198 – Une liberté de l’homme

Et, au-delà des conditions de son décès, n’est-ce pas de son principe et de sa date que nous sommes libres de décider, rescapés de l’espèce ? #RescapesdelEspece

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              Il y a longtemps que je joue avec cette liberté que possède l’humain : vivre ou cesser de vivre. Ce n’est en rien un penchant suicidaire mais une sorte de vertige philosophique. Il a débuté en classe de seconde. Le professeur de physique-chimie du lycée Jean-Puy de Roanne nous avait fait utiliser, lors d’une séance de laboratoire, je ne sais plus quel produit incolore. Il nous avait mis en garde contre ses dangers, en nous expliquant notamment que, si nous en ingérions, la mort serait immédiate mais que, durant quelques secondes, nous ressentirions de manière très douloureuse la brûlure des conduits digestifs.

               Par expérience, je sais combien enseigner peut être éprouvant nerveusement et qu’il s’agit sans doute de l’exercice qui m’a procuré le plus fort sentiment de fatigue. Quant à mesurer les conséquences des propos tenus… Ces matières scientifiques n’étaient pas celles qui me mobilisaient le plus. Lorsque ma myopie fut identifiée à l’occasion d’une visite médicale scolaire, j’ai compris pourquoi je m’asseyais dans les premiers rangs en histoire-géo ou en français mais en haut de l’amphi en physique. Plongé dans mon brouillard, je pouvais rêver tranquille.

               Face à la paillasse, je buvais ce jour-là les propos de l’enseignant en m’imaginant avaler autre chose. Je ne l’ai pas quitté des yeux lorsqu’il est allé ranger le gros bocal d’acide dans l’armoire. Rentré chez moi, je n’ai eu de cesse de mettre la main sur un petit flacon hermétique. Il m’a fallu quelques jours pour y parvenir. Une fois équipé, j’ai profité d’une récréation pour me glisser dans le labo de chimie, récupérer la clé de l’armoire toujours rangée au même endroit et remplir ma fiole de ce produit miraculeux qui permettait de mourir en quelques secondes.

               Elle n’a plus quitté ma poche. Je la gardais en main durant les trajets, je la palpais parfois durant les cours. J’étais libre ! Si je voulais, je pouvais. Au bout de quelques semaines, lassé par ce pouvoir dont personne n’appréciait la puissance, j’ai commencé à mettre quelques copains dans la confidence. Les uns n’y croyaient pas, prétendaient que ce n’était que de l’eau, les autres n’en voyaient pas l’intérêt. Je me suis entêté jusqu’au jour où, n’éprouvant plus le vertige initial et encombré par la charge, j’ai balancé la fiole dans une bouche d’égout[1].

              J’ai retrouvé un succédané de ce jeu pervers d’adolescent lorsque après un infarctus m’a été prescrite de la trinitrine en spray. J’avais vu ma mère manier ce produit dans le pavillon familial de Saint-Jean-de-Luz, lors d’une situation analogue concernant Bernard. Sauf que, dans son cas, le risque de mort subite était important, majeur. Cette situation n’avait pas été précisée de manière spontanée par le corps médical mais j’étais allé voir le cardiologue et, lors de l’échange en tête à tête, il m’en avait informé. Je m’étais gardé de le préciser à Técla dont le niveau d’angoisse était bien assez élevé. À chaque somnolence paternelle, elle se précipitait pour lui pulvériser le produit sous la langue. Ce qui n’a pas empêché la mort subite d’intervenir une nuit. Au réveil, Técla avait pris soin de laisser dormir son vieux compagnon jusqu’au moment où, le temps passant, elle était remontée dans la chambre pour constater l’inéluctable.

               Depuis, ce spray est associé dans mon esprit à un risque de décès imminent, à la crise fatale, à la lutte finale. Or, quand j’entends « lutte finale », un vieux conditionnement militant fait que j’ai le réflexe de lever le poing plutôt que de fouiller dans ma poche. Utiliser ce spray signifierait un enjeu vital. Donc, si des douleurs surviennent, je me garde de le sortir. D’ailleurs, il doit être périmé depuis belle lurette. Je ne peux plus lire une étiquette qui n’a pas résisté aux frottements continus. Je le conserve pourtant, comme la fiole naguère. La cardiologue à qui j’ai confié mon cœur usagé a préféré, face à un patient aussi ingérable, prescrire des patchs. Étranges symboles que ceux qui se trouvent associés à la mort. Le sexe, le cœur.


Note :

[1] Note à l’attention des écologistes et assimilés : je bats ma coulpe.

 

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