204 – « Plus on baise, mieux on baise »

Copuler peut se réduire à un bref assaut. Faire l’amour relève, à l’inverse, d’un art de l’échange. Comme tout exercice de cette nature, rescapés de l’espèce, les règles doivent s’apprendre, et le perfectionnement ne s’obtient que par la pratique. Certains hétérosexuels parviendront peut-être alors à l’orgasme cervical. #RescapesdelEspece

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              Dans mon incompétence, je méditais durant mon enfermement à Garches sur le dilemme qui se présente au mâle hétérosexuel. La pensée psychanalytique place le phallus au centre de tout, son désir ou son absence organiseraient le psychisme humain. Elle justifie ainsi cette primauté ancestrale et le patriarcat qui en découle. C’est ce que les institutions structurantes diverses et variées – religions, États, idéologies totalitaires qui se succèdent depuis plus d’un siècle (nazisme et fascismes divers, communisme, islamisme…) – ont si longtemps nommé « l’ordre naturel » afin que nul n’en discute. C’est au nom de cet ordre que les femmes ont été tenues en lisière des pouvoirs, et d’abord du sacré.

               Il est significatif, au-delà de la prétention propre au médecin italien Mateo Realdo Colombo, en charge de la chaire d’anatomie de l’université de Padoue, qu’à la Renaissance il ait pu se prévaloir d’avoir été le premier à décrire le clitoris. En réalité, son identification remonte à l’Antiquité et il a été évoqué par Hippocrate lui-même. Seulement, il a vite été oublié. La véritable avancée de Realdo Colombo a consisté à l’identifier comme le principal siège du plaisir féminin. Ce qui revenait à le condamner socialement puisque, comme chacun sait, « les femmes honnêtes n’ont pas de plaisir ». Freud n’aura fait que prolonger l’interdit en assimilant le plaisir clitoridien à une névrose. En raison de son caractère sulfureux, le terme a quitté les dictionnaires et l’organe est demeuré méconnu jusqu’à la fin du XXe siècle. Ce n’est qu’en 1998 que son anatomie a été scientifiquement décrite[1] et, en 2005, que la même équipe australienne d’Helen E. O’Connell a réalisé la première IRM de l’organe érectile féminin.

              Or, la clé de ces vagins auxquels le dominant se trouve confronté, se situe-t-elle dans l’avatar de pénis ou dans le vase ? Sa partenaire est-elle vaginale ou clitoridienne ? Ou encore, comme l’affirment les gynécologues qui travaillent sur les ravages provoqués par l’excision, n’existerait-il ni orgasme clitoridien ni orgasme vaginal, mais une symbiose des deux ? Dès les années 1960, les sexologues américains William Masters et Virginia Johnson avaient observé des femmes, volontaires, en train de se masturber. Ils avaient constaté qu’elles se concentraient sur le clitoris et sa région, mais chacune selon un processus qui lui était personnel. En conséquence, il ne m’étonne point qu’une bible[2] soit indispensable pour fouler ce gazon maudit. Dans cet ouvrage, la sexologue canadienne Jessica O’Reilly, connue dans les télévisions anglo-saxonnes comme Dr Jess, détaille : « Le cervix (ou col de l’utérus) est comme un vigile en face du salon VIP, empêchant tout ce qui entre dans votre vagin de pénétrer plus loin. (…) L’ectocervix, la seule partie du cervix accessible à travers le vagin, est situé près du dos du vagin. C’est pourquoi, quand votre partenaire plonge profondément en vous, vous avez une sensation particulière à la fin de chaque poussée. »

              Puis elle détaille comment parvenir à « l’orgasme cervical ». Face à tant de complexité, soit le mâle saisit d’une main le mode d’emploi et de l’autre il cherche le point G ; soit il capitule, c’est-à-dire qu’il renonce à son rôle de dominant et accepte de se laisser conduire pour danser le branle du loup. Il doit, pour ce faire, reconnaître l’autonomie d’un plaisir féminin. L’acte sexuel n’est plus limité au coït reproducteur qui lui a si longtemps servi d’unique justification.

              Même la justice européenne prend conscience que le genre pèse sur ses décisions et qu’elle n’échappe pas à des formes de machisme. Le Portugal a été condamné[3] par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour avoir réduit les indemnités accordées à une femme victime d’une erreur chirurgicale, au prétexte qu’elle était « déjà âgée de 50 ans et mère de deux enfants à la date de l’opération, un âge où la sexualité n’a pas autant d’importance ». Les magistrats européens ont relevé que « cette hypothèse reflète l’idée traditionnelle selon laquelle la sexualité des femmes serait liée au but de procréer et ignore son intérêt physique et physiologique pour l’accomplissement de soi ». En outre, la Cour de Strasbourg a observé, « par contraste », que, dans deux autres dossiers comparables concernant cette fois des hommes empêchés dans leur sexualité, la justice portugaise avait pris en compte un coup porté à « leur estime d’eux-mêmes » et donc un « choc mental considérable », et ce « indépendamment de leur âge et de ce qu’ils eussent ou non des enfants ». À l’aube du XXIe siècle la réalité du plaisir sexuel féminin commence à se frayer un chemin.

