207 – Cette chaleur entre les cuisses

Ne vous leurrez pas, rescapés de l’espèce, sur cette chaleur annoncée entre les cuisses. Sa source risque de vous surprendre. #RescapesdelEspece

Marcel Faucher
Marcel Faucher

         Marcel, le père de Michel, ne s’était pas déplacé à l’hôpital et pas davantage pour la cérémonie religieuse à Saint-Jacques du Haut-Pas. Trop de fatigue et d’émotion, il ne le supporterait pas, m’avait expliqué son épouse. J’avais tiqué mais n’avais rien dit. Ce n’était ni le lieu ni l’heure. Rosette et moi avions constitué le couple officiel de la cérémonie. Dans le petit mot de condoléances qu’il m’a adressé, le dramaturge Gilles Costaz note : « Ta présence sans drame à l’église était satisfaisante. À l’image de Michel que je n’ai connu qu’attentif et riche d’humour. » Gilles et Michel avaient cohabité au sein de la rédaction de Galerie-Jardin des arts dont Costaz avait la rubrique culturelle en charge. Puis Michel, en souvenir de cette période, lui avait confié celle de La Vie électrique, dont il dirigeait la rédaction.

        Le lendemain, je suis allé au Père-Lachaise récupérer les cendres car l’incinération s’était déroulée hors de tout autre rassemblement. Le Tunisien avait tenté de s’y opposer en affirmant que Michel avait changé d’avis. Peut-être était-ce vrai. Je m’en suis tenu à ce que nous avions décidé en commun en des temps où je savais qu’il était libre de ses choix. Quand j’ai pris place dans la voiture de Dominique Besse, l’amie qui me conduisait dans l’Oise, l’urne posée sur le siège entre mes cuisses était encore chaude. J’en étais troublé.

      J’avais déjà véhiculé celle de Miguel après avoir effectué les démarches pour la récupérer au columbarium du Père-Lachaise et l’expédier officiellement à San Francisco. Lorsque je suis retourné à Castro Street, chez Susana et Felisa, elle trônait sur une sorte d’autel domestique, fleuri. Ce cérémonial familial n’appartient pas plus à mes références que les autres formes de culte. L’urne m’avait été remise dans un carton anonyme qui pendait au bout de mon bras dans le métro. C’était déjà étrange, mais rien de comparable à cette chaleur entre les cuisses.

       Avant de nous rendre au cimetière, nous avons fait halte chez les parents de Michel afin de les amener à l’inhumation. Rosette s’est avancée, seule. Marcel ne viendrait pas. C’était trop pour lui. Ce l’était aussi pour moi. Sans un mot, j’ai pris l’urne, je suis sorti de la voiture et j’ai gagné la maison. Marcel était à sa place habituelle, sur une chaise de la salle à manger. Toujours sans un mot, je me suis installé à côté de lui et j’ai posé l’urne sur la table. Il a hoché plusieurs fois la tête puis s’est borné à commenter :
–  C’est pas normal, j’aurais dû partir le premier, avant lui.

        Ce type de philosophie de pacotille a le don de m’exaspérer. J’ai préféré sortir sans commentaire.

       Comme la cérémonie religieuse, le rituel au cimetière s’est déroulé en son absence. Je n’imaginais pas qu’avant la fin de l’année le père aurait rejoint le fils. Il n’aura fallu qu’un peu plus de six mois pour qu’il soit hospitalisé. Je lui ai rendu visite. Il était sur son lit, allongé, les draps rejetés sur le côté dévoilant les jambes nues et la même peau laiteuse que celle de son fils. Soudain, j’ai réalisé qu’ils avaient beaucoup en commun. En particulier un appétit farouche pour la vie et ses plaisirs, pour le sexe. Sa femme y voyait la conséquence des privations subies durant sa jeunesse, lorsqu’il était prisonnier en Allemagne. Michel l’analysait comme une réponse au caractère rébarbatif de son épouse. « Je le comprends, maintenant », ajoutait-il avec une forme de tendre complicité.

             Comme pour la situation de conflit familial que Miguel avait connue durant sa jeunesse, ces couples déchirés demeuraient pour moi une énigme. Jamais je n’avais perçu de faille sérieuse entre mes parents. J’ignorais ce que signifiait grandir au sein de l’instabilité. Marcel était lucide et nous avons bavardé librement. Je m’imaginais le voir sortir sous peu et je n’avais pas cherché à obtenir des informations de l’équipe soignante. Quand j’ai manifesté que j’allais devoir retourner à Paris, il s’est redressé, ce qui à l’évidence lui demandait un effort important. Puis, me fixant dans les yeux, il a dit :
– Il faudra vous occuper de Rosette. Vous le ferez, n’est-ce pas ?

           Je l’ai rassuré. Cette perspective ne me semblait pas pour demain.

        Le lendemain, le 6 novembre 1999, stupéfait, je reçois un appel du centre hospitalier m’annonçant le décès de Marcel Faucher. Depuis Paris, je suis arrivé à Clermont-de-l’Oise au moins une heure avant l’épouse dont il m’avait confié la garde.

 

 

 

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