202 – Passage à l’acte

Tandis que le malade se recroqueville dans un univers de plus en plus réduit et clos, sachez, rescapés de l’espèce, que l’accompagnateur s’épuise physiquement et affectivement. Parfois jusqu’au seuil de rupture. #RescapesdelEspece

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              Pour l’évincé potentiel, même en faisant la part des choses, en comprenant cette soif de sécurité d’une part, cette perte de conscience du réel d’autre part, le choc émotionnel est rude. Un quart de siècle de vie commune, d’amour partagé, et devenir soudain invisible en sa propre demeure ? Je multipliais les appels, les tentatives vers Michel en vue de le faire réagir.

 « Peu m’importent mes chances
    Peu m’importe le temps
    Ou ma désespérance
    Et puis lutter toujours
    Sans questions ni repos
    Se damner
    Pour l’or d’un mot d’amour[1]. »

En vain. J’ai pensé que l’absence pourrait créer une forme de manque. Je me suis replié dans une chambre donnant sur l’entrée de l’appartement et dotée d’une douche, que Miguel utilisait comme cabinet de consultation. Il avait été membre du Centre de formation et de recherches psychanalytiques animé par Maud Mannoni et Patrick Guyomard, et comptait au nombre de ses visiteurs réguliers quelques stars argentines de la scène parisienne. Son divan professionnel était devenu ma couche. Je note, je ne commente pas. Je laisse ce soin aux adeptes de la psychanalyse. Michel, isolé dans sa bulle, n’est pas venu me rendre visite. Il n’a pas traversé l’appartement. Son garde-malade ne l’y a pas incité. Leurs journées étaient occupées par des expositions, des galeries, du shopping. Ils avaient leur vie, centrée sur la culture et les loisirs, tandis que je travaillais. Toute communication s’était tarie. Pour la première fois, j’étais sorti de l’univers de Michel. J’étais l’étranger.

              Si je n’existais plus à ses yeux, alors je n’existais pas. Si je n’existais pas, je devais cesser d’exister. J’ai trituré cette idée dans tous les sens. Aujourd’hui, je suis mort. Ou peut-être hier, je ne sais pas[2]. Une nuit enfin, je me suis glissé hors de l’ancien cabinet de consultation de Miguel pour gagner le salon voisin. J’ai prélevé le câble de l’antenne de télévision. De retour dans ma tanière, j’ai préparé une lettre d’adieu, strictement informative, de manière à faciliter l’enquête et à causer le moins de troubles possibles. Je me suis rendu dans la salle d’eau et, après l’avoir ouverte, je suis grimpé sur le rebord de la petite fenêtre donnant sur une minuscule courette. J’ai entrepris de nouer le câble à la barre horizontale la plus haute de la grille extérieure. J’ai vérifié la longueur puis réalisé le collier que je me passerais autour du cou. Tant que je suis demeuré concentré sur ces préparatifs techniques, la tension intérieure demeurait à peu près maîtrisée. En revanche, une fois accroupi sur le rebord, le câble prêt à bloquer le larynx, j’ai été saisi de tremblements tandis que la sueur m’inondait. J’ai attendu, un temps qui m’a paru interminable mais dont je serais incapable de fixer la durée réelle. Une pensée parasite cheminait : allais-je avoir une éjaculation, comme on le raconte pour les suppliciés ? Foin de mandragore, j’ai sauté. Ou plutôt, je me suis laissé tomber, l’esprit vide.

 « Et de la corde d’une toise
saura mon col que mon cul poise
[3]. »

Il m’a fallu quelques secondes pour comprendre. Sous le poids du corps, le câble de télévision s’était tendu plus fortement que prévu. Le nœud autour de la grille extérieure de la fenêtre s’était serré dans des proportions non envisagées et la longueur disponible s’en était trouvée augmentée. En conséquence, mes pieds touchaient le sol de la salle d’eau. Les frissons ont repris de plus belle et la poussée de sueur avec eux. J’étais incapable de recommencer, de revivre l’épreuve. J’étais anéanti et je ne savais que faire. Nous étions dans les toutes premières heures de la journée, un horaire interdisant en principe un appel téléphonique. Je n’en étais plus à respecter la politesse. J’ai appelé au secours le seul qui me semblait pouvoir m’aider. Il a répondu, m’a écouté, n’a dit qu’un mot, celui que je voulais entendre : « J’arrive. »

              Gilbert[4] a d’abord vérifié qu’il n’existait aucun dommage physique pouvant exiger un transfert en milieu hospitalier. De ce côté-là, tout était en ordre. Pour le reste, le choc émotionnel, l’hébétude, il fallait attendre pour qu’il puisse passer les coups de fil en vue de me faire admettre dans une maison « de repos » qu’il connaissait. Les heures se sont écoulées. Michel et son garde du corps tunisien ont fait leur apparition lorsqu’on a sonné à la porte. Des amis passaient les prendre car Michel devait les accompagner en Touraine, chez Olivier Debré. Nous fûmes un peu surpris de nous voir. Je ne devais pas avoir fière allure, mais chacun a continué de vaquer à ses occupations. Michel ne percevait rien de ce qui se jouait. Il était extérieur à la réalité et témoignait de ce fait d’une indifférence qui laissa les autres témoins médusés. Cette insensibilité ne me surprenait pas puisqu’elle m’avait acculé à cette forme de fuite. Il s’agissait d’une conséquence de la maladie. Elle l’avait coupé du monde, muré dans un univers pour partie réel, pour partie fantasmatique. Il se déplaçait dans un espace rétréci, d’où toute perspective avait disparu à l’exception de rêves, notamment financiers, ne reposant sur aucune once de réalité. Ce comportement était accompagné et validé par son assistant.


Notes :

[1] Jacques Brel, La Quête, op. cit.

[2] « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas » est la première phrase de L’Étranger d’Albert Camus. Gallimard, 1942.

[3] Fragment du demi-huitain du Grand Testament de François Villon :
« Je suis François, dont il me poise                                                                                                        Né de Paris emprès Pontoise
Et de la corde d’une toise
Saura mon col que mon cul poise.
 »

« Je suis François cela me peine
Né à Paris près de Pontoise
Au bout de la corde d’une toise,
mon cou saura ce que pèse mon cul. »

[4] – Encore le dédicataire ?
– En effet.

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