              Il convient pour parvenir au plaisir, quel que soit le genre concerné, de disposer de spécialistes, hommes ou femmes expérimentés. Henry Miller l’a dit, « c’est une banalité, mais une vérité tout de même : plus on baise, plus on a envie de baiser, et mieux on baise[4] ». Sans prétendre me glisser entre les draps, je me permettrai d’ajouter : à condition d’être un élève studieux. Ce qui ne semble pas être le cas du quarante-cinquième président américain, en dépit d’une vie débridée au sein d’un univers de Miss. Au point que l’on peut s’interroger sur la réelle motivation de l’avocat qui, en son nom, avait négocié, en 2016, le silence de l’actrice de films porno Stephanie Clifford en échange d’un chèque de 130 000 dollars.

              Certes, la relation entre elle et le futur président des États-Unis était adultère puisqu’elle s’est produite en 2006, en marge d’un tournoi de golf dans le Nevada. À l’époque, Donald Trump était déjà marié à son épouse actuelle, Melania, qui venait de donner naissance à leur fils, Barron.  Ne s’agissait-il pas, plutôt, de jeter un voile pudique sur la médiocre prestation d’un homme qui adore se présenter en prototype du macho ? Le Wall Street Journal[5] a récupéré les propos que la hardeuse avait tenus, en 2011, dans l’hebdomadaire In Touch. Elle décrit sa relation sexuelle avec Trump comme n’ayant été « en rien extraordinaire ». « C’était une seule position, comme on peut s’y attendre avec quelqu’un de son âge », a-t-elle expliqué avant de porter le coup de grâce — puisque, dans son cas, il n’est pas question de in cauda venenum : « On aurait dit qu’il suivait un manuel. Cela ne ressemblait en tout cas pas au sexe des films porno. »

        Rocco Siffredi, la star mondiale du porno, n’a pas exprimé autre chose en annonçant sa retraite. Il estime à cinq mille le nombre de ses partenaires sexuelles. Son épouse, Rozsa, peut en témoigner. Elle a écouté, en les démaquillant et en souriant intérieurement, les confidences de ces jeunes femmes – ignorantes du statut de leur interlocutrice – sur ce qu’elles venaient de vivre. Rocco Siffredi, fort de cette expérience, estime que la plupart des êtres humains n’ont exploré qu’un dixième de leurs possibilités sexuelles. Et, à l’inverse de son homologue Keiran Lee, il ne s’estime pas nul au lit. « Si j’en avais une plus petite, je ne serais pas Rocco Siffredi, explique celui qui se présente comme la hampe du drapeau de l’érotisme italien, mais le porno, parfois, est une croix lourde à porter. (…) Il est courant qu’on m’appelle “maestro” ou “prof”. D’un côté ça me fait rire. Mais quand je travaille, je suis effectivement un maestro[6]. »

              L’homme, y compris le roi de France, se montre malhabile sans initiation. Louis XIII, orphelin de père dès l’âge de huit ans après l’assassinat d’Henri IV, avait grandi en compagnie des bâtards paternels. Il fut ignoré par sa régente de mère, Marie de Médicis, qui le faisait fouetter lorsqu’il refusait de dire ses prières. Enfin, il a été marié contre sa volonté. Il dû, à quatorze ans, déflorer son épouse. En dépit des affirmations au corps diplomatique de sa mère et régente, Marie de Médicis, il n’en fut rien. Les cours européennes s’inquiètent. La papauté se mobilise et le nonce apostolique se met en chasse d’une maîtresse capable de faire l’éducation royale. Anne d’Autriche devra attendre un peu plus de trois ans avant que le roi ne soit  porté à bras-le-corps sur la couche de son épouse par Charles de Luynes, celui dont le roi préférait rêver, son amant. Il ne procréa qu’après vingt-trois ans de mariage. Durant ce temps, favoris et domesticité mâle s’épanouissaient à ses côtés, à l’exemple de ce que la monarchie avait déjà vécu avec son lointain prédécesseur Louis VI qui n’avait consenti aux épousailles qu’à l’âge de trente-cinq ans. Sans oublier les si nombreux monarques qui connurent initiation puis ébats sexuels avec filles et garçons. Le goût de Charles VII pour les orgies en compagnie de valets d’écurie n’était pas moindre que celui de Catherine II, l’impératrice de Russie, pour l’exploration systématique des corps militaires.

