190 – Les démoniaques

C’est à tort, rescapés de l’espèce, qu’il est question dans le débat public de l’homosexualité. Elle n’existe pas plus, comme entité, que l’hétérosexualité. Les sexualités, vécues ou fantasmées, sont multiples au sein de chacun de ces ensembles artificiellement définis. Raisonner sur ces bases revient à ignorer l’essentiel des réalités humaines. #RescapesdelEspece

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Marcel Jouhandeau

              La politique, au moins pour ceux qui ont la charge de gouverner, consiste à résister aux groupes de pression et aux raccourcis réducteurs imposés par les formes de la communication contemporaine, en trouvant un équilibre dans le respect dû à tous. François Hollande et les siens se sont montrés incapables de porter un regard large et de long terme sur les formes d’organisation juridique pouvant convenir à des personnes choisissant d’associer leurs existences. Comme à son habitude lorsqu’il était premier secrétaire du PS, l’ancien président de la République a fait de l’électoralisme politicien en pensant obtenir les faveurs d’un groupe de pression actif. Une fois de plus, il s’est égaré. Une étude du Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris (Cevipof), réalisée à partir d’un échantillon de plus de 21 000 personnes, a révélé que près d’un tiers des répondants homosexuels mariés avaient voté pour le Front national en décembre 2015 lors des élections régionales. Plus d’un quart d’entre eux s’étaient prononcés pour Les Républicains. La gauche n’avait recueilli, dans ses diverses composantes, que 34,7% des suffrages parmi les couples mariés homosexuels. Soit un demi-point de plus seulement que parmi les couples mariés ou pacsés hétérosexuels[1].

         Le Cevipof s’est intéressé à l’impact de l’orientation sexuelle sur les comportements électoraux. Il résulte de ses travaux que le vote FN est à son niveau maximum chez les hommes, homosexuels d’abord (38,6%) puis hétérosexuels (30,2%). Le vote LR est à son apogée chez les femmes, hétérosexuelles (31%) et homosexuelles (30,2%), puis chez les hommes hétérosexuels (29,6 points). L’étude souligne enfin que les couples homosexuels mariés ont moins voté pour le PS que les couples homosexuels pacsés ou en union libre. Ces chiffres traduisent le marché de dupe qui a consisté, pour la gauche, à substituer le pédé au prolo. Le vote gay en faveur de la droite extrême traduit l’indifférence de cette population au sort de la société en général. Elle ne s’intéresse guère qu’à son propre statut. Et elle voit le changement social comme une menace potentielle sur son hédonisme. La polarisation sur la question du mariage dans sa forme la plus bourgeoisement conventionnelle l’a illustré.

              Ce phénomène n’est pas propre à la France. Il a été dénoncé, aux États-Unis, par Mark Lilla, professeur d’histoire des idées à l’université de Columbia[2]. Cet homme de gauche, selon le vocabulaire français, est parti en guerre contre la «politique de l’identité» qui, sous l’influence de cercles universitaires et de groupes de pression, a privilégié la prise en compte des minorités, en particulier sur les questions de genre et d’identité spécifique. Comme le souligne Laurent Joffrin en rendant compte de l’ouvrage de Mark Lilla, « Hillary Clinton s’est adressée successivement aux Noirs, aux Latinos, aux homosexuels, aux femmes, relayant leurs revendications spécifiques, plutôt que de s’adresser à la masse de citoyens américains, quels que soient leur sexe ou leur origine. » La gauche parvenait au terme d’un processus engagé à la fin des années 1960 avec les luttes contre la guerre du Vietnam. Elle a, pas à pas, abandonné les valeurs universelles. Elle s’est coupée des classes populaires et a permis leur glissement progressif vers Reagan puis Bush. Enfin, avec la radicalisation des « hommes blancs en colère » durant les mandats de Barack Obama, le succès de Trump a scellé l’échec de cette politique des minorités. Un basculement électoral majeur s’est produit, comparable à celui qui a fait le succès du Front national en France et de l’extrême droite, de manière plus générale, en Europe.

               François Hollande a été le jouet passif de forces qu’il n’a su ni comprendre ni gérer. Un parti progressiste de gouvernement ne pourra pas se reconstruire aussi longtemps que cette réflexion n’aura pas été poussée à son terme. Oui, le mariage pour tous restera le symbole du cataclysmique mandat de Hollande. Non comme il s’en prévaut, mais comme la preuve de l’aveuglement sociologique de la gauche.

           Pour le reste, il existe parmi les homosexuels autant de variantes dans la manière de concevoir sa vie et de vivre – ou non – sa sexualité qu’il est possible d’en dénombrer dans l’univers hétérosexuel. L’imagerie sociale est réductrice. Il est de bon ton de célébrer le courage d’Aznavour qui, au début des années 1970, avait proposé une image positive d’un « homo comme ils disent ». Toutefois, son personnage se réduisait à un travesti de cabaret que l’on retrouve chez Brel quelques années plus tard[3]. Parler d’homosexualité est une illusion réductrice et abusive puisqu’il existe des homosexualités multiples. L’unicité ne résulte que de la stigmatisation séculaire. Condamnés en bloc, les sodomites ont été présentés et perçus comme un ensemble indifférencié de pervers.

