199 – Cérémonial mortuaire

Pour rester sur nos sujets macabres, il n’existe pas que les convois funéraires, rescapés de l’espèce. Il en est d’autres, dont la symbolique est différente, mais qui peuvent être également mortels. #RescapesdelEspece

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              Nous avions décidé, lorsqu’il n’a plus été possible de masquer la dégradation de l’état de santé de Miguel, de parler à nos familles respectives d’un cancer du foie. Elles étaient ainsi averties d’une échéance fatale, les délais étaient compatibles et nous espérions limiter leur angoisse nous concernant Michel et moi, donc le poids supplémentaire que nous aurions à gérer. Ce subterfuge avait déjà été utilisé par Rock Hudson avant que l’acteur américain ne soit hospitalisé, en phase terminale, à l’Hôpital américain de Paris après un malaise dans sa chambre du Ritz. La révélation simultanée de son homosexualité et de son sida avait fait scandale en juillet 1985.

           Se préparer, pas à pas, à mourir signifie parler du cérémonial, décider des formes, du lieu. J’avais vécu une première expérience en 1985, à l’occasion du décès de Bernard. C’était lors de la braderie de Lille qui, le premier dimanche de septembre, voit débarquer de tous les horizons les quelque dix mille vendeurs – les bradeux – et les millions de chineurs pour le plus grand marché aux puces d’Europe. Il s’étale sur près d’une centaine de kilomètres de stands qui paralysent la ville. À chaque manifestation, le nombre de visiteurs se situe autour de deux millions, avec parfois des pointes vers les trois. D’où les montagnes de coquilles de moules abandonnées après la razzia. À l’origine, au XIIe siècle, la braderie était l’une des cinq grandes foires flamandes[1]. Chaque année, de manière rituelle, Pierre Mauroy participait à cette occasion au « Club de la presse » d’Europe1. Je m’étais rendu à Lille pour préparer l’émission avec lui. Deux motards de la police[2] m’attendaient à la sortie de l’autoroute pour me conduire jusqu’à un hôtel de ville en principe inaccessible en voiture.

            Cette escorte me rappelait la visite, en décembre 1982, du Premier ministre à La Réunion. Comme cela arrivait parfois, l’organisation locale du voyage avait été bordélique. Pardon, avait connu quelques ratés. Il était prévu, le matin du premier jour, que Mauroy effectuerait le tour de l’île en cortège, avec arrêt et allocution dans la plupart des communes traversées. Sauf que les annonces locales qu’il allait devoir égrener ne m’avaient pas été communiquées à Matignon. Je ne les avais obtenues de la préfecture que le soir de notre arrivée, après les avoir réclamées à cor et à cri. Après le cérémonial d’accueil puis le dîner, j’allais une fois de plus passer la nuit à gratter au lieu de dormir.

          J’ai commencé par mettre à jour le grand discours puis j’ai attaqué les allocutions, commune par commune, dans l’ordre qu’allait suivre le Premier ministre en empruntant la route circulaire. J’ai tenté de varier les thèmes en fonction des bribes locales qu’il convenait d’insérer. Tout cela a l’air banal, mais ce n’est pas si simple. Certes, ne s’y joue ni le sort de l’homme politique, ni celui de la France, pas même l’avenir de l’île. Il n’en demeure pas moins qu’il y a un standing à respecter. Se répéter est inhérent à l’exercice, mais on peut au moins paraphraser. Je me désole de voir qu’aussi bien Nicolas Sarkozy que François Hollande ont pu être surpris, durant leur mandat présidentiel, à recycler le même discours. Même si c’est moins embarrassant que Marine Le Pen qui recycle Fillon qui recycle Coûteaux, cette pratique demeure, à mes yeux du moins, inadmissible. Des collaborateurs auraient dû être mis à pied.

                Le « nouveau monde » qui s’est mis En Marche ! dans la foulée d’Emmanuel Macron n’échappe pas à ces facilités. Lors de ses premiers vœux au pays, le nouveau chef de l’État, qui se targuait de parler en direct et sans prompteur, a recyclé un texte débité, fin août 2015, lors de la clôture de l’université d’été du Medef, le syndicat patronal. À cette occasion, il s’était déjà réapproprié la célèbre formule de John F. Kennedy : « Demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour le pays ». Déjà, il avait brodé sur l’« émancipation » par le travail, la glorification de la « réussite », la condamnation du « cynisme » ambiant, la valorisation de l’« esprit de conquête ».

           Faute d’un secrétariat disponible à La Réunion, au cœur de la nuit, pour effectuer la dactylographie, je m’étais octroyé un bref repos et, au matin, je n’avais pas terminé la mise à jour de la totalité des allocutions. Il manquait les derniers textes, que j’apporterais en remontant le circuit dans le sillage ministériel. Des motards avaient été mobilisés pour m’ouvrir la route et me permettre de livrer en temps et en heure. J’ai traversé des foules en train de se disperser et qui s’arrêtaient pour regarder passer, sans comprendre, cette voiture officielle avec son escorte qui arrivait alors que tout était terminé. Je n’ose écrire qu’ils étaient marron car ils ignoraient que passait, anonyme, le nègre de service…

                Revenons à la braderie lilloise de 1985. J’étais avec Pierre Mauroy dans son bureau de maire et nous travaillions lorsqu’un coup de téléphone m’a informé du décès paternel. Je me suis excusé et j’ai filé vers la capitale prendre l’avion pour Biarritz. En matière d’obsèques, Técla était allée au plus simple : un cercueil en pleine terre et qu’on n’en parle plus. Quand je l’ai découvert, il était trop tard pour faire machine arrière. Nous avions déjà eu ce débat, avec mes parents, lors de la mort de Bruno. Nous n’allons pas sur les tombes, mais d’autres peuvent en avoir besoin, avais-je plaidé. Pourquoi ne pas leur laisser un caveau, une trace un peu digne ?

         Comme d’habitude dans ce genre de discussion, Técla s’était laissé faire. En conséquence, j’étais présent lorsque la pelleteuse a déterré le cercueil pour le transférer. Durant l’opération, le crucifix vissé sur le couvercle s’est trouvé brisé. Les ouvriers se sont excusés. Je les ai apaisés, sans préciser qu’il était curieux qu’il y soit. J’imagine que l’entreprise de pompes funèbres a tranché pour cette veuve qui ne devait rien vouloir de précis sauf être débarrassée du dossier, et que ce qui peut être facturé en plus est bienvenu. Après cette première expérience, j’avais connu une autre valse-hésitation à la mort de Miguel : où conserver ses cendres, à Paris ou à San Francisco ? Elles furent d’abord scellées au columbarium du Père-Lachaise avant d’être, quelques années plus tard, expédiées à sa famille en Californie.


Notes :

[1] Avec Bruges, Messines, Torhout et Ypres.

[2] Par respect des enseignements d’Hubert Beuve-Méry, j’aurais dû écrire « agents motocyclistes ».

 

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