197 – Immortalité

Puisque, à l’exception d’une quarantaine d’entre nous, nous ne sommes pas immortels, rescapés de l’espèce, ne devrait-il pas être normal de pouvoir décider des formes de son trépas ? #RescapesdelEspece

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           Devenir « immortel ». Vieux mythe associé à l’écriture. La romancière américano-nipponne Ruth Ozeki[1], devenue prêtre bouddhiste zen, a noté : « J’ai toujours considéré l’écriture comme l’inverse du suicide. Qu’écrire, c’était comme devenir immortel. Défier la mort, ou en tout cas la devancer. » Quiconque a plus ou moins manié la plume s’est trouvé confronté à la perspective d’une entrée sous la Coupole pour atteindre cet objectif illusoire. Chacun y répond à sa manière. J’avais lu, je ne sais plus où, que pour avoir une chance d’accéder parmi les quarante il fallait n’avoir jamais brocardé cette institution. Je me suis, dès mes premiers écrits, empressé de m’en moquer afin de m’ôter toute tentation coupable. Je ne soupçonnais pas qu’une autre surgirait, par un biais inattendu.

               J’avais été convié à l’ambassade de Roumanie pour une réception en l’honneur du Dr Ana Aslan, de passage à Paris. Dans les années 1970, bien que non autorisé en France, son Gérovital passait, dans certains cercles, pour un produit miracle contre le vieillissement. Il s’agissait d’un traitement gériatrique élaboré au lendemain de la seconde guerre mondiale et constitué d’un assemblage de procaïne, d’hormones et de vitamines. Il est aujourd’hui, dans la plupart des pays occidentaux, assimilé à une drogue et interdit. Le Dr Aslan se vantait de compter au nombre de ses patients des personnalités comme de Gaulle, Kennedy et Khrouchtchev, des acteurs comme Marlene Dietrich et Charlie Chaplin. Peut-être disait-elle vrai.

         Les diplomates roumains étaient, à mon égard, dans une phase active de séduction pour ne pas dire dans une tentative de recrutement. Non contents de m’avoir invité à la conférence, suivie d’une réception, de cette sommité de leur science nationale, ils avaient prévu de me la présenter en privé. Et comme ils tenaient absolument à me faire plaisir, ils profitèrent de l’aparté pour, sous le sceau du secret, me proposer de me fournir en Gérovital via la valise diplomatique. Le processus de recrutement était enclenché. Rien de tel qu’une bonne dépendance pour manipuler quelqu’un. Comme je souriais en déclinant l’offre et en expliquant qu’au cap de la trentaine il ne me semblait pas devoir envisager un traitement pour rajeunir, Ana Aslan était intervenue :
– Au contraire, plus vous commencerez jeune, plus ce sera efficace.

               La vieillesse attendrait, mais la mort, qui me semblait alors si lointaine, ne tarderait plus à m’accompagner. Mais « chut ! Nous allons regarder dans une âme », comme nous le répétait, en citant Thomas Mann, Maurice Deleforge qui, à l’École supérieure de journalisme, s’échinait à tenter de nous ouvrir à la littérature. Il était un peu trop catho tendance Claudel pour mon goût personnel. Je me sens, concernant cet auteur, plus proche de Jean-François Revel qui le qualifiait de « phraseur et verbeux ». Deleforge m’aura au moins contraint à élargir mes horizons. Pour changer du cercle des relations.

                En 1991, l’état de santé de Miguel était tel que nous avions envisagés de rester à Paris pour les fêtes de fin d’année. C’est lui qui a insisté pour prolonger notre tradition de fuite. Nous avons opté pour l’Afrique du Sud afin d’éviter les fatigues liées aux changements d’horaire. Au Cap, au-delà du parc de l’hôtel, nous avions vue sur mer. Miguel quittait peu son lit et pas sa chambre. Il s’était pris de passion pour des pigeons à peine éclos dans un nid caché derrière l’un des volets de sa porte-fenêtre. Il nous en tenait la chronique lorsque nous rentrions, Michel et moi, des promenades qu’il exigeait que nous maintenions.

