209 – Sa collection parlait de lui

Rassembler des objets, constituer une collection, c’est montrer une part essentielle de soi. Par nature, rescapés de l’espèce, une collection n’a pas vocation à survivre à celui qui l’a constituée. Les pièces un jour regroupées se dispersent pour recomposer d’autres ensembles. Le jeu est sans fin. #RescapesdelEspece

Cimaise

       Michel avait rassemblé des œuvres non par esprit de collection, mais, pour l’essentiel, au fil de rencontres. Il a complété, en fréquentant les ventes de Drouot, pour retrouver des artistes qu’il avait appris à aimer. Dans le dossier que la revue Cimaise[1] lui a consacré après son décès, et dont la couverture reproduit un dessin de Lydie Arickx dans lequel je ne peux manquer de le reconnaître, Gérard Xuriguera écrit : « Ami de ses amis, subtil dans ses jugements, Michel appartenait bien sûr au monde de l’art parisien, mais n’appréciait pas ses intrigues et se tenait à l’écart de ses petites fièvres et des couloirs programmés des modes du moment. » Quant à Gilbert Delaine, j’extrais de sa longue lettre : « La clairvoyance, la limpidité de son style, sa probité, son humanisme et son refus de toute compromission ont fait de lui un des grands critiques d’Art de ce temps. Il forçait le respect et je suis fier de l’avoir côtoyé et d’avoir été son ami. » L’attrait que l’abstraction lyrique exerçait sur Michel Faucher a inspiré au peintre Georges Mathieu ce commentaire autocentré : « Il avait écrit quelques-unes des plus belles pages jamais écrites sur mon œuvre et sur ma personne où sa sensibilité extrême et sa non moins grande lucidité s’exprimaient avec un rare bonheur. »

         Sa collection résultait de cette manière d’être. Elle parlait de lui, elle était lui. Dans cet immense appartement que nous avions loué en bordure du jardin du Luxembourg, aux murs couverts de toiles, aux bibliothèques débordantes d’ouvrages d’art, face à ces placards pleins d’œuvres diverses achetées ou offertes[2], je me suis interrogé. Conserver ou abandonner ? Un soir, j’avais donné rendez-vous à Philippe Boggio et sa compagne. C’était mon premier effort de resocialisation depuis la mort de Michel. Il restait balisé. Nous sommes allés dîner boulevard du Montparnasse, à « la Closerie ». Au milieu du repas, j’ai dû m’absenter. Je me sentais mal : suées, vertiges. Aux toilettes, j’ai plus ou moins perdu connaissance. Inquiet, Philippe était venu à ma recherche. Pour me justifier, j’ai expliqué de manière succincte le décès de « mon compagnon » et les semaines que je venais de vivre. Il a eu une remarque que j’ai, ensuite, fait tourner en boucle : « Je comprends mieux cet appartement sans âme, avec tous ces tableaux. »

      Durant cette période, il m’était difficile de garder le contrôle. Par chance, la vie sociale et celle des entreprises aident à franchir l’obstacle : il suffit de se taire. Dans des réunions professionnelles, lorsque le dirigeant ne souhaite pas que les personnes assemblées aient voix au chapitre, rien n’est plus simple que de monologuer. En confisquant la parole au moment du simulacre de l’expression collective, on interdit toute réflexion contradictoire. Une pratique détestable, mais si courante. À en croire le témoignage de Jean-Marie Colombani, c’est le type de manipulation dont userait Edwy Plenel. « S’installe au sommet de la rédaction, explique l’ancien directeur du Monde qui avait confié la rédaction à son ami Plenel, un fonctionnement centré autour de lui, que d’aucuns diront gauchiste parce qu’il transforme la réunion quotidienne de midi (…) en tribune permanente dans laquelle il parle, il parle, il parle encore, puis me raconte en sortant qu’il y a eu un bon débat[3]. » Ce type de comportement n’a rien d’une exclusivité gauchiste. Il est plus ou moins délibéré, bien qu’avec le temps il devienne une seconde nature.

