206 – Prolonger le bail

Il faut bien qu’un jour l’inéluctable se produise, rescapés de l’espèce. Jean Cocteau l’avait dit avec classe : « Qu’il est laid le bonheur qu’on veut / Qu’il est beau le malheur qu’on a. » #RescapesdelEspece

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              La santé de Michel ne cessant de se dégrader, sentant la fin approcher, le Tunisien modifia sa tactique. Il devint boudeur, renfrogné. Un soir, après son départ – il possédait une chambre à l’extérieur mais disposait d’une autre dans l’appartement, qu’il occupait, avec Michel, au gré de leurs convenances –, je me suis enquis de l’origine de ce changement d’humeur. Michel me répondit dans un grand sourire :
– Il est amoureux de toi !

               Ainsi, c’était la solution envisagée. Prolonger le bail. Ils avaient dû en parler des heures au fil des journées qu’ils passaient ensemble. J’imagine combien Michel avait dû jubiler. Peut-être était-il derrière cette nouvelle opération. Il réglait deux problèmes à la fois : l’avenir matériel de l’un et la certitude de survie de l’autre. Je n’avais pas lieu d’être surpris. Toutefois, les bases d’un tel changement de cap me semblaient extraordinairement fragiles. Cette manière de prétendre disposer de moi me paraissait déplacée.

                Le lendemain, ayant sans doute été informé que le message avait été livré, le Tunisien passa me voir en cuisine où je m’activais à préparer leur repas. L’offre d’une relation physique me fut faite. J’ai décliné. Je ne me sentais plus l’humeur d’un bonobo. Après une longue rivalité larvée, cet amour soudain déclaré par un tiers n’a pas résisté au premier obstacle que je plaçais sur sa route. L’inimitié s’est muée en hostilité. Le temps pressait, il lui fallait assurer sa rente.

               Un soir, Michel n’est pas rentré à l’appartement. Il n’y a pas été reconduit, pour être plus exact. Il avait été installé, en ville, dans la chambre louée par son garde du corps. Désemparé, je ne savais que faire. User du droit ? Lequel au demeurant ? De mesures de rétorsion, financières par exemple ? Déshonorant et inapplicable car je ne pouvais abandonner Michel. Supplier ? Il avait toujours été libre de ses choix, même si, à présent, je me permettais de douter de sa capacité à effectuer seul des arbitrages cohérents. Esther Topiol, qui jamais n’était intervenue sur ces sujets, m’a téléphoné :
– Thierry, vous ne pouvez pas laisser Michel là-bas.
– Je ne souhaite que son retour, mais s’il préfère y être…
– Vous devez lui téléphoner, lui dire de rentrer.

Je me suis exécuté aussitôt. Le jeune Tunisien n’a pas fait obstacle et m’a passé Michel. Il semblait soulagé par mon appel et s’est fait rapatrier rue de Médicis.

               Une fois dans l’appartement, il s’est affalé sur un divan. Ses mouvements, depuis des années, étaient devenus lents, lourds, mal synchronisés. Il se déplaçait avec une canne. Je me suis installé à ses côtés. Nous étions enfin à nouveau seuls, entre nous. Il m’a souri :
– Je croyais que tu ne voulais plus que je rentre à la maison.
– Moi ? Mais comment as-tu pu imaginer une chose pareille ?

Et nous avons commencé à parler, comme avant, librement, sans contrainte. À un moment, je me suis laissé glisser sur le tapis et j’ai posé la tête sur ses genoux, comme je l’avais fait dans la Simca 1000 après la représentation de L’Homme de la Mancha. Sa main a pris aussitôt place sur mon crâne, naturellement. Le temps s’écoulait dans une plénitude retrouvée, une forme de sérénité, de béatitude.

