194 – L’art curatif

Quand une réalité humaine gêne, quand elle choque, quand elle fait peur, l’un des premiers réflexes consiste à la dissimuler, à la cacher aux regards. Longtemps, rescapés de l’espèce, les hôpitaux ont été, pour cette raison, ceinturés de hauts murs. Alors, parfois, certains régimes politiques ont profité de cette chape de silence et d’oubli pour purger le « mal » de manière radicale. #RescapesdelEspece

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Michel Faucher en compagnie d’Errò, dans l’atelier de ce dernier.

              Durant cette longue carrière au sein du monde hospitalier, j’ai découvert qu’il pouvait parfois se muer en système totalitaire prétendant contrôler l’ensemble des comportements : sexualité, nourriture, horaires, pensées. Un malade vulnérable, car incapable de se gérer, peut vite se trouver en situation délicate s’il ne bénéficie d’aucune aide extérieure à cet univers. Si les nazis ont commencé leurs campagnes d’extermination de masse dans un tel cadre, ce n’est pas un effet du hasard. Le darwinisme social dans lequel baignait Hitler, avant de prendre plus d’ampleur avec la dimension raciale et antisémite de la Shoah, s’est traduit par le programme d’euthanasie des handicapés physiques et mentaux dans les institutions où ils avaient été placés[1]. Programme connu sous le nom d’Aktion T4, et cette similitude de dénomination avec les T4 qui servent à mesurer le niveau de contamination par le VIH provoque chez moi un effet miroir dérangeant. Les circonstances de la mort de Miguel résonnent elles aussi. En donnant, en septembre 1939, l’ordre – destiné à demeurer secret – de pratiquer ces éliminations, le Führer les avait qualifiées de « morts miséricordieuses ». Les historiens estiment à deux cent mille le nombre des victimes.

              Deux années durant, les décès se sont succédé, non dans l’indifférence mais dans le silence. Si une famille s’alarmait et demandait à récupérer son malade, il lui était restitué. Si elle se taisait, les médecins en charge interprétaient ce mutisme comme un accord tacite. Il aura fallu que l’évêque de Münster, Clemens August von Galen, brave la prudence d’expression recommandée par la hiérarchie catholique, hausse le ton par rapport aux premières inquiétudes exprimées par des Églises réformées, et dénonce les faits dans un sermon, le 3 août 1941, pour que le scandale devienne public et soit relayé sur la scène internationale. Quinze jours plus tard, le programme a cessé officiellement, même s’il s’est prolongé de manière ponctuelle jusqu’à la chute du Reich.

              Parmi les nombreux établissements dans lesquels Michel a été traité, en fonction des disponibilités, je me souviens d’une infirmière auprès de qui je m’inquiétais que les dosages préparés ne correspondent pas aux prescriptions habituelles. C’était le premier (et ce sera le dernier) séjour dans cet hôpital parisien. Qu’un tiers vienne se mêler de ce genre de question a paru inacceptable à la professionnelle de santé et elle me l’a signifié sans barguigner. J’ai insisté, poliment mais fermement, en expliquant que je gérais cette question depuis des années. Elle a haussé le ton et s’est abritée derrière une prescription du médecin du service. J’ai demandé à la voir. Elle a bougonné mais est partie vérifier. À son retour, sans un mot, elle a rectifié les dosages en revenant dans la norme. Je n’ai pas commenté.

               Dans cette lutte, je ne cédais pas. Je ne céderai pas. N’étais-je pas parvenu, dans d’autres services, à être présent pour le petit déjeuner que Michel ne prenait pas sans cela. Je disparaissais ensuite pour aller au bureau et je revenais pour les repas. Ce qui m’avait été refusé au départ car de nature à perturber le service était devenu une aide, un confort pour les aides-soignantes comme pour le malade. Une fois le fait acté, la routine s’installe. J’étais un élément du décor.

