203 – Le retour du vagin

De Trump à Zemmour, le temps des jules est revenu. Chaque culture subit cette régression dans son style caricatural de référence. Pour les Américains dans la vulgarité triomphante d’un Donald twittos. Chez nous, citoyens de l’espèce, dans la théorisation d’une sorte de fascisme mou bien dans l’esprit du temps. #RescapesdelEspece

b203

              Je n’ai demandé la localisation précise de l’institution dans laquelle j’avais séjourné que des décennies plus tard. C’était à Garches. Sur le coup, je me suis laissé porter, ne remarquant que notre passage vers la colline de Saint-Cloud. J’étais sonné, comme K.O., sans réaction, sans désir, sans but. Mes souvenirs sont précis sur certains aspects et inexistants sur d’autres. Je revois le vaste parc et son bâtiment secondaire où j’allais rencontrer le psychiatre. Lors de la consultation d’admission, j’ai répondu mécaniquement à ses questions, comme si je parlais d’événements extérieurs, d’une situation que je n’aurais pas vécue. Je me suis laissé conduire dans une chambre, en écoutant sans les entendre des explications que je n’ai pas mémorisées.

             J’étais affecté à un étage dont les portes étaient verrouillées en permanence et où nous n’étions autorisés à nous promener dans le parc qu’en compagnie d’un infirmier. C’est aussi un infirmier qui apportait les doses liquides de produits que nous devions avaler devant lui. Sans doute m’avait-on indiqué de quoi il s’agissait, mais je ne m’en préoccupais pas. J’avais traduit et enregistré l’expression « camisole chimique » et elle me suffisait. Au début j’ai dormi, dormi et dormi. Un sommeil lourd, dépourvu de songes. Même durant les périodes d’éveil, propices aux rêveries, mon esprit demeurait vide. « Être ou ne pas être, voilà le hic… N’est-il pas moins ringard de fermer sa gueule que de se coltiner le stress qui nous bouffe ? Ou bien se bagarrer contre la merde qui nous poisse et dans la bagarre se dire qu’on en finira bien ? Glisser… Pioncer… Et en pionçant gamberger qu’on siffle là-haut la fin de la partie… Glisser… Pioncer… Gamberger peut-être…[1] »

              Lorsque mon attention a recommencé à se concentrer, ce fut sur les nouveaux sujets que m’offrait cet entourage inattendu. Qui étaient ces autres dont je commençais à percevoir l’existence et la proximité ? Dans la journée, lorsque les portes de nos chambres étaient ouvertes, nous pouvions nous rencontrer, dialoguer éventuellement. Je me taisais. Un jeune homme, disert, se répandait à propos d’une complexe histoire familiale. L’une de mes voisines prit vite l’habitude de me rendre visite. Cette femme mûre s’est glissée sans un mot dans mon lit vide, en a soulevé les draps, a écarté les cuisses. Elle m’offrait son sexe. Le vagin resurgissait de manière inopinée et sans que le moindre élément affectif puisse conduire à s’interroger sur son éventuel usage. Je n’étais pas disponible pour dialoguer avec lui et monologuer devant n’avait plus lieu d’être.

              Je me suis installé dans le couloir en attendant qu’un infirmier de passage reconduise l’intruse dans sa cell… pardon dans sa chambre. Pour moi chambre ou couloir étaient du pareil au même. Mon nouvel environnement n’était pas gay. Il fallait pourtant que j’y rame. Sans pagaie, difficile de progresser. Rame après rame, je mets trop d’indolence dans le train-train quotidien pour sortir du tunnel. Ce n’est pas gai. Comme ma plume en ce moment, je laissais errer mes pensées sans but ni logique. J’étais en roue libre.

              Ce retour du vagin symbolisait ce qui alerte et terrorise les conservateurs contemporains : la fin de l’hégémonie masculine. Le propos qu’Éric Zemmour vend chaque jour avec succès lorsqu’il dénonce une féminisation de notre société. Faire fructifier les recettes en vendant de la peur est une entourloupe ancienne mais souvent bénéfique. Donald Trump l’a montré. Après l’épouvantail des « sidaïques » brandi par son père, Marine Le Pen s’y emploie à son tour. Chaque période possède ses thématiques et le discours idéologique qui convient.

              Décennie après décennie, les éclairages se modifient, évoluent. Les séries télévisées américaines sont devenues le reflet de notre approche du monde. Par exemple, à l’inverse d’une industrie allemande toujours synonyme de puissance et de richesse, l’automobile française, coupé Peugeot 403 ou DS Citroën, vient étayer le caractère marginal, décalé, intellectuel, de héros comme Columbo et le Mentalist. À ce miroir, il est possible de retrouver la succession des références dominantes dans l’histoire américaine récente. Sous Ronald Reagan, Dallas a symbolisé le pouvoir de l’argent. Sous Bill Clinton, Friends a illustré le côté cool et funky. Sous George W. Bush, la parano ambiante a provoqué le succès de 24 Heures chrono. Avec les années 2000, des Soprano à Breaking Bad, l’homme blanc occidental est devenu un loser en proie à ses angoisses existentielles. J’ai adoré ces deux séries. « Un anti-héros ultime », pour reprendre la formule de la journaliste Émilie Semiramoth[2] qui a établi ce parallèle. L’angoisse générée par cette image d’échec qui leur était renvoyée explique que, même sous une forme caricaturale, les électeurs aient choisi les références à une Amérique riche et triomphante, dont ils ont la nostalgie, lorsqu’il a fallu désigner le quarante-cinquième président.

