205 – Ultime domicile

Venez méditer, rescapés de l’espèce, sur cette remarque du philosophe américain Harry Frankfurt : « Aimer quelqu’un ou quelque chose signifie ou consiste dans le fait, entre autres choses, de prendre ses intérêts comme des raisons d’agir pour servir ces intérêts. » #RescapesdelEspece

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              Chez moi ? Je ne me sentais pas prêt à y retourner. Michel s’était certes manifesté au téléphone, avait émis le désir de venir me voir à Garches. Je l’en avais dissuadé. Son papotage éthéré me rassurait et me désolait à la fois. Avant de reprendre le collier, de réendosser la charge de mon malade et de son accompagnateur, j’éprouvais le besoin d’être seul encore un moment, de faire le point. Je dois une fière chandelle et de sincères remerciements à Alain Juppé. Le gigantesque bordel que sa réforme des retraites avait engendré depuis la fin novembre et durant cette première quinzaine de décembre 1995, m’a permis de rendre cet épisode invisible.

              L’arrêt des transports en commun et la paralysie de Paris qui en a résulté ont constitué d’inespérés prétextes. J’ai ainsi justifié mon annulation du déjeuner hebdomadaire dans la maison de retraite de Técla. J’ai attribué la prolongation de mon absence de l’appartement de la rue Richer à la nécessité d’être proche de mon lieu de travail en raison du manque de transports en commun. J’ai préféré louer dans une résidence hôtelière à proximité des éditions Albin Michel. Le cadre me semblait sinistre. Je grignotais, sans appétit, des plats asiatiques réchauffés au micro-ondes. Dehors, les boulevards Raspail et du Montparnasse n’étaient qu’un entassement de ferrailles paralysées. Le conflit aurait pu s’éterniser, je n’y voyais aucun inconvénient.

               Je n’éprouvais nulle hâte à sortir de ma planque. Le 12 décembre, deux millions de personnes étaient descendues dans les rues. Leur flux ne cessait de croître depuis le début du conflit. Le 15 décembre, le Premier ministre « droit dans ses bottes » faisait comme les copains : il capitulait et retirait sa réforme concernant les retraites, la fonction publique et les régimes spéciaux de la SNCF, de la RATP et d’EDF. Alors que j’aurais dû vibrer face à ce type d’actualité, je n’éprouvais qu’une immense lassitude. Aucun sentiment, même pas un ricanement rétrospectif en pensant que pareille mésaventure nous était arrivée, en 1984, avec la loi sur le service public unifié et laïc de l’éducation. La France n’est pas simple à gouverner.

              J’ai réintégré le logis, et notre vie a repris son cours. Michel ne comprenait pas ce qui s’était passé et c’était tant mieux. Pour lui, la parenthèse n’avait pas été marquante. Il s’en était à peine rendu compte. Son univers était réduit au moment présent. Puis il a exprimé un nouveau désir : vendre l’appartement. L’idée venait-elle de lui, avait-elle été suggérée par un accompagnateur soucieux de voir du liquide atterrir sur le compte bancaire qu’il visait ? Je n’avais ni l’envie ni la force de me pencher sur le sujet.

               Je me trouvais confronté à ce qui ressemblait à un abus de position de faiblesse et je pouvais en mesurer la complexité. Entre l’abuseur et l’abusé existe une incontestable relation affective même si, pour l’un, la part d’intéressement matériel tend à devenir prédominante, et si le donateur, dans sa confusion intellectuelle, n’apprécie plus ni la portée ni la valeur de ses dons. La position du tiers, grugé dans l’opération, devient complexe. J’ai suivi avec compréhension, à travers le récit médiatique, le difficile combat mené par la fille de Liliane Bettencourt. La victime collatérale ne prend conscience de la situation que par étapes, et quand se pose la question d’une réaction, d’un coup d’arrêt, elle sait qu’une éventuelle initiative affectera un autre lien affectif, plus ancien, celui qui unit le grugé et l’abusé, dans son cas la fille et la mère et dans le mien, ma relation avec Michel.