              Aussi important que le traitement des pathologies est celui des dossiers. Or, la relation avec le personnel administratif et les infirmières dans les services ne relève pas du même code qu’avec les médecins. Confrontés à une tâche fastidieuse, répétitive, générant souvent des réclamations, des incompréhensions ou des protestations, ces personnels se placent, dès le départ, dans une situation de protection, donc de refus et de rejet. Si vous êtes identifié comme compréhensif, coopératif, la relation change. À patient sans exigence, accueil privilégié. Il ne faut pas réclamer mais suggérer. Vous ne cherchez pas à imposer un droit, vous sollicitez une faveur. Placez-vous en position de faiblesse et vous obtiendrez ce qui vous était refusé lorsque vous prétendiez imposer une volonté.

              Comme d’habitude, Michel avait réussi une performance d’une autre nature. Jouant de son charme, il était parvenu à introduire à l’hôpital son univers. Alors qu’il s’agissait pour lui de survivre dans cet environnement de mort en s’appuyant sur sa passion vitale, il opérait le tour de force d’apparaître comme étant dans une démarche altruiste. « Si l’on en accepte les règles, le rythme, les habitudes, l’hôpital, en fait, est un lieu de vie, d’une vie différente et dense où l’on compose avec l’angoisse, se concentre sur l’essentiel, mesure la beauté de l’instant d’avant, a-t-il écrit dans l’un de ses derniers textes[2]. Dans ce décalage involontaire on s’éloigne du réel au quotidien, de la légèreté, au profit d’un réel plus existentiel, sans doute plus vrai. Ce passage d’un état à un autre ne va pas de soi. La prise de conscience de son corps, de la fragilité des choses, du basculement toujours possible, ne se fait pas sans difficultés. Ce voyage initiatique et solitaire donne un autre regard, aiguise la sensibilité, accroît tolérance et compassion. À peine franchi l’accueil, derrière l’inquiétude rôde l’idée de mort. L’hôpital familiarise avec cette étrange impression. Ce n’est pas si mal. N’était-elle pas inconsciemment évacuée ? Elle revient brutalement. S’impose. Un dialogue s’installe, une proximité, une certaine complicité se manifestent. La mort fait moins peur. Elle devient la compagne fidèle des nuits sans sommeil. On ruse, traque, jauge cette curieuse partenaire. On s’habitue et finit par y prendre goût. En fait ce n’est pas si simple. On fanfaronne. Essayant de se persuader que c’est ainsi. Et l’art dans tout cela ? Fondamental. Il facilite ce singulier passage. Apaise les craintes. Réintroduit amour, poésie, joie et beauté. De manière subtile, tactile, il rassure. Est-ce bien sa place dans l’hôpital ? Je témoigne que oui. »

              Michel a mobilisé son carnet d’adresses pour favoriser l’entrée des œuvres de plasticiens contemporains dans les lieux d’accueil des malades. Autrement dit, pour lui, dans le processus curatif l’art aura été le recours essentiel. Il renouait ainsi avec un propos d’André Malraux que Gilles Deleuze utilisait dans ses réflexions sur la communication[3]. L’hôpital, au même titre que l’école et la prison, constitue l’un des symboles des sociétés de contrôle définies par Foucault et sur lesquelles réfléchissait Deleuze. L’art offre un vecteur majeur de résistance face à ce contrôle. « C’est la seule chose qui résiste à la mort » disait Malraux.

 


Notes :

[1] Cf. Les Anormaux, les meurtres par euthanasie en Allemagne (1939-1945), Götz Aly, Flammarion, 2014.

[2] Cimaise, « L’évidente nécessité de l’art à l’hôpital », n° 260, juillet-août 1999.

[3] Cf. la vidéo sur la page Facebook https://www.facebook.com/pfisterthierry   qui illustre et complète ce blog.

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Un commentaire

  1. Dans la plupart des hôpitaux, ici, (Hadassa fait exception), on entre comme dans les moulins. Les hôpitaux comptent sur la famille pour assister le malade et donner un coup de main. Veille de Chabath, toutes sortes de visiteurs, enfants également, défilent, avec clowns, fleurs et autres babioles. Mais 2- 3x par mois on entend parler de coups échangés ou donnés par ce que la famille visiteuse n’est pas satisfaite des soins donnés.

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