              Plus question de divan et de psychanalyse, les jules étaient de retour. Du genre de ceux qui, en France à la Libération, se sont vengés de l’humiliation que les Allemands leur avaient fait subir, de leur castration symbolique de vaincus, en tondant en public de malheureuses femmes. Celles qui émurent Paul Éluard dont les vers furent repris par Georges Pompidou. De ceux qui, aux États-Unis, regardent les émissions de téléréalité du style The Apprentice[3], des mecs avec leur franc-parler même si le vocabulaire en est limité, avec leur mépris des élites intellectuelles de la côte Est, des pédés d’Hollywood et de San Francisco et des violeurs mexicains qui, outre-Atlantique, tiennent un rôle équivalent à celui de nos Arabes. On allait voir ce qu’on allait voir.

              Qui mieux que Donald Trump pouvait illustrer cette restauration ? Il a une autre carrure que notre Zemmour national, même si ce dernier a l’avantage de savoir lire. Les femmes, Trump connaît. Il les a fait marcher à la baguette dans ses concours de Miss. N’incarne-t-il pas la primauté du mâle sur les femelles ? Une avocate interrompt une réunion pour aller tirer son lait : « Vous êtes dégoûtante ! » commente-t-il[4]. Ou à propos d’une journaliste : « Vous pouviez voir du sang jaillir de ses yeux, de partout où elle peut saigner[5]. » Dans un studio de télévision, à l’occasion du départ aux toilettes d’Hillary Clinton durant une pause publicitaire : « Je sais où elle est allée. C’est trop dégoûtant… » And last but not least ce sommet du « trumpisme », le conseil concernant les femmes exhumé d’une vieille vidéo à la fin de la campagne présidentielle : « Grab her by the pussy[6]. » Une petite moitié des Américains adhèrent, ou du moins tolèrent, ce modèle. Le plus machiste qui soit. Cherchez l’erreur.

              Les Français ne sont, hélas, pas mieux lotis. J’ai déjà évoqué les animateurs gays qui prolifèrent sur les chaînes de télévision et qui arbitrent leurs rivalités professionnelles à coup de dénonciations des turpitudes sexuelles des uns ou des autres. Que dire du nouveau soleil censé éclairer le paysage audiovisuel contemporain ? Énora Malagré, chroniqueuse dans divers programmes dont « Touche pas à mon poste ! » (TPMP), cette émission dont la vulgarité exprimerait, à l’en croire, « les gens ». Elle reflète, à coup sûr, l’idée que les producteurs se font de leur public. Elle a raconté en octobre 2016 comment, dix ans plus tôt, sollicitant un stage, elle avait rencontré Cyril Hanouna et son équipe. « Je crois en toi, tu feras une belle carrière », lui aurait dit l’animateur vedette en posant son pénis sur l’épaule de sa secrétaire. Un entretien d’embauche que n’aurait pas désavoué Bill Clinton.

              Après avoir lâché cette confidence, Enora Malagré a tenté de justifier le comportement de son employeur : « Faut remettre dans le contexte. À l’époque je sors de Nova et Arte, je fais des chroniques sur le théâtre contemporain. Et là je rencontre un mec qui, d’un coup, dépose son sexe sur l’épaule de sa camarade, ou son pote je sais plus, en disant : “C’est un perroquet-teub.” J’éclate de rire, forcément. Il est fou, on est dans le performatif. » Et comme dans ce genre de situation rien n’est plus efficace que la contre-attaque, en bonne dialecticienne elle enchaîne : « Ne soyons pas snobs ou méprisants. Pourquoi les envolées scato de Cyril ne seraient pas des performances ? Lorsque John Waters fait manger de la merde à Divine[7], les gens crient au génie. C’est marrant quand même, non ? Pourquoi Cyril n’aurait pas la carte arty aussi ? Je pose la question[8]. »

              Ou comment le groupe Canal+, chaîne conçue, sous François Mitterrand pour incarner l’esprit frondeur d’une gauche intellectuelle, est devenue, sous François Hollande, le fourrier de la « beaufitude » faisant le lit du Front national. Cherchez l’erreur.


Notes :

 [1] Les Avatars de Guillaume, Dominique Lemaire, éd. L’Âge d’homme, 1994. Paraphrase de la scène 1 de l’acte III de Hamlet, traduite par André Gide : « Mourir… dormir, c’est tout… Calmer enfin, dit-on, dans le sommeil les affreux battements du cœur ; quelle conclusion des maux héréditaires serait plus dévotement souhaitée ? Mourir… dormir, dormir ! Rêver peut-être ! C’est là le hic. Car, échappés des liens charnels, si, dans ce sommeil du trépas, il nous vient des songes… Halte-là ! Cette considération prolonge la calamité de la vie. »

[2] Vanity Fair, 20 janvier 2017.

[3] Émission lancée, en 2004, sur la chaîne NBC, par Donald Trump. Seize candidats s’affrontaient afin d’obtenir un poste dans le groupe du milliardaire. Il les éliminait d’une punchline célèbre: « You’re fired ! » (« Vous êtes viré »).

[4] Témoignage d’Elizabeth Beck, CNN, 29 juillet 2015.

[5] A propos de Megyn Kelly, journaliste de la Fox, CNN, 7 août 2015.

[6] « Attrape-la par la chatte. »

[7] Référence à une scène du film Pink Flamingos, du réalisateur américain auteur d’un cinéma atypique et trash, au cours de laquelle son actrice fétiche, Divine, alias d’une drag queen septuagénaire à la forte poitrine Gleen Milstead, mange des excréments de chien. Vous pouvez retrouver Divine en vidéo sur https://www.facebook.com/pfisterthierry la page Facebook qui accompagne et illustre ce blog.

[8] 20 Minutes, 23 janvier 2017.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s