187 – Un processus de reproduction

Si vous imaginez, rescapés de l’espèce, que singer un cérémonial de moins en moins suivi par le monde hétérosexuel, car vidé peu à peu de son contenu, a valeur d’acceptation des minoritaires par la société, détrompez-vous en écoutant les médias de masse. Vous constaterez que l’homophobie y règne toujours. #RescapesdelEspece

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Cyril Hanouna et Énora Malagré

         Lady Di, la « princesse des cœurs », l’impérial « Tonton » ont consacré de longues heures d’exercices médiatiques, ont déployé des trésors d’imagination et d’énergie pour que nous conservions d’eux l’image qu’ils souhaitaient et qui, en effet, surnage. Le « roman national » obéit à la même logique. Il cherche, à travers une manipulation de l’Histoire, à imposer un carcan idéologique. Il fixe les références que nous devons accepter pour prétendre à un destin commun partagé.

         La pesanteur du conformisme social s’exprime dans chaque aspect de l’existence. Nul ne peut prétendre y échapper totalement. S’en affranchir entraîne la marginalisation. C’est la raison pour laquelle François Mitterrand avait choisi de cacher sa famille morganatique. Il se soumettait, par intérêt, aux interdits sociaux. Les couples homosexuels qui ont revendiqué le mariage pour tous sont dans leur droit, mais leur action s’inscrit dans cette démarche, dans un processus de reproduction. Ils ont réclamé, au nom d’une conception théorique de l’égalité, l’accès à un modèle dont l’attrait était en chute libre au sein de générations montantes, davantage séduites par l’union libre, le concubinage ou des accords moins contraignants, comme le Pacs[1].

        En dépit de mon statut de « pédé de cour », comme on parlait en Allemagne des « Juifs de cour[2] » aux XVIIe et XVIIIe siècles, cette démarche à rebours de l’évolution sociale m’est apparue comme un simple affichage politique, un « coup de com’ » dérisoire, pour les uns. Pour les autres, il risquait de traduire l’échec d’un projet de vie. Comme si, en dépit de la singularité de leur sexualité, ils étaient incapables d’imaginer leur existence en dehors du modèle traditionnel. Comme si la revendication, portée depuis les années 1970, d’un « droit à la différence » avait perdu toute signification.

               Ils m’évoquaient les respectables membres d’Arcadie, une association qui, dans les années 1950-60, se proposait de « venir en aide » aux homos en souffrance, mais dans le respect des normes sociales d’alors, c’est-à-dire en les accueillant dans un discret placard, présenté comme confortable. Il était passablement poussiéreux et fleurait l’entre-deux-guerres. La règle sociale non écrite était simple : les déviants étaient tolérés à condition de se montrer discrets, selon ce qui est, de nos jours, conseillé aux musulmans par Nicolas Sarkozy comme par Manuel Valls. La différence est tolérée mais non acceptée. Elle n’obtient la neutralité sociale que si elle s’applique à disparaître dans les marges.

              Le mimétisme, dont le mariage pour tous offre une illustration, correspond à notre réflexe atavique de protection. Nos comportements reproduisent des schèmes acquis par l’observation de nos semblables. La prolifération des émissions de téléréalité n’a pas d’autre origine. Elles servent de référence aux adolescents, et aux jeunes de manière plus générale, dans la manière de draguer, de se comporter avec une copine ou un copain, de le ou la tromper, de le ou la larguer. Un machiavélisme de bas étage et une psychologie de bazar associés à une esthétique de boîte de nuit, et le tour est joué. Des corps dénudés avec passage sous les couettes servent de liant à un récit scénarisé à la hussarde.

               Il s’agit d’une forme de normalisation de même nature que le conditionnement des chalands qui, de passage dans leur hypermarché, s’arrêtent devant un produit arborant le panneau « Vu à la télé ». Un écran prescripteur, et pas uniquement en matière commerciale. Il propose aussi des modèles de comportement. Les itinéraires de Didier Éribon et d’Édouard Louis illustrent l’homophobie quotidienne qui irrigue l’ensemble du corps social. Elle touche de manière plus visible les milieux sociaux les plus frustes car ils sont les moins aptes aux stratégies de dissimulation.

               En leur sein se recrutent nombre des téléspectateurs qui s’esbaudissent devant la démagogie des pitreries cyniques d’un Cyril Hanouna et de son émission « Touche pas à mon poste ! » (TPMP) sur C8. Un animateur qui, dans la logique de ce type de programme, est condamné à une fuite en avant, à une surenchère permanente, à grimper toujours plus haut dans l’échelle des provocations pour satisfaire son public et faire monter les taux d’audience. Jusqu’au moment où il sombrera du fait de ses excès. Les médias finissent par dévorer leurs créatures. François Hollande peut en témoigner. Comme Robert Ménard, à Béziers, avec ses campagnes d’affiches provocatrices.