          Durant une virée dans les domaines viticoles de la vallée du Drakenstein, le « coin des Français », le Franschhoek comme on dit en afrikaans, nous avions discuté des modalités du réveillon. Compte tenu de la santé de Miguel, des difficultés qu’il éprouvait pour digérer les aliments, nous allions devoir faire simple et au plus près de l’hôtel. Dès notre retour au Cap, je partirais en chasse dans le quartier tandis que Michel s’occuperait du malade. Je suis revenu en ayant repéré, à quelques dizaines de mètres, un petit établissement propret qui n’avait pas prévu de menus spéciaux et pourrait nous servir du poulet grillé. Même cet effort était au-delà de ce que Miguel pouvait envisager. Alors nous avons décidé de rester dans nos chambres et de faire appel au room service.

               Une table ronde montée sur roulettes est apparue avec trois assiettes chaudes. Nous avons dîné, lentement, au rythme de Miguel. À la fin, il a saisi ma main et, de l’autre côté, celle de Michel. Spontanément, nous avons fermé le cercle. Nous avons maintenu longtemps cette chaîne, en silence. Nous vivions notre dernier Noël ensemble, à trois. Aucun de nous ne l’ignorait. Jamais sans doute nous n’avions connu une communion aussi intense. Pourtant, si je m’en réfère à mon expérience personnelle, chacun était perdu dans son univers , méditait sur son sort et cet avenir désormais clos. Nous abordions les étapes ultimes. Lorsque, enfin, nous nous sommes séparés, un pauvre sourire triste flottait sur les lèvres de Miguel. Nous l’avons embrassé, sans rien dire. Au retour, à la descente d’avion, il a fallu l’accompagner en urgence aux toilettes. Il n’avait plus que neuf mois à vivre. La durée d’une gestation.

             Quand le moment fut venu, nous nous sommes relayés, Michel et moi, à son chevet. Il gisait inconscient sur son lit d’hôpital. J’étais à peine rentré de mon quart, le 29 septembre 1992, que Michel m’a téléphoné pour me demander de revenir d’urgence. Miguel, de temps à autre, effectuait d’impressionnants sauts de carpe.
– Qu’est-ce que c’est ?
La question posée au médecin venu surveiller le phénomène a été ponctuée d’un :
– Je ne sais pas.
– Est-ce qu’il souffre ?
– Je ne sais pas.

           Ce n’était pas un médecin du service. Il s’était déplacé depuis le pavillon voisin où Miguel était suivi d’ordinaire mais qui n’avait pu l’accueillir, faute de lits disponibles. Nous avions atteint le pic de la pandémie de sida. Il connaissait le mourant comme son entourage. Ces dernières années, il nous avait accompagnés dans notre lutte collective.

         C’est évidemment Michel qui, pendant que je rebroussais chemin, avait eu le courage de poser les points sur les i, de rappeler l’engagement de Miguel dans l’association pour le droit de mourir dans la dignité. Le médecin ne disait rien, les yeux rivés sur le lit, dans l’attente d’un nouveau saut de carpe. Lorsqu’il s’est produit, il a saisi un ordonnancier et a rédigé une prescription qu’il ne nous a pas montrée. Il l’a tendue à l’infirmière qui a levé les yeux vers lui. L’angoisse se lisait sur son visage. Elle est sortie de la chambre. À son retour, elle a injecté, en pleurant, un produit dans la poche de la perfusion. La seringue y est demeurée plantée, volontairement. Elle était on ne peut plus visible, en raison du caractère incongru de sa présence. Quand tout fut terminé, d’une voix rauque, le médecin a simplement demandé :

             – Prévenez l’interne de garde.

        Lorsque ce jeune homme est entré, il a d’abord découvert quatre personnes immobiles, figées. L’infirmière pleurait en silence mais ses épaules étaient secouées par les sanglots. Je l’ai prise dans mes bras en lui chuchotant des remerciements et apaisements dans l’oreille. Sur la table de chevet, à côté du cadavre, l’ordonnance était posée, bien en vue. Personne ne parlait. L’interne s’est tourné vers le lit, a vérifié le décès de Miguel, a ramassé l’ordonnance qu’il a glissée dans son dossier. Puis il a rédigé et signé le document correspondant au permis d’inhumer. Lui non plus n’a pas prononcé un mot.

              Le lendemain, j’ai déposé une lettre à l’intention de ce médecin pour le remercier de son courage, sans rien mentionner d’autre. Quelques mois plus tard, il nous a contactés pour nous communiquer les résultats des analyses effectuées post-mortem, comme il est de règle dans ce genre de situation. Il a simplement dit :

             – Le virus était en train d’attaquer les organes.

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photo mortuaire de Miguel Caballero Olcese 

Note :

[1] En même temps, toute la terre et tout le ciel, éd. Belfond, 2013.

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