abri en métropole. Ce deux poids, deux mesures, illustre à quel point le « musulman » est, depuis des décennies, regardé avec suspicion par les autorités gouvernementales françaises comme par les populations. Les justifications liées aux péripéties de l’actualité au Proche et Moyen-Orient comme au Sahel ne sont que de la poudre aux yeux. Ou de la poudre de perlimpinpin pour se référer aux bons auteurs. La hantise des gouvernants français qui se succèdent dans les palais nationaux est de voir s’effondrer les structures étatiques au Maghreb. Il en résulterait un raz de marée d’immigrants vers l’Europe et plus particulièrement la France. Les gouvernements locaux le savent, en particulier à Alger, et ne cessent d’en tirer argument pour obtenir avantages et passe-droits.

             L’exercice auquel s’est livré Todd Shepard sur ces sujets permet de constater que des textes conjoncturels, qui s’inscrivaient dans le cadre de la « guerre d’Algérie », ont modifié en profondeur la règle commune et le vivre-ensemble. De même ce qui était, aujourd’hui, présenté comme des nécessités exceptionnelles de la lutte contre le terrorisme a quitté le domaine de l’urgence pour s’inscrire dans le droit commun. À chaque fois, le pouvoir administratif se renforce au détriment du judiciaire. À chaque fois, le résultat est identique et se traduit par un rétrécissement des libertés publiques. Et la droite et la gauche sont coupables en ce domaine. François Hollande a montré, sur la question cruciale de la nationalité, une fragilité préoccupante. Sous la pression de Manuel Valls, il était prêt à s’octroyer le pouvoir de retirer la citoyenneté française à des binationaux.

            « La plupart des habitants de l’Algérie, qui jouissaient de la citoyenneté française en mars 1962 , l’ont perdue dans les mois qui ont suivi la fin de la guerre, rappelle Todd Shepard. (…) L’origine raciale et l’appartenance ethnique sont devenues des marqueurs utilisés pour préciser qui pouvait être considéré comme français. » Comme ils avaient, durant le siècle précédent, servi pour l’octroyer. L’originalité par rapport aux modèles anglo-saxon ou allemand, c’est que ce tri s’est opéré en préservant la façade d’un universalisme républicain. On comprend comment ces grilles de sélection des populations, qui se retrouvaient au sommet de l’État français comme chez les tenants de la « guerre révolutionnaire », évoqués aussi précédemment, ont pu intéresser les dirigeants des systèmes répressifs en Afrique du Sud, en Israël et aux États-Unis.

           Une fois de plus, le « pays des droits de l’homme » a tourné le dos à ses principes et s’est vautré dans ce qu’il prétend condamner. Puis le silence s’est fait et, d’un commun accord, la société française est passée à autre chose. Il s’agit d’un des nombreux thèmes absents à la fois de la recherche universitaire et du débat public national. Les bases sur lesquelles se sont esquissées les réflexions de la droite en vue de définir une « identité française » renouaient avec cette conception raciale, pour ne pas dire raciste puisque la seconde notion dérive presque inévitablement de la première.

          De cette droite policée mais identitaire, François Fillon semblait la plus parfaite des incarnations. Bien qu’ayant, comme député, quitté la Sarthe pour la très cosmopolite rive gauche parisienne, il a abattu la carte de l’enracinement terrien dans une France éternelle, fille aînée de l’Église. Il s’est présenté, dans l’émission « Face aux chrétiens », comme « le candidat dont le comportement personnel semble le plus en accord avec les valeurs des catholiques[4]. » Une illustration de ces valeurs lui a été proposée, de manière involontaire, par le prêtre qui célébrait la messe en l’église de Saint-Gilles-les-Bains[5], où le candidat s’était rendu à l’occasion de son passage sur l’île de La Réunion. « Si nous pensons être quittes de ce que nous avons fait de mal au motif que personne ne nous a vus, nous nous trompons », avait cité le prêtre dans son sermon, provoquant l’émoi des nombreux journalistes présents. Ils ignoraient, et n’avaient pas cherché à vérifier, que le commentaire des versets 17 à 37 du chapitre 5 de l’Évangile selon saint Matthieu était, ce jour-là, au programme de toutes les églises et figurait sur le site de l’Association épiscopale liturgique. Les faits en eux-mêmes ne disent rien, seul le discours idéologique qui les utilise fait sens. Nous y revenons une nouvelle fois.

           Les ralliements d’une frange activiste de la droite catholique à cette candidature témoignaient d’une volonté intacte de reprendre le combat contre les unions entre personnes de même sexe, engagement qui avait valu, en 2014, à Ludovine de La Rochère d’être invitée à la messe privée du pape François puis de bénéficier d’un entretien avec lui. Car un pan, au moins, de la hiérarchie catholique est fortement mobilisée dans ce combat. À commencer par Mgr Marc Aillet, le boutefeu évêque de Bayonne, qui a été compagnon de route du mouvement d’extrême droite Civitas. Il défend les régimes russe et syrien, Poutine et Bachar el-Assad, le premier parce qu’il restaure les valeurs de l’Église orthodoxe, le second parce qu’il se pose en défenseur des chrétiens d’Orient. C’est sous son égide que des conférences vantant des thérapies destinées à « soigner » les homosexuels avaient été programmées, avant d’être annulées face à la vague de protestations. C’est lui aussi que l’on retrouve au premier rang des manifestations contre l’IVG. Un engagement militant qui l’avait conduit, lors du décès de l’initiatrice de la loi, à tweeter : « Je prie pour Simone Veil, parce que l’avortement n’est pas un moindre mal. C’est un mal absolu, le meurtre d’une vie innocente. »

       La porte-parole de Sens commun, Madeleine de Jessey, devenue présidente de l’association, ne s’est pas cachée de vouloir en finir avec le mariage pour tous lorsqu’elle a déclaré, à Famille chrétienne, vouloir engager une coopération de long terme avec François Fillon. « Nous aimerions, avait-elle précisé, qu’à terme la loi Taubira soit totalement détricotée. » Premiers soutiens, et fidèles jusqu’à la fin. Quand les rats commencèrent à quitter le navire par crainte d’un naufrage, les alliés du premier jour firent au contraire front, soucieux de sauver leur investissement.