               Un journaliste de Slate[3] s’est astreint à regarder l’émission une semaine durant. Dès le premier jour, il relève que le chroniqueur Pierre Ménès tente une blague sur Laurent Ruquier  « “qui était du genre à tout pomper à l’école : J’ai bien dit à l’école”. Et là, c’est le drame, c’est le bide. Le reste de l’équipe enchaîne l’air de rien. Et dans les yeux de Ménès, j’ai vu une déception du genre “merde, ma blague était trop subtile, ils ont pas compris”. J’ai cru qu’il allait la répéter mais quelqu’un de la prod a dû lui faire un signe d’égorgement, parce qu’il n’a pas insisté. » Le journaliste de Slate relève ensuite que Ménès déclare ne pas avoir supporté la manière dont Christine Angot avait traité François Fillon pendant «L’Émission Politique» parce que, « je cite : “À la télé, c’est intolérable de traiter quelqu’un comme ça, quel qu’il soit”. » L’auteur de l’article conclut : « Heu… Donc on peut insister lourdement sur l’homosexualité de quelqu’un, mais on ne doit pas dire à un candidat à la présidentielle ce qu’on pense de lui ? Ok. »

              Dans cette suicidaire course à l’audimat, Hanouna n’a pas hésité à révéler, de sa seule initiative, la sexualité d’un de ses chroniqueurs. Il en a fait ensuite un thème répétitif de plaisanteries d’un niveau affligeant comme : « Y’avait un mec qui s’empale sur la tige, y’avait (le nom du chroniqueur) hier dans Un incroyable talent. » L’une des recettes de son fonds de commerce populacier et racoleur consiste à cibler l’homosexualité de manière à créer une complicité avec le public de l’émission[4]. Un pointage effectué[5] durant le seul mois de novembre 2016 faisait apparaître quarante-deux mentions de cette nature, dont vingt-huit correspondaient au type d’« humour » qui a été relevé concernant le chroniqueur érigé en souffre-douleur.

               Pour se justifier, Hanouna dit plaisanter. Il agit, en réalité, comme n’importe quel harceleur. Plus grave, il cautionne par son comportement à l’antenne l’attitude adoptée par les petits caïds vis-à-vis de jeunes gays particulièrement fragiles. Ils se suicident quatre fois plus que les hétérosexuels du même âge. L’Association des journalistes LGBT estime que, par ses propos, Cyril Hanouna « dessine dans l’esprit du public ce qu’il est possible de faire chez soi, avec ses ami-e-s, au travail, au lycée : se moquer des personnes LGBT pour ce qu’elles sont, les transformer en animal de foire sous couvert d’humour, les accepter (un peu) pour les humilier (beaucoup) ».

              Autre exemple de cette polarisation homophobe, l’animateur a publié une annonce sur un site de rencontres gay, puis il a piégé au téléphone, en direct dans son émission[6], ceux qui répondaient, en les poussant à détailler leurs pratiques sexuelles. Outre des milliers de plaintes auprès du CSA, cette « performance », comme dirait Énora Malagré, chroniqueuse de l’émission, a provoqué l’indignation de Séverin Naudet, qui fut l’un des conseillers de François Fillon à Matignon. « L’antisémitisme est abject. Le racisme est infâme. La misogynie n’est plus acceptable, notait-il dans L’Express[7]. L’homophobie est tolérée, installée, banale. Elle est cool, même décomplexée. Elle n’est jamais condamnée avec une force semblable. Elle n’est jamais clouée au pilori par le grand orchestre institutionnel. Bien sûr, on ne gagne pas une élection en défendant une minorité sexuelle, on ne gagne pas de fidèles en draguant des déviants. »

               Quatre mois auparavant, Énora Malagré avait validé sans le savoir ce jugement. Elle évaluait l’émission avec une consternante autosatisfaction : « Là où Cyril a été très fort, c’est qu’il a fait de “TPMP” une émission sociale, une émission qui ressemble aux gens, une émission qui est faite tous ensemble. Et donc si vous ne l’aimez pas, c’est que vous n’aimez pas les gens, non ?[8] » Les gens. Un terme prononcé avec cette pointe de dédain qui affleure dans la bouche de Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il en use. Les gens. Ceux qu’on roule dans la farine pour faire de l’audimat ou gagner une élection. Ceux qui vont au stade traiter l’adversaire de pédé. Ceux qui sont les dindons de la farce. À Boston, des dindes dansent en bordure de route. À Paris, il en est qui glougloutent dans les médias. Non ? Quand la tempête s’est levée, il semblerait que le regard enamouré qu’elle portait sur les prestations de son employeur se soit modifié. Elle a préféré débarquer de TPMP. Courage, fuyons.