              C’est dans la « chambre du Roi », décorée pour Louis XIII au sein du palais des archevêques de Narbonne alors que le monarque guerroyait en Roussillon, que se serait réfugié le plus célèbre des favoris de Louis XIII, Cinq-Mars, transformé par Vigny[7] en héros romantique. Il avait été placé auprès du monarque par un Richelieu soucieux de reconquérir la faveur d’un souverain dont les sautes d’humeur l’inquiétaient. Un choix qui se révéla payant. « Monsieur le Grand », selon le titre[8] qui lui avait été octroyé par le roi, en plus du comté de Dammartin, était hélas gourmand. Il lui en fallait toujours plus. Non seulement il s’était révélé adepte des fêtes et des soirées comme des aventures féminines et s’était lassé d’un compagnonnage royal trop austère, mais encore il avait voulu faire un riche mariage car il rêvait de devenir pair du royaume. Heurtant les désirs du souverain comme les ambitions de son pourpre protecteur, il avait commencé à comploter. Il fut transféré de Narbonne à Lyon, puis exécuté place des Terreaux.

              Un siècle plus tard, Frédéric II de Prusse avait lui aussi connu une éducation tendant à briser sa personnalité. C’est en secret qu’il apprit le français, la philosophie et la musique, ce qui avait conduit son monarque de père, lorsqu’il le découvrit, à traiter son fils d’efféminé. Frédéric se confie à un page avec lequel il noue des liens étroits, puis il se lie avec le fils d’un général. Les deux jeunes gens préparent une évasion vers Londres, ce qui leur vaut d’être accusés de crime de haute trahison, et Frédéric devra assister à l’exécution de son ami. Cette homosexualité a longtemps été niée, attribuée aux « calomnies » de Voltaire qui écrit à propos de son ami et protecteur Frédéric : « Il faisait venir deux ou trois favoris, soit lieutenants de son régiment, soit pages, soit heiduques, ou jeunes cadets. On prenait du café. Celui à qui on jetait le mouchoir restait un quart d’heure en tête à tête. Les choses n’allaient pas jusqu’aux dernières extrémités, attendu que le prince, du vivant de son père, avait été fort maltraité dans ses amours de passade, et non moins mal guéri. Il ne pouvait jouer le premier rôle : il fallait se contenter des seconds[9]. »

              De même, il avait fallu transformer Louis XV en « homme à femmes » alors qu’à la puberté il poussait ses explorations surtout vers ses compagnons, ce qui préoccupait son entourage. C’est d’ailleurs à l’aube de son règne que fut brûlé en place de Grève Benjamin Deschauffours, célèbre fournisseur de garçons de compagnie à l’échelle européenne pour une noblesse peu attirée par les charmes féminins. Le roi ne s’épanouit vraiment sexuellement que grâce à Jeanne-Antoinette Poisson, la fille – peut-être bâtarde – d’un magouilleur contraint à l’exil, tandis que son épouse multipliait les amants. Elle en fut payée par le domaine de Pompadour. Et le titre de marquise afférent. Les quartiers de noblesse ne s’obtiennent pas qu’à la pointe de l’épée. D’autres corps-à-corps peuvent ouvrir la voie.

              Les plaisirs du sexe impliquent une science érotique qui s’acquiert. Ils ne découlent que d’un savant pas de deux, durant lequel les danseurs doivent faire montre d’une virtuosité égale. Ce que gays et lesbiennes sont contraints de découvrir dès leurs premiers ébats, même si de hâtifs coïts existent sur les lieux de drague, ces « jardins extraordinaires » peuplés de bonobos. Je n’ai pas fait part de ces doctes et historiques réflexions au psy qui me recevait dans le bâtiment voisin de celui où j’étais enfermé et qui, ai-je cru comprendre, regroupait les personnes en cure de désintoxication. À l’évidence, mon cas ne semblait pas trop préoccupant puisque après quelques journées dans cet établissement, je fus réexpédié chez moi.


 Notes :

[1]Anatomical Relationship between Urethra and Clitoris, Helen E. O’Connell, John M. Hutson, Colin R. Anderson, Robert J. Plenter, Department of Urology, Royal Melbourne Hospital, and Departments of Pediatric Surgery, and Anatomy and Cell Biology, University of Melbourne, Victoria, Australia. DOI: http://dx.doi.org/10.1016/S0022-5347(01)63188-4

[2] The New Sex Bible, the New Guide to Sexual Love, Quiver book, 2017.

[3] 25 juillet 2017.

[4] Sexus, 1949. Publié chez Buchet-Chastel en 1968.

[5] 12 janvier 2018.

[6] Le Monde, 30 juin 2016.

[7] Cinq-Mars ou une conjuration sous Louis XIII.

[8] Grand Écuyer de France.

[9] Mémoires pour servir à la vie de M. de Voltaire écrits par lui-même.

 

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