« Qu’il est laid le bonheur qu’on veut
    Qu’il est beau le malheur qu’on a[1]. »

J’ai commis l’erreur d’y mettre un terme. Minuit était derrière nous et j’ai proposé que nous allions nous coucher. Que n’ai-je prolongé ces heures si précieuses ? Dans la chambre, j’ai retrouvé mes gestes d’aide-soignant, rodés par une décennie de pratique. Un peu plus même qu’aide-soignant puisque la compétence s’étendait jusqu’aux piqûres, intramusculaires seulement. Pendant que Michel faisait pénétrer la sonde nasale, comme on le lui avait appris durant l’un de ses séjours à l’hôpital, je préparais la poche de nourriture liquide qu’une pompe ferait passer dans son organisme durant son sommeil. La maladie avait repris sa place au centre de notre quotidien.

              Vers quatre heures du matin, j’ai été réveillé par une perception d’humidité. De fait, le lit était couvert de la régurgitation de l’alimentation. J’ai allumé. Michel paraissait dormir. Il était brûlant de fièvre et souillé par une nausée qui s’apparentait plus au cratère d’un volcan qui bave qu’à un jaillissement de type éruptif. À mes questions, seuls de vagues gémissements répondaient. Je n’ai pu que débrancher, ôter doucement la sonde et nettoyer le plus gros en attendant le médecin des urgences auquel j’avais téléphoné. Michel geignait, mais ne communiquait plus.

               Pendant que je dressais un bref historique, le praticien procédait à un rapide examen avant de faire venir une ambulance. Elle a évacué Michel sur Cochin. Dans l’après-midi, j’ai été autorisé à le voir. Le regarder uniquement, depuis un couloir vitré qui longe les chambres. Dans celle-ci, une silhouette masquée et couverte de vêtements médicaux à usage unique est venue tirer le rideau, comme si nous étions au spectacle et que la représentation pouvait commencer. Avec la morgue interne dénommée « amphithéâtre », ces mises en scène, peut-être nécessaires, ne contribuent pas à humaniser la situation. Un médecin s’est présenté pour me saluer et ne m’a laissé aucun espoir. Il ne restait qu’à attendre.

               Michel est demeuré cinq jours dans ce service de réanimation polyvalente sans reprendre conscience. J’avais prévenu Rosette. Elle est venue, seule, pour un ultime adieu. Nous avons été autorisés à nous tenir à son chevet. Aux premières heures du 18 avril 1999, une semaine avant l’anniversaire de ses 53 ans, j’ai été réveillé par un appel de l’hôpital m’annonçant le décès et demandant si je souhaitais venir ou si le corps pouvait être évacué. J’ai donné mon accord. La présentation officielle d’un cadavre me suffisait.

              Tout ce qui se tramait depuis cette nouvelle et ultime hospitalisation, et qui se jouerait désormais, ne me concernait plus qu’en façade. J’avais branché le pilotage automatique. Lors de l’élaboration du faire-part, j’ai laissé utiliser une œuvre d’Alecos Fassianos, Les Ailes de l’ange. L’artiste avait autorisé, par amitié, cette reproduction du visage d’un jeune Grec. Chacun y verrait celui du Tunisien qui entendait, jusqu’au bout, marquer son emprise. Pourquoi pas ? Je n’ai rien exprimé. Après les obsèques, il a chargé au maximum, avec mon accord, la voiture de son frère d’objets et d’œuvres diverses.

               Par la suite, je me suis aperçu d’autres manques, jour après jour. Une collection de tortues par exemple, que nous avions constituée depuis les débuts de notre rencontre et que nous enrichissions au fil de nos voyages ou à laquelle j’ajoutais un élément lors de mes déplacements. J’ai convoqué le Tunisien et exigé qu’il me restitue ses clés. Simplement les clés. Nous n’étions pas au souk. Il s’est exécuté, non sans me menacer de représailles. Nous ne nous sommes plus revus mais, peu après, j’ai reçu un coup de téléphone de la mère de Michel. Rosette avait eu sa visite dans l’Oise où il était venu réclamer un argent qui lui serait dû. Je l’ai rassurée et invitée à ne surtout rien payer.


Note :

[1] Jean Cocteau, L’Ange Heurtebise.

 

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