192 – Pensée magique

Nous sommes tous, rescapés de l’espèce, un jour ou l’autre tentés de recomposer le réel, d’en gommer les aspérités, de nous réfugier dans un autre monde. Cette pensée magique peut être une forme de libération. Elle peut aussi se prêter à d’autres enfermements. #RescapesdelEspece

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              Le mirage d’un monde de bonobos libres, de l’impunité des relations sexuelles, s’est estompé avec la pandémie de sida. La médecine, vers laquelle nous nous tournions soudain, nous expliqua que si, à défaut de bonnet, nous avions jeté notre gourme par-dessus les moulins en nous pensant les rois du monde, nous nous étions leurrés. Les traitements avaient certes effacé les effets des vieilles MST, mais leur trace demeurait dans notre sang et la sérologie des tréponématoses pouvait la révéler. La sexualité redevenait ce qu’elle a toujours été au cours des âges : un champ de mines.

              En ce début des années 1990, Miguel atteignait les dernières étapes. Il avait clos son existence professionnelle en arrêtant son travail de psychanalyste. Il ne lui était plus possible de gérer les questions que la dégradation de son apparence physique faisaient naître. Il avait reculé l’échéance au maximum mais, un jour, il s’est décidé à rendre une ultime visite à son superviseur et à lui faire ses adieux. Jamais je ne l’avais vu aussi tendu avant une échéance. Il actait son décès social. Il refermait cette porte comme un couvercle de cercueil. À son retour, il était ravagé. Il lui fallut plusieurs jours pour se remettre.

       Après ce déchirement, ne lui resteraient que Michel et moi ainsi que quelques amis, de plus en plus rares, pour achever le cycle. La rupture symbolique fut, pour Michel, l’obligation de cesser de conduire après plusieurs accrochages légers. Miguel avait été dévasté, lui fut révolté. L’un acceptait le destin, l’autre refusait d’admettre la réalité, comme il avait récusé l’examen permettant de savoir s’il était ou non contaminé. L’un a géré à sa manière les derniers mois de relative autonomie, l’autre s’est accroché à la vie coûte que coûte.

          Miguel voyait que les traitements du VIH étaient sans effet. Placebo pour placebo, il a désespérément cherché ailleurs, autre chose : chaman, magie, rituels divers et variés… À Matignon en 1983, Pierre Mauroy m’avait confié la relecture d’un rapport du député de Seine-et-Marne, Alain Vivien, sur les sectes. Comme dans la plupart des démarches de ce type, les conclusions proposaient la création d’une structure permanente. Les auteurs préparent leur niche pour la suite. Dans mon compte-rendu au Premier ministre, j’avais émis les plus vives réserves quant à la démarche proposée, soulignant que le code pénal était déjà pourvu pour lutter contre les violences psychologiques, et à plus forte raison physiques, et contre l’abus de position de faiblesse. Je redoutais les conséquences de cette nouvelle instance, bien qu’elle soit cautionnée par la franc-maçonnerie. Elle me semblait pouvoir permettre une remise en cause de libertés individuelles fondamentales.

              Comme à son habitude Pierre Mauroy m’a écouté en silence. Il n’était pas un homme de l’écrit. Avec ses principaux collaborateurs, il préférait l’échange direct et témoignait d’une capacité d’absorption qui m’a toujours sidéré. Les appuis fraternels au projet ne l’ont pas troublé. Il n’était pas maçon mais en avait dans son entourage. Il expliquait que, pour être maire de Lille, il convenait de dialoguer avec l’évêché comme avec les loges. Sans avoir besoin de plaider, j’ai obtenu le feu vert pour gérer comme je l’entendais.

              À l’inverse de l’idée commune, développée notamment par Jacques Julliard, qui voudrait que la gauche soit libérale dans le registre sociétal et dirigiste en économie, je trouve qu’elle souffre d’une propension à produire, de manière inquiétante, normes et interdictions diverses. Mœurs, opinions et, comme je l’ai déjà mentionné, lectures historiques, rien ne paraît devoir échapper au zèle normalisateur de sa bien-pensance. Une dérive qui rappelle, comme l’Histoire en témoigne, qu’à gauche comme à droite existent des penchants vers l’autoritarisme et qu’il convient de demeurer vigilant. Légiférer pour interdire la fessée entre dans la longue liste de textes déclamatoires, opérationnellement sans portée, qui ne sont justifiés que par le respect formel de normes internationales.

              Faute de pouvoir peser sur l’organisation de la société, la gauche semble, par impuissance, « se réfugier dans l’imprécation morale », pour reprendre une formule du sociologue Jean-Pierre Le Goff[1]. Prenant l’exemple de la loi fourre-tout « Égalité et citoyenneté », il parlait à ce propos d’une « sorte de panier de la ménagère du gauchisme culturel ». Quarante ans auparavant, ma réaction face au rapport Vivien n’était pas éloignée de cette critique du mandat de François Hollande.

             Si les adorateurs de l’oignon ou ceux de la lune tiennent à s’organiser pour célébrer leur culte, à quel titre la puissance publique devrait-elle s’en mêler ? Si des abus se manifestent, faisons jouer les lois existantes et cessons de créer sans cesse de nouveaux délits. Pourquoi brandir de grands principes face aux nouveaux venus sur ce terrain et continuer de fermer les yeux sur ce que cachent les diverses formes de monachisme[2] ? En conséquence, je ne voyais pas la nécessité d’un « comité Théodule » supplémentaire alors que nous cherchions à supprimer une partie de ceux qui, autour de Matignon, avaient proliféré au fil des décennies et de rapports divers et variés. Les propositions de Vivien avaient été enterrées.

