208 – Les garçons ne pleurent pas

Vous l’avez déjà entendu, rescapés de l’espèce : les garçons ne pleurent pas. Les études de genre, celles qui n’ont pas cours dans la cité vaticane, pourraient vous permettre de décoder en quoi le vir latin, d’où découle notre virilité contemporaine, revient à camper le masculin dans le rôle du héros. #RescapesdelEspece

Rosette Faucher
Rosette Faucher

            Quand les temps furent venus, j’ai fait rapatrier Rosette sur Narbonne. Comme je l’avais fait pour Técla, sur Paris, après le décès de Bernard. Lors de mes premières années de vie solitaire à Marmande, ma mère était ma principale interlocutrice. Au nombre de mes plus anciens souvenirs, une des formules qui scandaient nos échanges a surnagé : « Tu seras mon bâton de vieillesse. » À quatre ou cinq ans, cette notion n’a guère de signification. Pourtant, ce titre j’en étais particulièrement fier. J’ai aussitôt ambitionné de le mériter.

        En ce qui concerne Rosette, la chronologie fut inverse. Nous avons appris à nous connaître durant les dernières années de son existence. Nous bavardions dans sa maison de retraite. Elle me demandait de lui écrire un texte sur Michel. Étrange requête de la part d’une mère, et pourtant si naturelle. N’ai-je pas passé plus d’heures, de jours, de mois, d’années à ses côtés, et nous avons parlé sans entraves, sans cette réserve, sans ces non-dits qui, en famille, occultent un pan de l’existence.

     Non par dissimulation mais le plus souvent par pudeur, pour éviter une incompréhension. Cette invitation à l’écriture était sa manière de dire que je connaissais son fils mieux qu’elle. J’ai essayé, sans conviction. L’exercice était impossible. Si j’adaptais la réalité pour elle, je n’étais pas sincère, et je ne pouvais trahir Michel. C’est la difficulté du type de récit que vous lisez en ce moment : dire ou ne pas dire, faire passer la vérité avant le respect des personnes ou l’inverse. Il n’existe pas de réponse globale, c’est affaire d’arbitrages au cas par cas. Concernant cette demande, je n’ai pas refusé, j’ai éludé en prétendant que j’allais y réfléchir.

         Au nombre des litanies de Rosette, revenait : « Michel, quand il avait dit “Thierry”, il avait tout dit. » J’essayais d’imaginer le contexte, lorsqu’ils étaient dans le pavillon que le couple avait acquis après une vie de travail dans leur charcuterie. Je devine le choc qu’elle avait dû ressentir les premières fois, lorsqu’elle avait réalisé ce que ce propos signifiait. À ses côtés, Marcel n’entendait pas, ne voulait pas entendre, d’où son obstination à réclamer une descendance.

        À la saison des figues, je poussais la chaise roulante de Rosette d’arbre en arbre en quête des fruits les plus juteux. J’y trouvais mon compte puisque, le temps qu’elle déguste celui que je lui avais ouvert, je pouvais en croquer deux. Ensuite, nous avons regagné le cimetière de Noailles, elle dans son corbillard, et moi, seul, en voiture, bercé par des pensées nostalgiques. Ils y reposent tous les trois désormais, comme je l’avais souhaité et comme Michel l’avait validé. Probablement, je n’y reparaîtrai jamais. À quoi bon revenir ? Je suis retourné, une fois, déposer des fleurs sur la tombe de Bruno, à Marmande. J’ai trouvé le geste artificiel. Les sentiments que je porte enfouis témoignent d’autre chose que cette vaine symbolique.

          Ma première rencontre avec la mort s’était produite au Havre. Je jouais dans le jardin lorsque j’ai vu arriver deux hommes qui portaient une chaise sur laquelle ma grand-mère paternelle était affalée, l’écume aux lèvres. Elle avait été ramassée dans la côte, le long du funiculaire, alors qu’elle remontait de ses courses. La mort survint dans la foulée. Compte tenu de mon jeune âge, j’avais été laissé libre de venir ou non dans sa chambre pour un dernier salut avant la mise en bière. J’avais accepté de surmonter mes craintes, en raison de la singularité de l’événement plus que pour un motif sentimental.

          Je n’ai pas eu de lien affectif avec mes grands-mères. Bien plus, du côté maternel je ne conserve que l’image effrayante d’une mince femme revêche, vêtue de noir et dont je fixais le ruban qui entourait son cou en cherchant à en comprendre la signification. Le pire était lorsqu’elle prenait la parole. Son français véhiculait un terrifiant accent germanique.

        Cette même curiosité qui m’avait entraîné dans la chambre mortuaire m’avait poussé à imiter le rituel familial et à embrasser le front du cadavre. La rigidité et la froideur du contact m’avaient surpris. Pour respecter, là encore, la gestuelle des personnes présentes lors de la levée du corps de Miguel au funérarium de Cochin, j’ai également baisé le front du cadavre. Je me suis abstenu pour Michel. J’avais besoin de conserver un souvenir de chaleur, de vie.

          Avec sa mort, j’ai éprouvé un double sentiment, de vide et de libération.

« Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
   Toute lune est atroce et tout soleil amer :
   L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
   Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer ! [1]»

         J’avais pleuré lors du décès de Bruno. Sur mon impuissance, sur mes fautes. Sur le spectacle de dévastation que m’offraient Bernard et Técla, et qui ne faisait que renforcer mon désarroi et ma culpabilité. Je revenais à Marmande brisé et vaincu alors que j’avais en tête les souvenirs d’enfance de mes triomphes d’empereur romain. À l’heure de la fenaison dans les prés qui bordent la Garonne, en fin de journée, j’effectuais mon retour vers la ville juché au sommet de la cargaison de foin fraîchement coupé. Sur cet attelage tiré par deux bœufs blancs qui agitaient leur moustiquaire au rythme de leurs pas lourds, j’étais César régnant. J’avais passé la journée enivré par l’odeur des herbes tandis qu’autour de moi, sans que j’en comprenne le sens mais en percevant l’ambiance, de jeunes corps exsudaient leurs phéromones. Parfois, un orage nous précipitait sous un couvert où filles et garçons formaient de rieuses mêlées tandis que d’autres s’isolaient en silence.

         Comme elle l’a certainement fait pour les aînés, Técla me l’avait souvent répété : « Les garçons ne pleurent pas. » Je sais, « les gonzesses » seulement. Ma mère n’employait pas ce terme, elle disait les filles. J’ai écouté sur l’album de Frank Ocean Blonde le titre Boys don’t cry. J’ai lu Malorie Blackman[2], car je suis resté un vieil enfant tout autant qu’un nostalgique du cercle des poètes disparus. Je me suis laissé porter par les destins de Dante, déjà père et pas encore homme, et de son jeune frère Adam, gay, fier de l’être et voulant s’affirmer comme tel alors que son partenaire revendique l’obscurité et le secret. J’ai médité sur la formule qu’elle prête à Dante : « Les garçons ne pleurent pas, mais les hommes, oui. »

          J’ignore si ce sont les pleurs d’un homme que Michel avait versés à la fin du mois de mai 1981 quand, de retour de ma rencontre avec un Pierre Mauroy à peine nommé Premier ministre, je lui ai fait part de sa proposition de venir peupler un hôtel de Matignon désert. Quand il m’a pris dans ses bras et que j’ai senti ses larmes sur mes joues, je savais qu’elles témoignaient d’un bonheur intense. Il n’avait rien à voir avec des notions de carrière ou d’ambition. Il exprimait son soulagement de me voir enfin disposé à surmonter ma culpabilité et à sortir de ma retraite.

       À la mort de Michel je n’ai pas pleuré. Je ne pleure plus lors de décès ou d’événements graves de l’existence. Je laisse couler les larmes pour des scènes de séries télévisées, des films, des livres. La fiction. Elles viennent de manière naturelle, même si je me retrouve parfois, de ce fait, dans des situations ridicules. J’oubliais, je ne suis pas un homme. Du moins pas un « vrai » homme.

           J’ai vécu le choc attendu et néanmoins surprenant, seul, dans l’intériorité, dans une sorte d’ultime face-à-face intime entre nous. Le vide était tel que j’évitais de me pencher. Je suis sujet au vertige. Le sentiment simultané de libération résultait du fait que j’allais pouvoir recouvrer la maîtrise de mon temps. Dans quel but ?

          Je me suis raccroché à une pensée, unique, salvatrice. Ses dernières heures de conscience, nous les aurons vécues ensemble, en tête à tête comme au premier jour, comme durant ce dîner dans un petit restaurant au pied de la butte d’Auteuil, lorsque nous nous étions tout dit et qu’ensuite nous ne nous sommes plus quittés. Si nous nous étions définitivement séparés sur un malentendu, comment aurais-je pu m’en remettre, me le pardonner ?

          Il ne s’agit pas de « faire son deuil », selon l’horripilante formule servie à longueur de reportages télévisés et répétée avec application, et le désir de bien faire et de plaire, par tous ceux qui adorent se précipiter devant les objectifs pour témoigner. Il y a aussi, dans le même registre, « cellule psychologique », « résilience », « devoir de mémoire »…, un vocabulaire formaté pour prêt-à-penser. Étrange époque, écrit l’acariâtre vieillard au fil de son radotage, où rien ne « dure » mais tout « perdure ». Ce vocabulaire automatique, utilisé par contamination, est-il si différent des « voilà », « com’ j’ai dit », « le coach », « remonter le bloc équipe », « prendre un match après l’autre », ânonnés par les footeux dans leur vocabulaire d’illettrés profonds[3] ? Cette société du spectacle accouche d’une représentation répétitive et stéréotypée. Il est trop tard pour rallier l’Internationale situationniste. Elle a rendu l’âme. En revanche, l’analyse de Guy Debord[4] sur le citoyen aliéné et ramené au rang de consommateur triomphe.

            La vie que nous nous sommes inventée avec Michel, grâce à Michel, aura été plus imaginative. Pour la clore, nous avions bénéficié de longues heures de paix, du bonheur simple d’être ensemble, de savoir que rien n’avait changé même si tout était différent. Si je devais un jour croire en Lui – ce qu’à Dieu ne plaise ! –, ce serait en raison du miracle de cette ultime soirée. En l’état, je préfère embrasser les doigts de fée d’Esther Topiol.


Notes :

[1] Arthur Rimbaud, Le Bateau ivre.

[2] Boys don’t cry, les garçons ne pleurent (presque) jamais…, traduit par Amélie Sarn, éd. Milan, 2011.

[3] Cf. Nicolas Rousseau : « Les intellectuels n’aiment pas le football. (…) On pourrait même prendre les choses dans l’autre sens, et dire que pour être un intellectuel, il faut ne pas aimer le football. Jorge Luis Borges ne résume-t-il pas tout le mépris qu’on peut avoir pour ce sport lorsqu’il déclare : “le football est universel car la bêtise est universelle” ? » Op. cit.

[4] La Société du spectacle, Folio Gallimard, 1996.

 

 

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