              Cet humour qui se prétend complice pour justifier ses fondements homophobes ne se déploie pas que dans cette émission. Nicolas Canteloup, qui sévit sur TF1 et Europe1, a cru pouvoir exploiter la pénétration anale subie par Théo, un jeune d’Aulnay-sous-Bois, lors de son interpellation par quatre policiers. La matraque de l’un d’eux lui a déchiré le côlon, entraînant une hospitalisation. Le très irrégulier producteur d’humour à la chaîne a cru pouvoir mobiliser celui qui était alors le chef de l’État pour une déclinaison racoleuse sur un thème que, dans le contexte, je ne qualifierai pas d’éculé. Au micro d’Europe1[9], imitant la voix de François Hollande qui s’était rendu la veille au chevet de la victime et prétendant s’adresser à ses « amis gays », il avait brodé : « Ce n’est pas la peine de chercher un deux-pièces sur Aulnay-centre, la police ne recommencera plus. C’était un accident, pas une pratique courante sur Aulnay-sous-Bois. » Puis il fait dire à l’ancien président de la République, en référence à l’adoption du mariage pour tous : « Donc avec cet épisode de la matraque, si Théo, après réflexion, se découvre des sentiments pour le policier qui lui a introduit la matraque… Eh bien ils pourront, grâce à moi, s’épouser en toute légalité. »

         Face à la levée de boucliers suscitée par cet amalgame entre viol et homosexualité, Canteloup a mieux réagi que Fillon en n’attendant pas quinze jours pour présenter des excuses sur Twitter. En revanche, leur contenu aurait pu être signé par le candidat Les Républicains à la présidence de la République. « C’était un très gros dérapage ce matin, évidemment involontaire, affiche Canteloup. Très mauvaise inspiration qui ne nous ressemble pas. » Comment un texte rédigé en vue d’une prestation radiodiffusée peut-il être « involontaire » ? Quant au fait que le résultat ne ressemble pas à l’auteur, c’est à nous d’en juger et, pour ma part, ne suivant que de très loin les prestations du personnage, je ne me permettrai pas d’être catégorique mais il m’a semblé retrouver la même veine qu’à son ordinaire.

              Mon incurable naïveté a été mise à rude épreuve le soir du premier tour de l’élection présidentielle, lorsque j’ai entendu les partisans de François Fillon rassemblés au quartier général du candidat scander : « La presse, on t’encule ! » D’abord, je n’aurais pas soupçonné chez eux pareille appétence pour cette pratique sexuelle. Ensuite, j’étais surpris qu’ils revendiquent publiquement leur goût pour ces pénétrations. Enfin, je comprenais mal en quoi « la presse » aurait eu à se plaindre de ce traitement. Sa déjà longue histoire a montré qu’elle est ouverte à tous les accouplements. Ces épisodes n’offrent qu’une confirmation supplémentaire de la réalité sociale et médiatique face à l’homosexualité. Elle est fort éloignée des généreuses pétitions de principe des « grandes consciences ».

        Éric Zemmour se permet de dénoncer une « dictature des minorités ». Probablement limite-t-il son champ de vision aux quelques rédactions parisiennes qu’il fréquente et aux bars et restaurants environnants, ainsi qu’au public de convaincus qui vient assister à ses conférences. L’espace public est plus large. Le rapport des forces est loin d’y être inversé. Ou même inverti. Un terme vieilli mais qui demeure en usage dans les rangs du Front national et pas uniquement dans la bouche du président d’honneur. Le responsable frontiste pour la région Centre avait invité sur Facebook, en octobre 2012, pendant le débat sur le mariage pour tous, à la mobilisation en termes choisis : « Ainsi, pour parler vulgairement, ils pourront se mettre leur loi à un endroit que les invertis affectionnent ! » Je ne suis pas certain que sa formule demeurera dans les annales.


Notes :

[1] Depuis 2006, le pacte civil de solidarité (Pacs) est un contrat conclu entre deux personnes majeures, de sexe différent ou de même sexe, pour organiser leur vie commune.

[2] Hofjude(n) ou Hoffaktor.

[3] Titiou Lecoq, « J’ai regardé le nouveau TPMP pendant une semaine », 12 septembre 2017.

[4] En dépit du succès de cette émission, C8 est la chaîne de la TNT qui perd le plus d’argent.

[5] Par l’Association des journalistes LGBT.

[6] 18 mai 2017.

[7] 20 mai 2017.

[8] 20 Minutes, 23 janvier 2017.

[9] Europe1, 8 février 2017.

 

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