               Les littératures consacrées à cette sexualité puisent, à des degrés divers, dans un fondement autobiographique. Les modes d’existence des uns et des autres, les modèles ou les représentations proposées par leurs œuvres, ont été objets de querelles (et pas toujours de Brest), d’abord au sein de l’univers gay. Proust ou Gide dans des modèles bourgeois dissimulés mais antagonistes, Genet [4] ou Collard[5] dans la provocation et la rupture sociale. Deux versants que Jean-Louis Bory et Guy Hocquenghem avaient illustrés dans les années 1970[6]. Deux manières de faire disparaître les « pédés » : soit par une assimilation sociale, soit par la marginalisation. Deux manières de les rendre invisibles, de parvenir à cette société post-gay célébrée  par Frédéric Martel[7] comme Francis Fukuyama avait claironné la fin de l’Histoire. La première option était celle qu’ambitionnait Bory. Pour Hocquenghem, « la chance de l’homosexualité » résiderait au contraire « dans le fait qu’elle est perçue comme délinquante[8] ».

               Pour reprendre la litanie des auteurs déjà mentionnés, qu’y a-t-il de commun entre les vies érotiques, réelles ou idéalisées, de Proust, Gide (et Marc Allégret), Jouhandeau, Green, Genet, Hocquenghem… Ils pourraient tous être cités en vrac : Roger Peyrefitte, Edmund White, Michel Foucault, Tony Duvert, Yves Navarre, Hervé Guibert, Mathieu Lindon, Philippe Besson, Gilles Sebhan, Thierry Voeltzel… Sans oublier Francis Carco, qui a dit que le personnage de proxénète homosexuel de son premier roman, Jésus-la-Caille[9], c’était lui. En faisant l’impasse, par pudeur sinon par respect, sur François Mauriac[10].

              En raison de mon absence de foi, les tourments intérieurs de ces écrivains catholiques, ceux qu’en détournant le travail de l’universitaire Alexandra Roux je nommerai « les démoniaques », me semblent artificiels. « Les démoniaques sont des personnages divisés, en proie à une lutte intérieure plus ou moins consciente entre le désir et la foi, écrit-elle[11]. En effet, chez de nombreux personnages démoniaques, il y a une scission entre le monde de la pureté et le monde impur des inavouables désirs. Ce conflit, inhérent à la vie intérieure du démoniaque, est à l’origine de son déchirement : le personnage oscille entre deux facettes de lui-même comme entre deux pôles. Ce conflit entre la chair et l’âme gagne en gravité au fur et à mesure des romans de Mauriac et il demeure longtemps le cœur de la vision du mal proposé dans son œuvre. » À propos de Green, elle précise : « Les démoniaques luttent contre la tyrannie de la chair mais finissent par sombrer dans un asservissement dont ils ont pourtant conscience qu’il est humiliant et dégradant. Guéret dans Léviathan de Green est convaincu qu’il est inutile de lutter contre une fatalité beaucoup plus puissante que sa volonté. (…) La sexualité anéantit la vie spirituelle des personnages comme dans Le Malfaiteur de Green où Jean évoque avec amertume l’anéantissement de sa vie spirituelle : le rassasiement lui apparaît comme un leurre. » En analysant les œuvres, Alexandra Roux a brossé un portrait des auteurs. Pour eux aussi « l’esprit du monde » s’apparentait à Satan. Georgina Dufoix peut prier pour leurs semblables.


Notes :

[1] L’Express, 8 février 2018.

[2] Son ouvrage, The Once and Future Liberal, After Identity Politics, n’est pas disponible en français mais a été chroniqué par Laurent Joffrin dans Libération, 30 janvier 2018.

[3] Comme ils disent, Charles Aznavour, éditions musicales Djanik, 1972 ; Les Remparts de Varsovie, Jacques Brel, éd. Jacques Brel, Barclay 1977.

[4] Son film sublimement érotique Un chant d’amour est disponible sur  la page https://www.facebook.com/pfisterthierry qui accompagne et illustre ce blog.

[5] Cyril Collard est l’auteur du roman autobiographique Les Nuits fauves, Flammarion, 1989, et de l’adaptation cinématographique sortie sous le même titre en 1992. Il raconte l’histoire d’un jeune homme bisexuel séropositif qui prend le risque d’inoculer le VIH à ses diverses conquêtes.

[6] Cf. leur dialogue dans Comment nous appelez-vous déjà ? Ces hommes que l’on dit homosexuels, Calmann-Lévy, 1977.

[7] Global gay. Comment la révolution gay change le monde, Flammarion, 2013.

[8] La Dérive homosexuelle, éd. Jean-Pierre Delarge, 1977.

[9] Albin Michel, 1914.

[10] Dans ses Mémoires (op. cit.), Revel évoque Jean-Louis Servan-Schreiber dont le « physique séduisant avait même, disait-on, excité en pure perte une concupiscence peccamineuse chez le vieux François Mauriac ».

[11] Présence, formes et enjeux du démoniaque dans le roman catholique de l’entre-deux-guerres (François Mauriac, Georges Bernanos, Julien Green), thèse soutenue en juin 2015 à l’université Paris-Est par Alexandra Roux, chap. 4. Les seules issues possibles du démoniaque, B. Des personnages dissonants, 3. Dans leur sexualité.

 

 

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