       Une autre forme existe, accidentelle celle-ci. Une diarrhée verbale qui, comme ses homologues de toutes natures et toutes couleurs – beige, jaune, noire, moutarde, orange, vert fluo, vert foncé… – peut avoir pour origine l’anxiété ou d’autres émotions intenses.

       Après le décès de Michel, j’avais commencé par me claquemurer. Ma première véritable sortie sociale fut pour participer à un dîner chez le journaliste Jean Lebrun. Je ne m’y étais jamais rendu. J’apprécie son professionnalisme et la qualité de ses émissions – les agrégés d’histoire sont rares dans les médias –, mais je ne connaissais pas cet hôte sur un plan personnel. Nous ne nous étions rencontrés que dans le cadre des émissions auxquelles il m’avait convié. Une fois sur place, au milieu de ces couples inconnus et indistincts, je me suis senti naufragé. Je n’avais qu’une idée : lécher ma plaie et qu’ils la lèchent avec moi.

       J’ai compris que je n’aurais jamais dû accepter cette invitation, que je n’étais pas remis, pas assez fort pour affronter ce type de convivialité. Je ne tiendrais pas, j’allais revenir sur ce vide qui s’était installé dans mon existence et devant lequel, fasciné, en proie à une forme de vertige, je titubais. Un sentiment de panique m’a submergé. J’ai pris la parole et je ne l’ai plus lâchée. Notre hôte a tenté de me faire taire, sans succès. Je percevais l’irréel de cette situation, mais j’étais dans l’incapacité d’y mettre un terme. Je n’ai aucun souvenir du contenu de ce dégueulis verbal. Il vaut probablement mieux.

        J’éprouve, à l’évidence, quelques difficultés avec les codes sociaux : trop parler chez l’un, pas assez pour mes partenaires d’aquabike ; copuler entre personnes de même sexe d’accord, mais selon les références théoriques et dans le cadre familial du couple hétérosexuel moyen ; s’exprimer de manière critique dans les médias, mais sous condition de ne mettre en cause ni les titres, ni leurs collaborateurs ; admettre que l’action politique est un métier comme un autre dans lequel l’objectif premier consiste à gravir les échelons pour s’enrichir et cesser d’em… bêter le monde avec des visions théoriques qui concerneraient les sociétés dans leur ensemble. Il en va de ces normes comme de la signalisation routière : l’abus de panneaux les rend inopérantes. Et pour ce qui concerne les séances d’aquabike, elles me font souvent penser à la pièce Les garçons et Guillaume, à table ![4]. A chaque fois que la monitrice annonce un nouvel exercice d’un tonitruant : « Thierry et les filles… ».

       Étonnez-vous que je préfère jouer avec ma plume ? Je vous devine rêveur. Seriez-vous dans la lune ? Depuis cette soirée, j’ai mille fois été tenté d’écrire à Jean Lebrun pour lui exprimer mes regrets et lui présenter des excuses, mais il aurait fallu expliquer. Et si je devais expliquer, il fallait raconter. Et si… Je n’ai jamais eu cette force. Puisque c’est chose faite, je profite de l’occasion pour ce message personnel : « Acceptez mes excuses, s’il vous plaît. »

lettre.png
Début de la lettre de Georges Mathieu

Notes :

[1] N° 260, juillet-août 1999.

[2] Allemand, Alonso, Lydie Arickx, Arman, Arnal, Arroyo, Atila, Benrath, Bertini, Cadiou, Philippe Charpentier, Christoforou, Chu Teh-Chun, Combas, Cornilleau, Dado, Olivier Debré, Degottex, Di Rosa, Erró, Fassianos, Franta, Hartung, Jenkins, Kijno, Klasen, Villeglé, Lindström, Ljuba, Matta, Messagier, Monory, Mušič, Ouattara, Pincemin, Jean-Pierre Raynaud, Réth, Niki de Saint-Phalle, Schifano, Gérard Schneider, Claude Viallat, Viseux, Fred Zeller… notamment.

[3] Un Monde à part, Jean-Marie Colombani, Catherine Vincent, Plon, 2013.

[4] Pièce de Guillaume Gallienne, devenue un film en 2013.

 

 

 

 

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