180 – « Roman national »

L’Histoire de France, des Gaulois à nos Césars contemporains, relève-t-elle de la science, rescapés de l’espèce, ou d’une légende patriotique ? Poser la question, n’est-ce pas y répondre ? Regardez qui sont les farouches gardiens du « roman national ». #RescapesdelEspece

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Emmanuel Macron à Orléans pour les fêtes de Jeanne d’Arc

              Avec François Fillon et pour la plus grande gloire de la sainte Église, nous aurions eu droit au retour du baptême de Clovis et de son vase de Soissons, à la glorification de ce roitelet originaire de Tournai, donc de Belgique, et des actuels Hauts-de-France où sa tribu s’était trouvée poussée par l’avancée des Huns. Nous serions passés par Roland, « neveu » de Charlemagne, qui aurait pointé le bout de son… nez comme l’un des partenaires sexuels qui partageaient les bains impériaux[1]. Qui n’a jamais fait de bulles dans son bain ? Celles-ci n’étaient que libertines, comme dirait Thierry Lodé. Roland a été tué à Roncevaux, nous expliquerait-on, par les Maures, bien que ces derniers aient ressemblé à des Vascons[2] christianisés.

              Un autre Franc, maire du palais celui-là, Charles dit Martel arrêterait les Arabes à Poitiers, lors d’une bataille qui n’aurait pas eu lieu, du moins sous la forme du « récit officiel » et dont l’une des origines est occultée, ce qui m’apparaît comme une forme de marginalisation personnelle. En effet, comme le rapporte l’écrivain algérien Salah Guemriche, un épisode singulier précéda de peu la bataille de 732, et en fut une des causes occultes : « Une histoire d’amour ! Entre la fille du duc d’Aquitaine, à la beauté légendaire chantée par les troubadours, et le gouverneur berbère musulman de Narbonne. Le mariage, officiel, provoqua à la fois les foudres de Charles Martel et de l’émir Abd er-Rahman : le premier, redoutant les conséquences d’une telle alliance, attaquera les terres du vieux duc ; le second décrétera une fatwa contre le renégat berbère, qu’il fera décapiter avant d’envoyer la chrétienne à Damas, dans le harem du calife, puis de monter ravager l’Aquitaine et le Poitou…[3]. » Qu’importe, Charles Martel est devenu un des symboles de l’extrême droite et il est utilisé sans vergogne afin de matraquer la doxa contemporaine concernant la menace d’un « totalitarisme islamique ».

              Il n’existe pas de différence de nature entre ces récits mythologiques et l’usage fait par Donald Trump de légendes comme celle qui, sans la moindre référence solide, concerne le général Pershing. Le quarante-cinquième Président a préconisé à plusieurs reprises de suivre l’exemple de celui qui, à l’aube du XXe siècle, avait été confronté à une rébellion des communautés musulmanes moro, aux Philippines, avant de prendre, dix ans plus tard, le commandement du corps expéditionnaire américain durant la première guerre mondiale. Il aurait, selon le roman colporté par l’alt right, fait fusiller des insurgés avec des balles enduites de sang de cochon avant de les inhumer dans une peau de porc, ce qui aurait suffi à mater des combattants craignant pour le salut de leur âme. Ce qui, en toute hypothèse, ne les aurait pas empêchés de reprendre la lutte armée à la fin des années 1960. Certes, en 2014 un accord est intervenu entre le gouvernement de Manille et le Front Moro islamique de libération. Il permettait un dépôt des armes en échange d’un territoire autonome sur l’île de Mindanao. Toutefois, trois mois plus tard, une partie des éléments du mouvement islamique Abou Sayyaf a prêté allégeance à l’État islamique et à son califat établi dans la zone irako-syrienne. Ainsi maltraitée, l’Histoire cesse d’être une discipline universitaire pour être ravalée au rang d’outil approximatif de propagande.

              En perspective également de la réactivation de notre « roman national », la célébration de Johanne, devenue Jeanne d’Arc, la bergère lorraine et pucelle d’Orléans. Cette figure de Janus d’une sainte femme livrée aux flammes par la sainte Église se retrouve dans l’utilisation de son image par la République. Tantôt symbole de fidélité à son Roi, hier, et à la Nation, aujourd’hui, quand son étendard est brandi par la droite ; émanation d’un peuple résistant trahie par le pouvoir central et condamnée en raison de la perfidie de l’Église, quand la gauche l’utilise. Emmanuel Macron ne pouvait manquer d’aller la célébrer à Orléans[4] puisque étant et de droite et de gauche. L’héroïne nationale avait été mobiIisée, à son corps défendant, et enrôlée dans En marche! : « Comme une flèche (…) sa trajectoire est nette, elle fend le système, elle brusque l’injustice qui devait l’enfermer. » Cette Johanne bifrons témoigne de la validité d’un vieux proverbe. C’est à tort et sur fond de misogynie qu’il vise les fréquentes variations des femmes, l’Église est elle aussi concernée : bien fol qui se fie à la tradition judéo-chrétienne.

              L’Histoire pour la droite façon Fillon doit « intégrer », couler les nouveaux venus dans le moule préexistant, créer un peuple en lui inculquant, dès le biberon, une légende commune. Ce que Sarkozy disait, avec sa maladresse coutumière, en proclamant que nous avons tous les Gaulois pour ancêtres. L’espace dénommé les Gaules par Jules César s’étend jusqu’à la rive gauche du Rhin et regroupe plus de cinquante peuples. À l’exception des Ligures à la charnière avec l’actuelle Italie, et des Basques d’Aquitaine, ils sont pour l’essentiel celtes. Tel est le cas des Helvètes, mais aussi des Allobroges, des Rutènes, des Ucennes et des Arvernes dont l’un des chefs est demeuré dans l’Histoire : le fameux Vercingétorix. Comme l’a fort justement relevé[5] l’ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, Hakim el Karoui[6], « le modèle français est un modèle d’assimilation et d’oppression de la majorité sur la minorité, avec un discours universel à la sortie ».