              Harry G. Frankfurt ne s’intéresse pas qu’aux conneries. Il s’est aussi penché sur Les Raisons de l’amour[1]. « Aimer quelqu’un ou quelque chose signifie ou consiste dans le fait, entre autres choses, de prendre ses intérêts comme des raisons d’agir pour servir ces intérêts, écrit-il. L’amour est lui-même, pour celui qui aime, une source de raisons. Il crée les raisons par lesquelles ses actes d’intérêt et d’attachement amoureux sont inspirés[2]. » Si je fermais la porte au projet de vente de l’appartement, Michel se sentirait délégitimé. Il le vivait déjà avec son statut juridique. Ayant retrouvé une partie de sa maîtrise intellectuelle, il s’était ému de voir sur ses chèques la mention « majeur sous curatelle ». Il ne voulait plus utiliser son chéquier et ne cessait de demander la disparition de ce texte stigmatisant. Ce n’était possible que par une levée de curatelle. Il m’était impossible d’imaginer entrer en conflit avec lui pour des questions matérielles. Jamais durant notre vie commune nous n’avions eu le moindre différend sur ce sujet.

« À lui complaire j’ai vécu ma vie. Touchant au bout extrême de mes forces, je cherche encore à imaginer quoi pour lui complaire[3]. »

Je suis retourné voir le juge des tutelles. Comme la situation s’était stabilisée médicalement parlant, je lui ai demandé cette levée. Le juge a tenté de me dissuader. De guerre lasse, il a signé le document avec ce commentaire :

            – Vous faites une énorme erreur.

Sans doute, mais je parviendrais à gérer. Du moins je tentais de m’en persuader.

              Cette nouvelle exigence en matière immobilière me coûterait beaucoup, financièrement parlant. Je ne voulais pas perdre Michel. Plus, je voulais le reconquérir. Je n’étais pas attaché à cet appartement, surtout depuis mon retour, pour d’évidents motifs. J’ai organisé la vente d’un bien dont le notaire avait contesté les conditions d’achat en soulignant qu’il ne lui paraissait pas normal qu’il appartienne par tiers à chacun d’entre nous alors que nous ne versions pas les mêmes sommes. Face à ma position catégorique, il avait rendu les armes. Je ne suis ni un homme de pouvoir, ni un homme d’argent. Je n’éprouve aucun mépris pour lui mais son accumulation ne m’a jamais paru pouvoir constituer un objectif de vie. À la mort de Michel, ses parents hériteraient – sur ce point j’entendais être vigilant – et c’était très bien ainsi. Comme au final j’aurai été, à mon tour, leur héritier, la boucle a été bouclée. Au profit surtout des finances publiques qui ont pu taxer un maximum lors de chaque transfert.

               Il a fallu visiter, en quête d’un pied-à-terre à louer. L’effort n’était plus à la portée de Michel qui, jusqu’alors, avait eu seul la maîtrise de ces choix. Je m’y suis collé. La vue sur le jardin du Luxembourg a été l’argument décisif. Rendu bouffi par les traitements, se déplaçant avec difficulté, j’ai attendu que l’emménagement soit effectif avant de l’installer dans son nouveau domicile. J’avais placé un fauteuil sur le balcon du premier étage et je l’ai aidé à s’y asseoir. Dans le rayon de soleil, face à la verdure, il a eu un petit sourire ironique :
– Alors, maintenant nous allons vivre comme des grands bourgeois.

Allions-nous seulement vivre ? Inutile d’exprimer ce genre de pensée. Autant l’enfouir, elle aussi, dans le trou sans fond que j’étais devenu.

               Quelques jours plus tard, j’ai tenté de lui faire traverser le « Luco » jusqu’à la rue d’Assas, pour son rendez-vous médical au centre Tarnier. Au milieu du trajet, refus de continuer. Il réclame un taxi. J’ai beau plaider que pour en récupérer un, boulevard Saint-Michel, le trajet pédestre va être équivalent au fait d’atteindre la rue d’Assas, rien n’y fait. La raison n’a plus prise à ce stade. Nous sommes repartis en sens inverse. Lui brinquebalant, agrippé à mon bras.


Notes :

[1] The Reasons of Love, Princeton University Press, 2004 ; trad. Danielle Dubroca et Angelo Pavia, Circé, 2006.

[2] « C’est précisément ainsi que l’amour mène le monde », ajoute Frankfurt en note.

[3] Victor Segalen, Pour lui complaire (Stèles, Stèles orientées).

 

 

 

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