196 – Simiesque

Il ne suffit pas de faire le singe pour obtenir une banane, sachez-le, rescapés de l’espèce. À trop jouer au bonobo, on court le risque de croiser la route du singe vert. Bienvenue dans cet univers simiesque. #RescapesdelEspece

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              Le VIH est loin d’être le seul exemple de la complexité des recherches sur l’origine d’une maladie. Ma route a croisé celle du paludisme après un séjour en Côte d’Ivoire, au début des années 1960. L’ampleur des fièvres générées, et surtout la capacité du corps à déclencher les alertes quelques heures avant la crise, m’ont laissé un souvenir prégnant même si, heureusement, ces accès soudains ne se sont pas installés au long cours. Le paludisme a, lui aussi, une origine africaine. Il oppose les chercheurs, entre ceux qui estiment que le protozoaire responsable, Plasmodium falciparum, a accompagné Homo sapiens dès les origines et aurait quitté l’Afrique il y a 60 000 ans, et ceux qui défendent une contamination plus tardive, en association avec le moustique, et correspondant aux premières sociétés d’agriculteurs, il y a donc 6 000 ans.

              Le même genre de controverse a existé un temps pour la contamination du continent américain : passage par le détroit de Béring avec les Amérindiens il y a 15 000 ans ou débarquement des Européens au XVe siècle ? Une étude internationale portant sur les diverses aires de répartition de Plasmodium falciparum, et prenant en compte les marqueurs génétiques, a montré des différences entre les protozoaires asiatiques et américains, invalidant l’hypothèse du détroit de Béring. Cette étude a aussi permis d’établir qu’il existe, en Amérique latine, deux parasites distincts. Ils correspondent à la division entre les empires portugais et espagnol imposée, entre deux prouesses sexuelles, par le pape Alexandre VI. Le paludisme est arrivé en Amérique par l’intermédiaire des navires négriers, qui s’approvisionnaient dans des zones africaines distinctes, propres à chaque empire.

              Faisons confiance aux chercheurs. Ils sont parvenus à établir, à partir de dents de victimes de la peste bubonique qui, au XIVe siècle, a tué trente millions d’Européens en cinq ans, que la bactérie Yersinia pestis responsable de cette hécatombe n’a pas subi de changements génétiques majeurs depuis six siècles. C’est le germe qui a généré la peste noire, qui pourrait provoquer des flambées de nos jours. En revanche, la peste de Justinien qui, au VIe siècle, a frappé l’Empire romain et aurait provoqué une centaine de millions de victimes, viendrait d’une bactérie différente. Certains auteurs avancent l’idée qu’il pourrait s’agir d’une maladie distincte de la peste[1]. Des progrès seront peut-être réalisés à partir de la découverte d’une nécropole antique d’une nécropole antique au cœur de Bordeaux, avec une quarantaine de fosses et de nombreux individus à l’intérieur. En effet, l’une des hypothèses est qu’elle pourrait correspondre à cette pandémie, connue dans les textes mais pas dans les fouilles. Un jour, les hommes sauront sans doute pour le VIH. Un jour…

              De l’origine du mal pourrait peut-être venir la solution puisqu’en 2009 une équipe de l’Institut Pasteur en liaison avec l’Agence nationale de recherches sur le sida et les hépatites virales (ANRS) a établi qu’il existait, chez le singe vert, un mécanisme de contrôle de l’activation immunitaire. Il réagit en moyenne vingt-huit jours après l’infection et, bien que le virus continue à se multiplier dans son organisme, l’animal ne tombe pas malade. Ce qui est constaté chez le singe vert n’est pas propre à tous les primates. Le macaque, par exemple, ne bénéficie pas d’une telle réponse. Vous le croirez ou non, mais cette situation m’amuse. L’homme descend du singe et le VIH aussi. Nous avons fait les bonobos et nous mourrons les uns après les autres d’une maladie de singes. Mais le salut viendra peut-être des primates. Simiesquement vôtre.

 


Notes :

[1] Cf. Comment l’Empire romain s’est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome, ouvrage de Kyle Harper, professeur d’histoire à l’université d’Oklahoma, préface de Benoît Rossignol (La Découverte, 2019). L’universitaire américain explique que l’Empire tardif a été le moment d’un changement décisif : la fin de l’Optimum climatique romain. Ce régime climatique, plus humide, avait été une bénédiction pour la région méditerranéenne et a correspondu à l’apogée de l’Empire. Les changements climatiques ont favorisé l’évolution des germes, comme Yersinia pestis, le bacille de la peste bubonique. Mais, écrit-il, « les Romains ont été aussi les complices de la mise en place d’une écologie des maladies qui ont assuré leur perte ». Les bains publics étaient des bouillons de culture ; les égouts stagnaient sous les villes ; les greniers à blé étaient une bénédiction pour les rats ; les routes commerciales qui reliaient tout l’Empire ont permis la propagation des épidémies de la mer Caspienne au mur d’Hadrien avec une efficacité jusque-là inconnue. Le temps des pandémies était arrivé. Face à ces catastrophes, les habitants de l’Empire ont cru la fin du monde arrivée. Les religions eschatologiques, le christianisme, puis l’islam, ont alors triomphé des religions païennes.

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