         La sexualité des autres les passionnant davantage que les mécanismes financiers, les animateurs de Sens commun ignoraient sans doute qu’en cas de crash boursier mieux vaut se couper un bras que tout perdre. Lorsque, bravant le légitimisme prudent des cadres traditionnels d’une droite qui ne l’est pas moins, Fillon a croisé le fer pour se sauver du piège dans lequel ses pairs l’avaient enfermé, c’est sur les réseaux de Sens commun qu’il avait pu compter. Frigide Barjot, qui fut un temps l’égérie de la Manif pour tous, avait lancé une pétition en ligne « Fillon, tiens bon ». Ludovine de La Rochère avait continué de faire de son candidat « l’incarnation » des changements sociaux escomptés. Elle a expliqué : « Le vote François Fillon a été plus fort au sein de la Manif pour tous qu’il ne l’a été chez les membres de la droite et du centre » car il a « créé une très forte attente en donnant une place importante » dans son programme à « la filiation, la famille et les enfants[6]. »

         Le candidat a répondu sur le même registre en évoquant la possibilité de nommer des ministres issus de Sens commun. À ses yeux, a-t-il expliqué[7], ces militants font « partie des hommes et des femmes qui sont des Français fiers de leur pays, attachés à leurs traditions, pour lesquels j’ai beaucoup de respect ». À l’inverse, la propension d’« une partie des commentateurs et des élites politiques à classer les Français et à jeter une forme de discrédit sur certains d’entre eux » paraît « insupportable », aux yeux de l’ancien Premier ministre. Le pacte avait bel et bien été scellé.

            Le masque transparent s’est déchiré lorsque, après le naufrage des Républicains, l’épiscopat français, qui s’était prononcé contre Jean-Marie Le Pen en 2002, a opté pour un de ces balancements circonspects que l’on peut légitimement qualifier de jésuites depuis qu’un représentant de la Compagnie de Jésus siège sur le trône de saint Pierre. Jorge Mario Bergoglio, en bavardant avec des journalistes dans l’avion qui le ramenait d’Égypte[8], a feint l’ignorance à propos des enjeux électoraux français afin de ne pas avoir à se prononcer de manière claire. On ne peut se passionner pour une « théorie du genre » et s’intéresser au détail de la politique d’un pays voisin. « Sur la France, je vous le dis en vérité : je ne comprends pas la politique intérieure française…, avait-il expliqué. J’ai cherché à avoir de bons rapports avec l’ancien président Hollande. Il y a eu un conflit à un moment donné, mais on a pu en parler clairement, sur les causes et en respectant son opinion. (…) Des deux candidats politiques, je ne connais pas l’histoire. Je sais que l’un représente la droite forte, mais l’autre, vraiment je ne sais pas qui il est. Alors je ne peux pas donner une opinion claire sur la France. »

               La déclaration de l’épiscopat français était dans la ligne pontificale. Les évêques estimaient ne pas avoir à se prononcer, laissant de ce fait la porte ouverte à un vote Le Pen. Cette position est devenue plus singulière lorsque les responsables de la Fédération protestante de France, ceux du Conseil français du culte musulman et le grand rabbin de France ont publié une déclaration commune de soutien à Emmanuel Macron. Des voix se sont élevées, parmi les catholiques, pour dénoncer la position de l’épiscopat. D’abord, le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) et trente-neuf autres organisations, comme le Secours catholique, les Apprentis d’Auteuil, la Jeunesse ouvrière chrétienne, les Scouts et Guides France et l’Ordre de Malte-France ont mis en garde contre « la tentation du repli sur soi[9] ». Ensuite, une poignée d’intellectuels – universitaires, avocats, enseignants… – rassemblés à l’appel de Christine Pedotti, rédactrice en chef de Témoignage chrétien dénonçaient : « Quelle tristesse de voir les hiérarques catholiques, par la voix officielle de la Conférence des évêques, s’empêtrer dans des circonvolutions déshonorantes, en refusant de dire clairement que le vote frontiste n’est pas compatible avec le christianisme, s’était-elle émue. Ils prennent là une lourde responsabilité qui contribue à rendre illisible l’image des catholiques et inaudible leur parole[10]. » Christine Pedotti avait dénoncé la renaissance d’un « catholicisme d’ordre moral dont la principale utilité serait de veiller sur la vertu des filles et la fécondité des étreintes conjugales pour le bien supérieur de la patrie ». Enfin, le 2 mai, le quotidien La Croix prenait position en faveur d’Emmanuel Macron.


Notes :

[1] L’Irréversible et la nostalgie, Champs essais, Flammarion, 2011.

[2] 1962, comment l’indépendance algérienne a transformé la France, Bibliothèque historique Payot, 2008.

[3] Cf. post 154, Le rendez-vous du quai Branly.

[4] Sur KTOTV, le 22 septembre 2016.

[5] 12 février 2017.

[6] Déclaration à l’AFP, le 4 février 2017.

[7] Radio J, 16 avril 2017.

[8] 29 avril 2017.

[9] 28 avril 2017.

[10] L’Obs, 29 avril 2017.

 

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