         Lorsqu’un rapport n’est pas accepté par le destinataire, il ne peut être officiellement remis. Il demeure virtuel. Il n’existe pas. J’ai développé mon point de vue, de manière cette fois publique, des années plus tard dans la Lettre ouverte aux gardiens du mensonge[3]. Le petit monde des sectes a remarqué le propos. À l’occasion de la visite en France d’un de leurs dignitaires de haut rang venu des États-Unis, j’ai été contacté par des représentants de l’église de Scientologie. Après hésitation, j’ai choisi de les recevoir. Je les ai écoutés chanter mes louanges en m’abstenant de laisser paraître la moindre réaction. Quand ils en sont venus à plaider la reconnaissance de leur « église » par les autorités françaises, comme en Allemagne, et m’ont demandé de signer un manifeste en ce sens, j’ai exprimé avec clarté, et je peux dire avec brutalité, ce que je pensais de leur secte, de leurs manipulations pseudo-scientifiques et de leurs combines financières. Ils ne comprenaient pas. Comment pouvais-je être, à la fois, un défenseur de la liberté de croyances et de cultes et souhaiter que leur mouvement rende des comptes à la justice ? J’avais déjà été confronté à ce type d’interrogations durant ma période « chevalier blanc ». Nous autres bonobos ne parvenons pas à nous cantonner à un rôle unique, pénétrant ou pénétré.

        Arbitrer en matière de foi est complexe. Les Britanniques disposent d’une commission qui a la charge d’attribuer ou de refuser le statut d’œuvre de charité et les dérogations fiscales afférentes. Puisque tel est bien le nerf de la guerre que livrent les scientologues. Cette instance a refusé la candidature du Temple de l’ordre Jedi au prétexte qu’il ne s’agit pas d’un véritable système de croyance. Les États-Unis, pays d’origine de la trilogie à rallonges Star Wars, ont arbitré en sens inverse. Que des films de science-fiction puissent générer une religion en dit-il long sur notre époque, sur les structures religieuses ou sur les deux à la fois ?

              Avec le départ de Pierre Mauroy et l’installation de Laurent Fabius à Matignon, le rapport Vivien a été ressorti des placards. Une Mission interministérielle de lutte contre les sectes (MILS), rattachée au Premier ministre, a été créée et confiée à Vivien. Bref, tout ce que j’avais bloqué en 1983 lui a été accordé en 1985. Cette équipée s’est achevée par un pataquès de premier ordre. Conformément à une pratique généralisée qui sera dévoilée à l’occasion du Penelopegate, Alain Vivien s’était adjoint les services de son épouse à titre d’« administratrice ». La « petite entreprise » s’est terminée par un véritable comportement de… secte : putschs, excommunications, démissions… La MILS a été remplacé, en 2002, par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). Elle n’échappe pas à nombre des objections que j’avais avancées.

            Au nom de cette liberté de croire, je laissais Miguel chercher des motifs d’espérer et de se rassurer. Un petit autel étrange, paré de plumes et de fragments de coquilles d’œufs, s’était élevé dans un recoin de la maison de Michery pour répondre aux demandes de je ne sais lequel des rebouteux consultés. Je n’avais mis qu’une seule limite à cette quête désespérée : aucune ingestion de produits ! Jean-Louis, l’ami de Gilbert[4], était dans la même situation. Quand nous nous téléphonions… pardon, quand Gilbert et Michel se passaient un coup de fil pour donner des nouvelles, puisque je suis un invalide du téléphone, appareil que je sais décrocher mais non saisir pour bavarder, nous ne pouvions que prendre acte de la symétrie des évolutions. Lors du décès de Jean-Louis, d’un commun accord nous n’avons rien dit à Miguel. Il lui restait si peu de temps, quelques semaines, et cette nouvelle aurait sapé ses ultimes capacités de résistance. Il est difficile dans ces situations de savoir à quoi se raccrocher. Certains ont la conviction d’un au-delà, d’une divinité. D’autres se contentent d’un substitut sous forme de rituels divers qui se rattachent néanmoins, eux aussi, à une forme de pensée magique. Miguel a suivi cette voie, comme l’avait fait François Mitterrand.

              L’esprit humain ne se borne pas aux limites de ce qu’il est convenu de nommer la raison. Comme toutes les personnalités connues, surtout si elles appartiennent au monde politique, Pierre Mauroy recevait des lettres de barges aussi diverses que variées. Il les lisait avec soin et les conservait dans un dossier qui, à ses yeux, constituait l’une des facettes de notre humanité. Il affirmait qu’une étude de ces courriers en fonction du calendrier lunaire serait révélatrice et ferait apparaître une poussée de missives en période de pleine lune. Depuis le Grec Aristote et le Romain Pline l’Ancien, chemine l’idée que, comme pour les marées, la lune pourrait influencer notre organisme composé à 80% d’eau. D’autant que, dans l’Antiquité, le cerveau passait pour la zone la plus humide. Comme pour d’autres références héritées des siècles passés, la science contemporaine a renvoyé ces fariboles à la déchetterie pour idées toutes faites. Heureusement que nous restent les comptines pour justifier la propension aux écrits de pleine lune. Chacun sait qu’au clair de la lune on saisit la plume.


Notes :

[1] Le Figaro, 23 décembre 2016.

[2] Cf. par exemple Michel Benoît, Prisonnier de Dieu, op. cit.

[3] Albin Michel, 1998.

[4] – Le dédicataire ?

   – Bravo, vous avez l’œil.

(Voir rubrique « À propos »)

 

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