          Au nom de cette assimilation, des générations de petits Vietnamiens et de petits Arabes ont récité « nos ancêtres les Gaulois » avec le résultat que nous connaissons. Cette aberration a été également mise en œuvre dans l’Hexagone. L’ancien régime puis les Républiques, qu’elles soient dirigées par la droite ou par la gauche, sont demeurés fidèles au principe du corset centralisateur avec répression des cultures minoritaires. Provençaux, Occitans, Gascons, Bretons, Picards, Alsaciens… tous peuvent en témoigner. Avec notre présente République et de droite et de gauche, la même histoire se prolonge. Deux axes en témoignent : la chasse aux réfugiés, illustrée notamment par un Gérard Collomb dont je conserve le souvenir de la cour assidue qu’il faisait à Pierre Mauroy au lendemain du départ de ce dernier de Matignon ; et l’utilisation perverse de la laïcité contre l’islam.

               L’héritage légendaire des Gaulois, mis en forme au XIXe siècle, n’est pas propre à la France. Pour justifier l’existence de nations construites de bric et de broc, et non sorties tout armées de la tempe de Jupiter à l’image d’Athéna, il a fallu faire preuve de créativité. Shlomo Sand[7] a décortiqué comment le mouvement sioniste a réécrit l’histoire d’un peuple juif imaginaire. Dans son avant-propos, il explique : « Rêver la nation a signifié une étape importante de développement de l’historiographie tout comme du processus de modernité. Ces rêves ont commencé à se défaire et à se briser vers la fin du XXe siècle. Des chercheurs en nombre croissant ont analysé, disséqué et “déconstruit” les grands récits nationaux, et notamment les mythes de l’origine commune qui enrobaient, jusqu’alors, les chroniques du passé. » Voici les Gaulois de Sarkozy renvoyés à leur néant.

           Nous savons que l’« Histoire de France » qui nous fut inculquée à l’école primaire n’était qu’une légende patriotique formatée sur la base de considérations idéologiques et non scientifiques. Georges Duhamel l’affirmait sans fard : « Ainsi que tous les gens sérieux, je ne crois pas à la vérité historique, mais je crois à la vérité légendaire[8]. » C’est plus une forme d’adhésion à la cohésion nationale qui a été proposée qu’une authentique discipline universitaire. Certains n’hésitent pas à parler de mensonge : « L’enseignement de l’Histoire dans le monde entier est depuis longtemps défectueux. (…) L’Histoire qui est fondée sur le mensonge ou sur un tripotage des faits devient dangereuse, parce que tous les enfants l’absorbent comme un évangile et sont amenés à se considérer soit comme des victimes, soit comme des surhommes[9]. »

         Nos responsables politiques ont, à l’égard de ces réalités scientifiques, des décennies de retard. Leur peur panique du vide les conduit à s’accrocher au « roman national » comme à un radeau de sauvetage. L’esprit critique viendra plus tard si, l’essentiel étant assuré, il reste du temps pour ce superflu, ce « supplément d’âme ». La quête d’une fumeuse « identité française », dans laquelle les Républicains s’étaient lancés sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, se révèle en fin de compte comme une récupération de la classique idéologie nationale qui a servi de support à la construction de nombreux États.

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Notes :

[1] Si j’en crois Alain Dag’Naud dans Les Dessous croustillants de l’Histoire de France, op. cit. Il aurait confié à son confesseur avant de mourir que Roland l’avait « aimé d’amour ». Ce dernier en a fourni la preuve en acceptant d’être le compagnon de la sœur de l’empereur afin de servir d’alibi aux relations incestueuses de Charlemagne.

[2] Nom donné par les Romains au peuple ibère dont le territoire s’étendait de l’Èbre aux Pyrénées et dont le centre était Pampelune, ce qui correspond plus au moins à la Navarre et à une partie du Pays Basque actuel. Les termes « Gascon » et « Basque » en dérivent.

[3] Cf. Salah Guemriche, Le Monde, 5 juin 2015 : « “Inventer le passé”… Sait-on, justement, que la bataille de 732 fut connue d’abord sous le nom de “Bataille de Tours” ? Que s’est-il donc passé pour que Poitiers vienne détrôner la “Rome des Gaules” ? En fait, la dénomination poitevine devait servir à l’édification du mythe “Martel”, au fil des siècles, pour occulter une autre bataille, postérieure, qui fut une défaite humiliante pour la France : la bataille de 1356, où le roi de France, Jean le Bon, fut fait prisonnier par les Anglais du prince de Galles, dit le Prince noir, et pour la libération duquel la France fut obligée de payer une rançon qui mettra en grande difficulté le royaume. »

[4] 8 mai 2016.

5] France culture, 10 janvier 2018.

[6] Islam, une religion française, Gallimard, 2018.

[7] Comment le peuple juif fut inventé, Flammarion, 2010.

[8] Remarques sur les Mémoires imaginaires, Mercure de France, 1934.

[9] Pierre Lecomte du Nouÿ, L’Homme et sa destinée, éd. du Vieux Colombier, 1949.

 

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